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Océans

L’océan, espoir ultime d’« industriels fous » pour absorber notre CO2

Des scientifiques du centre Geomar pour l'océan (Allemagne) testent, en Norvège, les conséquences de l'alcalinisation des océans sur le plancton et les écosystèmes marins, ici en 2015.

Entreprises, gouvernements... Beaucoup comptent sur l’océan pour absorber le CO2, en rendant l’eau moins acide notamment. Des scientifiques mettent en garde contre les « industriels fous » et des technologies « miraculeuses ».

Mettre fin à l’urgence climatique ? Rien de plus simple : creusons un trou sous l’océan Austral pour y faire exploser une gigantesque bombe nucléaire, mille fois plus puissante que la plus puissante arme atomique jamais construite. En pulvérisant le plancher océanique, l’explosion permettra aux débris de basalte d’absorber d’énormes quantités de CO2.

Cette proposition stupide — présentée très sérieusement en janvier par un ingénieur de Microsoft — n’est que la version caricaturale d’un phénomène autrement plus inquiétant : la multiplication des expérimentations technologiques dans l’océan dans l’espoir d’y séquestrer du CO2 issu de l’atmosphère afin de lutter contre le changement climatique.

Depuis 2023, au large de la Nouvelle-Écosse, au Canada, des centaines de tonnes d’hydroxyde de magnésium sont ainsi régulièrement déversées dans l’océan par l’entreprise Planetary Technologies. Cette poudre minérale entraîne une alcalinisation de l’océan, c’est-à-dire une réduction de son acidité, ce qui lui permet d’absorber plus de CO2.

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La start-up Running Tide, elle, avait opté pour le bois. Plus de 10 000 tonnes de déchets de bois ont été jetés par ses soins dans l’océan Atlantique, au large de l’Islande, en 2023, avec la promesse d’enfouir tout ce carbone dans l’océan profond pour l’éternité. L’entreprise étasunienne a, depuis, fermé boutique.

L’océan, ultime solution magique

Derrière ces exemples, les projets foisonnent, profitant dans une ambiance de far west d’une réglementation permissive. Signe de leur émergence, ces technologies marines d’élimination du dioxyde de carbone atmosphérique, connues sous le sigle mCDR (marine carbon dioxyde removal), vont faire l’objet de discussions en marge de la troisième Conférence des Nations unies sur l’océan (Unoc 3), qui se tient à Nice du 9 au 13 juin.

Sur le papier, l’idée de recourir aux mCDR n’est pas nouvelle. Les scientifiques savent depuis longtemps que l’océan joue un rôle clé dans la régulation du climat grâce, entre autres, à sa capacité sans pareille à absorber le carbone. Car le CO2 est soluble dans l’eau, où il réagit, entraînant une acidification de l’océan. Celui-ci stocke au total quelque 38 000 milliards de tonnes de carbone, soit 45 fois plus que l’atmosphère. Et il capte aujourd’hui environ le quart des émissions de CO2 liées aux activités humaines.

Ce qui a changé, en revanche, c’est la manière dont les mCDR apparaissent comme le dernier espoir d’éviter la catastrophe climatique. « À cause du manque d’action climatique depuis des décennies, et parce que certaines activités seront impossibles à décarboner, la seule manière d’espérer limiter le réchauffement à 1,5 °C ou 2 °C passe aujourd’hui par des mécanismes d’élimination du CO2 atmosphérique », dit l’océanographe Jean-Pierre Gattuso, directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS).

Des technologies surestimées

Les scénarios du Giec (qui modélisent différents futurs climatiques suivant la quantité de CO2 émise) intègrent donc des « émissions négatives », principalement d’origine terrestre. Les modèles ont massivement intégré le recours aux Beccs, pour « bioénergie avec captage et stockage du carbone », c’est-à-dire l’utilisation de plantes pour capter puis enfouir le carbone. Puis ont émergé les Daccs, soit le « captage direct et le stockage du dioxyde de carbone », des solutions technologiques pour aspirer le CO2 de l’air.

Problème : ces technologies ont été complètement surévaluées et se retrouvent même parfois à émettre du carbone au lieu d’en capter 

« On a demandé aux modélisateurs du climat de boucler des scénarios à 1,5 °C alors qu’on ne fait rien pour rester sur cette trajectoire. Les Beccs ont donc servi de baguette magique pour boucler la boucle », explique Lou Stührenberg, doctorante aux Mines Paris-PSL, qui prépare sa thèse sur la construction de scénarios d’atténuation du Giec.

Après la désillusion sur les Beccs, puis celle sur les Daccs, les regards se tournent donc vers la seule baguette magique restante : l’océan. Et pour les entreprises privées, la baguette présente un fort potentiel lucratif. Bien que le marché soit balbutiant et n’ait pas empêché Running Tide de péricliter, la vente de crédits carbone issus des mCDR aiguise les appétits. Début 2025, Planetary Technologies vendait ses crédits carbone à 1 000 dollars canadiens la tonne (640 euros), selon le média québécois Le Devoir.

