L’histoire oubliée de la « guérilla écologique » qui a forgé la Loire
Les luttes contre les barrages de Villerest et Naussac. - © Juliette de Montvallon / Reporterre
Les luttes contre les barrages de Villerest et Naussac. - © Juliette de Montvallon / Reporterre
Durée de lecture : 7 minutes
Les luttes contre les barrages de Villerest et Naussac ne vous disent rien ? Notre chroniqueur vous raconte cet événement majeur pour l’histoire du bassin de la Loire.
Reporterre vous plonge chaque mois dans une lutte passée. Peu importe les victoires ou les défaites, les grandes luttes mythiques ou celles déjà oubliées permettent de comprendre l’histoire des territoires.
François Guerroué est auteur. Il habite en nomade le bassin-versant de la Loire, où il soutient les dynamiques d’autonomie politique et de résistance écologique.
Êtes-vous déjà tombé amoureux d’un fleuve ? Moi, oui. Je ne savais pas que c’était possible jusqu’à ce matin de mars 2020. Depuis le début de la pandémie de Covid-19, le temps, les travaux, la circulation, notre combat, tout était suspendu. Nous étions confinés sur les rives du fleuve qui offrait ses eaux peu profondes et le sable de ses îles tressées à mes pieds nus. Je respirais l’air frais de ce printemps silencieux, répit merveilleux qui ne présageait rien de bon. J’étais alors en train de découvrir les textes de l’écrivain et poète Maurice Genevoix, qui longtemps habita cette même ripisylve — milieu boisé présent sur les rives des cours d’eau.
« Sois la Loire. N’est-ce pas ainsi qu’il faut aimer ? » écrivait-il de son bureau avec vue sur le fleuve. Dans son roman Rémi des Rauches, véritable ode mystique à la Loire, Genevoix raconte l’épopée d’une crue et la vanité des hommes qui cherchent à exploiter le fleuve : « Personne ne connaît la Loire, ni moi ni personne. Elle est sauvage, sauvagement libre. Elle se garde et brise toute contrainte, d’où qu’elle vienne : malheur aux hommes, s’ils ont osé la contraindre ! » Défendre la Loire de ceux qui osent la contraindre : c’est un combat que d’autres avaient mené avant nous, avec son lot de victoires et de défaites.
Quelques mois plus tôt, comme en écho au slogan « Nous sommes la Loire qui se défend » que nous clamions alors dans les rues d’Orléans, une petite crue avait interrompu les travaux du pont contre lequel nous luttions. Mais la vague n’avait pas suffi, écrêtée par les deux grands barrages de Villerest sur la Loire et Naussac sur le Donozau, un affluent de l’Allier. Leur construction, vivement contestée dans les années 1970, fut un événement majeur pour l’histoire de la Loire, au débit désormais régulé, loin du mythe du fleuve sauvage. C’est cette histoire que j’aimerais vous raconter.
À l’époque, cela faisait déjà des décennies qu’on entendait parler de ces projets qui risquaient de détruire les profondes gorges du fleuve et une des rares vallées fertiles de la Margeride. Mais de tels ouvrages avaient besoin d’une raison impérieuse pour voir le jour : le programme électronucléaire lancé en 1974 prévoyait plusieurs centrales sur la Loire, ce qui impliquait de stocker de l’eau pour pouvoir les refroidir en été.
À Naussac, la déclaration d’utilité publique début 1976 fit l’effet d’un électrochoc et la population se mobilisa largement derrière le Comité de défense de la vallée de Naussac. Son jeune leader, le paysan Alain Gaillard, était surnommé « Fidel Castro » par les autorités locales. À l’été 1976, la première manifestation parvint à réunir 6 000 personnes, avec 80 tracteurs à leur tête.
Ce fut une véritable révolution dans la vieille Margeride, où s’affichaient alors partout les slogans « Gardarem Naussac », « Volèm Viure Al Pais » (« Nous voulons vivre au pays ») ou encore « Non à l’exode ». En septembre 1976, alors qu’arrivaient les engins de la Société pour la mise en valeur du Limousin et de l’Auvergne (Somival), l’entreprise chargée des travaux par l’État, dix-sept paysans bloquèrent le chantier avant d’être délogés par 120 gardes mobiles. Cinq agriculteurs furent blessés.
