L’idée d’anthropocène achève la destruction de la nature

30 mars 2017 / Baptiste Lanaspeze



L’idée que l’humanité serait entrée dans une ère géologique qu’elle aurait elle-même engendrée n’a pas été validée par les institutions géologiques, rappelle l’auteur de cette tribune. Qui voit dans le concept d’anthropocène l’exacerbation du schéma occidental de « la conquête, de la prédation, de la colonisation, de la destruction, de la mise en production de la nature par l’homme ».

Baptiste Lanaspeze est fondateur des éditions Wildproject.

Baptiste Lanaspeze.

Un climatologue a imaginé que « le genre humain [serait] devenu une force géologique majeure », qui ouvrirait « une nouvelle période géologique », laquelle s’étendrait sur « les millions d’années à venir » [1].

Cet étonnant récit de géologie-fiction, qui ressemble à un tweet de Donald Trump, n’a pas été à ce jour validé par les institutions géologiques ; et pourtant la notion d’anthropocène s’est répandue comme un virus dans les cercles médiatiques et académiques occidentaux, a été débattue dans ses détails, enrichie dans son contenu, pour s’installer dans les années 2010 comme le nouveau cadre consensuel de l’étude de nos relations contemporaines avec la planète, autant pour les « sciences du système Terre » que pour les « humanités environnementales ». L’anthropocène est le nouveau grand récit-cadre officiel, et incontesté, de nos relations avec la Terre. On débat de l’identité de l’anthropos en question, ou de la date de commencement de cette nouvelle période — mais on ne discute pas son existence.

Les périodes géologiques se comptent en millions d’années. L’idée d’une période géologique dont le genre humain serait l’agent est amusante, puisque Homo sapiens a 200.000 ans, et que l’espèce Homo est un fruit du Pléistocène (la dernière grande période géologique, glaciaire, démarrée il y a 2,6 millions d’années, dont l’Holocène n’est que le plus récent des nombreux épisodes cycliques de réchauffement). Nous ne sommes pas commensurables au temps de la Terre. Le temps historique est adossé au temps géologique, qui constitue son infrastructure pour nous immuable. L’idée d’une nouvelle période géologique n’est pas prométhéenne ; elle est fantaisiste.

L’anthropocène est l’ultime soubresaut de la Modernité 

Pendant que l’anthropocène met l’accent sur le réchauffement du climat (un événement mécanique réversible), la sixième extinction se poursuit (un événement écologique irréversible). La sixième extinction constitue la destruction du monde vivant élaboré tout au long de l’ère tertiaire, c’est-à-dire pendant les derniers soixante millions d’années : l’ère des mammifères et des arbres à feuillages caducs, la Terre telle que nous la connaissons. Mais le fait que nous en soyons arrivés à déséquilibrer (malgré nous) le système planétaire ne fait pas de nous une « force géologique ». Détruire n’est pas régner. Si la sixième extinction entraîne la fin du monde Tertiaire et l’apparition, au cours des prochains millions d’années, d’un nouvel ordre planétaire et d’une nouvelle période géologique, l’homme industriel ne sera pas là pour le voir. Et si, au contraire, l’humanité est encore là dans des millions d’années, c’est qu’elle aura précisément cessé d’être une « force géologique » déséquilibrant le système Terre. Dans les deux cas, on ne voit rien venir de tel qu’un anthropocène.

Comment expliquer qu’une notion géologiquement aussi discutable et philosophiquement aussi naïve ait pu connaître un tel succès médiatique et susciter un tel consensus académique ? Comment expliquer qu’une notion non validée par les institutions scientifiques ait pu échapper aux marchands de doute des lobbies industriels — qui n’ont pas épargné en revanche la dénonciation des biocides, la crise environnementale, la sixième extinction, le réchauffement climatique, pourtant quant à eux scientifiquement avérés ?

L’idée d’une Terre désormais dénaturée et anthropisée pour les siècles des siècles ; l’idée d’un anthropos désormais planétaire, d’une Histoire humaine acquérant une ampleur géologique — voici qui est aisé à appréhender par la pensée moderne. Loin de proposer un nouveau paradigme, l’anthropocène porte en effet à incandescence un schéma très familier pour les Occidentaux : celui de la conquête, de la prédation, de la colonisation, de la destruction, de la mise en production de la nature par l’homme, sous le double registre de la Catastrophe et du Profit. L’anthropocène, c’est un nouveau Nouveau Monde, avec sa ruée vers la géotechnie [2]. L’anthropocène, c’est la tentative de conversion d’un événement non intentionnel (la crise écologique) en un projet industriel total (la gestion du système Terre), que Crutzen ose présenter comme un défi écologique. Loin de nous orienter vers la fin du massacre et vers une nouvelle aube, l’anthropocène est l’ultime soubresaut de la Modernité — la Dernière Frontière.

L’expression la plus aboutie de la cosmologie moderne 

On objectera qu’il ne s’agit pas de cela, qu’il ne faut pas prendre l’anthropocène au sens littéral, qu’il faut le comprendre comme une métaphore, qu’il désigne en réalité un nouveau « régime historique » marquant « l’entrée de la Terre dans l’Histoire » — voire, de façon purement esthétique, le paysage contemporain « hybride » d’éléments « humains et non humains ».

Ce à quoi appellent depuis quatre décennies les champs de recherche des « humanités environnementales » (histoire environnementale, philosophie environnementale, écocritique…), c’est à la remise en cause radicale du projet occidental moderne, pour retrouver les chemins d’une relation spirituelle à la Terre — qu’elle doit religieuse ou agnostique, amérindienne ou monothéiste. Il est problématique qu’au moment où ces champs de recherche trouvent enfin droit de cité dans l’espace académique et médiatique, ce soit sous une bannière qui est l’expression la plus aboutie de la cosmologie moderne.

Nous ne sommes pas en train « d’hybrider la nature » ni de « faire entrer la Terre dans l’Histoire », mais plus crûment, de poursuivre le développement d’une organisation matérielle qui entraîne activement la destruction des autres vivants sur la Terre. Les peuples non occidentaux ont été sacrifiés au nom de l’idéologie du « Nouveau Monde » (avec la mise en œuvre de la distinction noir-blanc) — c’est maintenant au reste du vivant d’être sacrifié au nom de l’idéologie de « l’Anthropocène » (avec la mise en œuvre de la distinction humain-non humain). Et dans les deux cas, philosophes, cartographes, historiens sont requis pour dresser l’encyclopédie de l’anthropocène, dans une formidable effervescence intellectuelle — au service du pire projet de l’humanité.




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[1The “Anthropocene” by Paul J. Crutzen and Eugene F. Stoermer, Global Change Newsletter, n° 41, 2000.

[2Le projet de « gestion du système Terre » est présent dès la première formulation du concept d’anthropocène, cf. Crutzen, 2000.


Lire aussi : Nous sommes entrés dans l’anthropocène, affirment des minéralogistes

Source : Courriel à Reporterre

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et inters sont de la rédaction.

Photos :
. chapô : Pixabay (geralt/CC0)
. portrait : DR

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