« Même des gouvernements veulent en acheter »

Un prix qui n’effraie nullement les multinationales, comme Microsoft ou Amazon, très friandes de ces crédits carbone pour afficher leur engagement climatique sans faire l’effort de réellement se décarboner. « C’est un vrai problème, même des gouvernements veulent en acheter. Alors que les mCDR ne devraient servir qu’à compenser les émissions résiduelles impossibles à décarboner, pas à esquiver les efforts de décarbonation », soupire Jean-Pierre Gattuso.

« J’ai reçu plusieurs appels d’acteurs privés, voyant que je travaille sur l’acidification des océans, qui étaient intéressés par le développement des solutions de captation », témoigne Fabrice Pernet, biologiste marin à l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer), à Brest.

L’alcalinisation : le grand flou des effets secondaires

Sur le plan théorique, la communauté scientifique n’est pas opposée par principe aux mCDR. « Qu’on soit clair : cela ne remplacera pas le besoin d’atténuer nos émissions ni de changer radicalement de système. Mais cela peut être un levier d’action pour atterrir. Malheureusement, la recherche publique est en retard sur les industriels complètement fous qui se lancent là-dedans », dit Fabrice Pernet.

Parmi les multiples approches possibles de mCDR, l’alcalinisation concentre l’attention. C’est la seule qui a le potentiel de capter une quantité de carbone importante au niveau planétaire, d’après la plupart des estimations scientifiques. L’évaluation la plus optimiste avance même le chiffre « hautement théorique » de 30 gigatonnes de CO2 (Gt CO2) qui pourraient être éliminées de l’atmosphère chaque année par alcalinisation de l’océan. Sachant que nos émissions actuelles sont d’environ 40 Gt CO2 par an.

Restaurer les écosystèmes côtiers (ce qui est, par ailleurs, utile écologiquement) ou cultiver massivement des macro-algues, n’ont, pour leur part, qu’un potentiel souvent estimé à moins de 1 Gt CO2 par an.

« La recherche publique est en retard sur les industriels fous qui se lancent »

Outre qu’un tel déploiement de procédés d’alcalinisation est loin d’être industriellement mature, ses conséquences éventuelles sur les écosystèmes restent largement inconnues. Introduire, sous forme de poudre ou de liquide, des minéraux alcalins dans l’eau, permet certes à celle-ci d’absorber plus de CO2, mais comment les organismes vivants vont-ils réagir à cette modification abrupte de l’acidité de leur milieu ?

Dans l’une des rares études sur le sujet, des chercheurs ont déversé des roches carbonatées au large des Canaries. Leurs conclusions, publiées dans Biogeosciences en 2025, se veulent rassurantes : l’alcalinisation de l’océan près des îles espagnoles « n’a pas provoqué de stress cellulaire dans la communauté phytoplanctonique étudiée, et la condition physiologique n’a pas été altérée ».

L’océan stocke au total quelque 38 000 milliards de tonnes de carbone. En effet, le CO2 se dissout dans l’eau, qui, en réaction, s’acidifie. Needpix

« D’autres facteurs principalement associés aux altérations chimiques de l’eau de mer doivent être pris en compte afin d’appliquer en toute sécurité » ces types de mCDR à large échelle, précisent-ils tout de même.

La science distancée par l’industrie

Fabrice Pernet s’est penché, de son côté, sur l’utilisation d’olivine, un minéral pressenti pour alcaliniser massivement l’océan car disponible facilement en grande quantité. « Le problème est que le minerai d’olivine n’est pas pur, il contient des traces d’autres métaux, du cobalt, du nickel, du manganèse… En ajoutant de l’olivine dissoute sur notre zone d’expérimentation, la concentration de certains de ces métaux a été multipliée par 800 ! Localement, les embryons d’huître que l’on étudiait ont atteint 100 % de mortalité », s’alarme le chercheur, dont les résultats sont en cours d’évaluation pour publication.

Phytoplancton et huîtres ne constituent, en outre, qu’une partie des vastes écosystèmes marins. On ignore encore les conséquences d’une alcalinisation brutale pour d’innombrables organismes et pour les relations écologiques entre eux, selon la nature du minerai employé, la méthode pour le déverser, l’hydrodynamique locale, la nature du site, etc.

« Sans compter que du point du vue du cycle du carbone lui-même, il faut s’assurer de la quantité enfouie par cette méthode et de sa pérennité. Et regarder le cycle de vie du procédé car miner les roches, les réduire en poudre et les transporter génère des gaz à effet de serre. Les énormes incertitudes font que la communauté scientifique prône majoritairement la prudence vis-à-vis de ces approches », résume Jean-Pierre Gattuso.

« Il faut une science forte à opposer aux discours de charlatans »

En face, les industriels ne s’encombrent pas de telles réticences. D’où l’urgence de développer la recherche publique, pour ne pas laisser le monopole de l’expertise aux acteurs privés, plaident les chercheurs.

« À l’Ifremer, on veut pouvoir évaluer l’impact des mCDR, mais on n’en fera pas la promotion, assure Fabrice Pernet. Plus la crise climatique va s’amplifier, plus on sera tentés d’écouter les promoteurs de solutions miraculeuses. Il y a urgence à construire une science forte, maintenant, à pouvoir opposer aux discours de charlatans qui ne manqueront pas d’émerger. »

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