123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

EntretienLibertés

« L’encyclopédie Wikipédia dérange à cause des valeurs qu’elle incarne »

Wikipédia subit des attaques, en France avec «Le Point», comme aux États-Unis avec Elon Musk.

« Le Point », dans le sillage d’Elon Musk, accuse l’encyclopédie collaborative d’être l’objet de « détournements idéologiques ». Un faux procès révélateur du climat antidémocratique, selon Pierre-Yves Gosset, de Framasoft.

Qui veut la peau de Wikipédia ? Ces dernières semaines, les attaques contre l’encyclopédie collaborative se sont multipliées, d’Elon Musk aux États-Unis jusqu’à une kyrielle de personnalités françaises rangées derrière Le Point.

Tout est parti d’une actualisation de l’article concernant l’hebdomadaire sur Wikipédia. Le 15 février, un contributeur retouche un chapitre sur le « tournant populiste » du Point après 2015, dont le titre a depuis été modifié en « tournant éditorial ». Il mentionne notamment que le journal a ouvert ses colonnes à « une forte composante islamophobe et anti-écologiste » [1]. Piqué au vif, l’hebdomadaire réagit dans ses colonnes par un article au vitriol, le 18 février, et par une tribune réunissant 89 signatures, le 20 février, dans lesquels il dénonce les « traitements infamants » dont feraient l’objet certaines personnalités et « des cabales organisées par des contributeurs militants ». Il assure vouloir lancer des « démarches juridiques » contre Wikipédia et demande à sa direction d’agir contre ce qu’elle qualifie de « détournements idéologiques ».

Un journaliste du Point a également contacté le contributeur de la note pour lui annoncer son intention de divulguer sa vraie identité, ce qui a soulevé un mouvement d’indignation dans la communauté des contributeurs, le 18 février. Wikimédia France, la branche française du mouvement de soutien à Wikipédia, dénonce « les intimidations et menaces reçues par des contributeurs ».

Outre Atlantique, cela fait plusieurs années qu’Elon Musk prend pour cible l’encyclopédie collaborative. Il a encore appelé le 21 janvier à couper les dons aux 260 000 contributeurs dans le monde, mécontent que soit mentionné sur sa page personnelle un « geste comparé à un salut nazi ou fasciste ». Wikipédia est selon le milliardaire « une extension de la propagande médiatique ».

Pour Pierre-Yves Gosset, coordinateur des services numériques de Framasoft, association dédiée au logiciel libre et à la défense des communs numériques, ces attaques sont révélatrices d’une fascisation des esprits et d’une tournure antidémocratique du débat public.



Reporterre — Comment analysez-vous les attaques dont fait l’objet Wikipédia ?

Pierre-Yves Gosset — Ce sont des signes très inquiétants, notamment en raison de la manière dont elles ont été exprimées. Il existe un moyen très simple de contester des informations contenues sur un article Wikipédia. Les règles de gouvernance de l’encyclopédie sont très claires. Chacun peut participer aux débats à condition de respecter une neutralité de ton, de citer des sources et de ne pas écrire sur des sujets qui le concernent directement. Cela fonctionne depuis plus de vingt ans.

Or, les attaques récentes se font en dehors de ces mécanismes de modération. Elles ciblent directement un contributeur ou l’association Wikipédia en tant que telle.

Cela démontre que Wikipédia dérange de manière plus générale que pour quelques informations contenues dans certains articles. Ce sont les valeurs qu’elle incarne qui sont visées.

« Wikipédia n’est pas un projet commercial et c’est ce qu’Elon Musk ne peut pas supporter »

À l’heure où les fake news prennent de plus en plus d’espace, où beaucoup d’acteurs les utilisent comme une possibilité de contrôle des orientations politiques de la population, Wikipédia dénote. Elle reste un espace où ces fausses informations ont du mal à se répandre, notamment sur les questions liées au climat.

Pour ses défenseurs, Wikipédia est un « commun numérique », qu’est-ce que cela signifie ?

Un commun est une ressource entretenue par une communauté, en suivant une gouvernance démocratique. Cela peut être une forêt, une ressource naturelle… ou une encyclopédie. Les communs sont en dehors du marché et ne répondent pas aux lois de l’offre et de la demande.