« On va tout faire péter »
Tandis que les travaux débutaient sous surveillance, commença alors une « guérilla écologique », comme le titra Le Monde. Le train Paris-Nîmes, qui passait non loin, fut bloqué par deux fois et des pelles mécaniques furent incendiées sur le chantier. À Clermont-Ferrand, les locaux de la Somival furent plastiqués et les pylônes électriques qui alimentaient le chantier, sciés. « Farem tot petar », littéralement « on va tout faire péter » en occitan, lisait-on alors sur les murs.
Mais, malgré une dernière grande mobilisation, début août 1977, qui réunit de nouveau plus de 5 000 personnes venues de toute la France, l’avancée des travaux fut inéluctable.
J’ai récemment fait la rencontre de Michel Assenat, paysan retraité, habitant des rives du lac de Naussac et gardien de la mémoire des lieux. Il m’a raconté tout le poids de l’élite politique et cléricale conservatrice de la Lozère qui créa plusieurs associations d’opposition factices pour capter le mouvement de lutte. « L’une d’elles s’appelait l’Association des sinistrés de la région de Naussac : on n’était pas encore expropriés qu’on était déjà sinistrés », se souvient-il. Une tromperie classique des mécanismes d’emprise des baronnies régionales sur les populations locales.
Sa voix, encore emplie d’un mélange de colère et de tristesse, nous aide à saisir, près de cinquante ans plus tard, l’ampleur du drame humain que fût l’ennoiement de Naussac. L’ethnologue Armelle Faure a récolté de nombreux témoignages d’habitantes et d’habitants de la région racontant les multiples décès prématurés à la suite de cancers pendant le chantier, « pratiquement dans toutes les familles expropriées », comme c’est souvent le cas dans les mondes paysans et autochtones qui subissent le même sort sur toute la planète.
Une catapulte dissimulée
Le même scénario s’est joué à Villerest, avec là aussi une forte résistance. Et des moments mémorables. En juin 1977, une manifestation a réuni 3 000 personnes déterminées qui parvinrent à prendre de court les CRS : des masses, des marteaux et des pioches dissimulées furent distribuées aux manifestants et pendant un quart d’heure la foule tenta de détruire le batardeau en béton qui venait d’être construit pour démarrer le chantier.
En 1978, lors d’une manifestation à Roanne, une catapulte fabriquée par les militants fut dissimulée à l’intérieur d’un barrage en carton sur un char. La sous-préfecture et une effigie du sous-préfet furent alors ciblées par des projectiles de vase de Loire, symbole des sédiments bloqués au fond du lac si jamais le barrage venait à être construit. La même année, la veille d’une visite du Premier ministre Raymond Barre à Roanne, fut distribué dans toute la ville un tract qui sema la zizanie : il annonçait un exercice d’alerte qui invitait la population à se réfugier hors d’atteinte du raz de marée qui détruirait la ville en cas de rupture du barrage.
Mais là aussi, l’État avait décidé d’avancer coûte que coûte, contre l’avis de la population et de ses élus. Naussac et Villerest ont pour point commun qu’à toutes les élections de la période critique pour les deux projets, les populations locales firent à chaque fois largement élire des représentants antibarrages.
Ces deux passages en force sont le reflet d’une Ve République qui ne sut jamais se défaire de son autoritarisme. L’empire n’a jamais pris fin, les siècles passés nous l’enseignent. Pour faire face à ce pouvoir, il est au moins aussi important d’être capable de se relever d’une défaite que de viser à tout prix la victoire. Tomber sept fois, se relever huit, dit le proverbe japonais. C’est la leçon de vie de Serge et Marie Chachkine. Ces deux artistes expropriés continuèrent de se battre après la défaite contre le barrage.
Elle et il négocièrent avec les autorités la reconstruction de leur maison au-dessus du lac, sur un flanc de falaise. Un combat raconté dans leur livre Notre maison à bout de bras ou l’alchimie de la pierre. Près de cinquante ans plus tard, depuis la cuisine reconstituée de leur somptueuse maison — remplie de meubles faits à la main, d’œuvres d’art et d’objets chinés —, Serge et Marie rayonnent encore comme deux jeunes amoureux en me racontant cette histoire.
Par le seul fait d’habiter là, les deux sages ligériens nous rappellent que les défaites sont relatives quand on sait que le temps et l’érosion viendront toujours à bout des éphémères aménagements en béton. Restés fidèles toute leur vie aux gorges noyées de la Loire, ancrés sur cette falaise sculptée de leurs propres mains, Serge et Marie sont la Loire qui se défend. N’est-ce pas ainsi qu’il faut aimer ?