Autrement dit, Wikipédia n’est pas un projet commercial et c’est sûrement ce qu’Elon Musk ne peut pas supporter. Il a d’ailleurs proposé, fin 2023, de verser un milliard de dollars pour renommer Wikipédia « Dickipédia » [en référence à « dick », le pénis en anglais]. Cela ne va certes pas plus loin qu’une blague de « troll », comme Elon Musk en est coutumier, mais cela montre son réflexe de vouloir utiliser le pouvoir que lui confère sa fortune pour ridiculiser Wikipédia. Et le fait qu’il enrage que cela ne soit pas possible.

Au-delà du cas d’Elon Musk, les attaques récentes contre Wikipédia montrent que certaines personnes veulent mener une bataille politique contre ces espaces de commun où il n’y a pas de chef et où ce n’est pas l’argent qui gouverne.

Qu’apporte l’aspect coopératif de Wikipédia ?

Cela garantit la possibilité d’un débat démocratique. Tout le monde peut contribuer, corriger et améliorer ses articles. En cas de désaccord, les contributeurs ne modifient pas directement l’article, mais interviennent dans l’espace de discussion pour trouver, ensemble, une formulation à valeur encyclopédique, sourçable, qui fasse consensus. Pouvoir discuter, c’est la garantie de préserver un monde où le débat compte plus que le rapport de force et le pouvoir de l’argent.

« Ce faux procès est symbolique du moment de fascisation du monde que nous vivons »

Ici, la production de connaissance ne repose pas uniquement sur des experts. Wikipédia n’est pas parfaite, mais dans un monde sans Wikipédia, la connaissance serait gérée par des gens avec qui on ne peut pas discuter.

Wikipédia est-elle victime de « détournements idéologiques », comme l’écrit Le Point, ou même « entièrement vouée au wokisme et à l’extrême gauche », comme l’accuse Elon Musk ?

Ces accusations sont totalement infondées. Il y a énormément de contributeurs et contributrices. Évidemment qu’il peut y avoir des erreurs, des débats ou des controverses. C’est à cela que servent les pages de discussion de Wikipédia, qui sont publiques et transparentes. C’est une œuvre collective, qui fonctionne très bien depuis vingt ans.

Ce faux procès est symbolique du moment de fascisation du monde que nous vivons. Les espaces qui paraissaient auparavant neutres sont aujourd’hui attaqués comme étant « de gauche » ou « d’extrême gauche ». Tout se décale vers la droite et l’extrême droite.

Vous insistez beaucoup sur le fait que Wikipédia, comme les autres communs numériques, fonctionne sous « licence libre », c’est-à-dire que son contenu peut être utilisé par tout le monde est n’est propriété de personne. En quoi est-ce déterminant ?

Un article d’encyclopédie, comme toute forme de connaissance, ne devrait pas pouvoir appartenir à quelqu’un. La vocation de Framasoft est de lutter contre la propriété intellectuelle dans le domaine du numérique. Le logiciel libre permet à tout le monde de lire le code, ce qui garantit qu’on ne fait pas n’importe quoi en matière de surveillance, par exemple, et offre à chacun la possibilité de le modifier.

« Au-delà du numérique, le principe de la licence libre porte des valeurs de transparence, d’équité et de justice »

C’est crucial, car nous vivons dans un monde où celles et ceux qui écrivent les codes font de plus en plus la loi. Bien au-delà du numérique, le principe de la licence libre porte des valeurs de transparence, d’équité et de justice. Ce n’est pas étonnant qu’il soit aujourd’hui ciblé par l’extrême droite.

Elon Musk appelle les soutiens financiers de Wikipédia à lui couper les vivres. Faut-il prendre ce risque au sérieux ?

Le financement de Wikipédia repose sur des petits dons, mais aussi sur de l’argent venant de certaines entreprises de la big tech comme Google ou Apple. Ces entreprises financent Wikipédia parce qu’elle représente une masse sans équivalent de connaissances disponibles, de qualité et constamment mise à jour. C’est une ressource fabuleuse pour entraîner leurs algorithmes. Google se fonde par exemple sur les articles de Wikipédia pour afficher des résultats rapides à ses recherches.

La perte de ces différentes sources de financement serait un réel problème, parce que Wikipédia coûte cher. C’est le septième site le plus visité au monde, ce qui suppose d’importants investissements en matière de serveurs, etc. Wikipédia investit également pour corriger les biais qu’elle constate dans ses contributions. Nous constatons par exemple qu’il y a plus d’articles sur les hommes que sur les femmes, alors Wikipédia tente de faire en sorte que les femmes soient mieux représentées.

legende