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La ferme où les handicapés mentaux se font paysans

28 septembre 2016 / Hermine Rosset (Reporterre)



Depuis 25 ans, la ferme des Vallées élabore avec des personnes en situation de handicap intellectuel un mode de vie communautaire organisé autour des activités agricoles. Ouvert aux visiteurs, ce lieu permet également l’insertion dans la vie locale des travailleurs de la ferme.

- Saint-Amand-de-Montmoreau (Charente), reportage

C’est une ferme charentaise typique, nichée dans les collines aux formes de mamelons : la maison de petites pierres blanches, le grand porche, les dépendances. Dans les enclos, des moutons, des chèvres, des chevaux, des ânes paissent en toute quiétude. Au fond du vallon, les oies se suivent à la queue leu leu le long du bassin, selon un rituel bien établi. On se croirait dans la ferme de notre grand-mère, avec son allée bordée de beaux noyers, ses massifs de fleurs, son atmosphère paisible dans la chaleur montante de cette journée de juin.

Mais un autocar remonte l’allée, pour déverser une cohorte d’enfants près du tas de fumier. Les gamins plissent le nez — « Ah ! Ça pue ! » — avant de tomber nez à nez avec les ânes qui mâchonnent leur foin. Les blagues fusent, mais bientôt les mains se tendent et les smartphones sont dégainés pour prendre des photos. Un homme en cotte de travail s’approche, souriant : « Salut, Manu ! » lance une enseignante affairée. Les enfants disent bonjour, pas plus étonnés que ça par la diction inhabituelle de Manu quand il évoque les agneaux derniers-nés. La colonne part à sa suite sur le chemin ombragé, entre les enclos où s’activent les travailleurs.

« Une découverte de l’univers de la ferme, de la différence et du handicap » 

Pour une ferme de quelques hectares, c’est une vraie ruche. C’est que la ferme des Vallées, loin d’être une exploitation agricole classique, est un foyer occupationnel : elle accueille vingt-six adultes handicapés mentaux, assez autonomes pour ne pas être en structure médicalisée, mais pas assez cependant pour être mis en situation de travail rémunéré. Sauf qu’ici, il ne s’agit pas seulement de leur proposer des activités, mais bien de faire tourner un élevage diversifié — avec toutes les contraintes que cela comporte, comme traire les chèvres le dimanche et faire les foins avant qu’il pleuve, et aussi les productions qui en découlent, qu’il faut aller vendre sur les marchés et les foires : un savoir-faire que l’on peut partager et montrer à des enfants.

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La ferme des Vallées, une ferme charentaise typique.

« C’est une découverte de l’univers de la ferme, de la différence et du handicap », explique Véronique Rosset, enseignante en arts plastiques et ancienne des lieux. Avec sa collègue en sciences et vie de la terre, elles amènent les enfants dans le cadre de leurs matières et de l’éducation à la citoyenneté. L’occasion de « lever des peurs et des craintes. Lors d’une séance, j’ai discuté avec eux pendant une demi-heure et je les ai laissés poser des questions sur la problématique du handicap mental. C’était : “Est-ce qu’ils sont méchants ?” “Est-ce qu’on peut leur parler ?” “Pourquoi sont-ils comme ça ?” » Chaque année depuis onze ans, le tandem vient avec une classe : « C’est un petit pèlerinage ! s’amuse Carine Santiago. On se garde cette sortie tant qu’on peut. »

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Katia et Véronique.

La troupe se sépare en deux groupes pour une visite de la ferme. Tous les résidents y travaillent, chacun ayant ses spécialités en fonction de ses affinités. Comme Katia, qui nous accompagne, et qui s’occupe des chevaux, des oies et des chèvres. Il y a aussi les tâches ménagères, la confection des repas. « Et le linge, aussi ! » rappelle Katia. Mais les éducateurs ne sont pas en reste : eux aussi enfilent bottes et cotte de travail pour s’occuper des animaux. « Chaque éducateur a un résident référent, mais tous sont à la ferme, explique Carmen Mounier, monitrice-éducatrice. Il faut être polyvalent. » En plus de ses éleveurs atypiques, la ferme a la particularité — et l’attrait supplémentaire pour les visiteurs — de détenir un élevage « conservatoire » : tous les animaux présents appartiennent à des races menacées, le plus souvent typiques de la région. Les enfants déambulent entre les prés, attentifs : ici, des poneys barthais, ici, des moutons des landes de Bretagne. On évoque leurs particularités, les dernières anecdotes : « Le petit blanc, il a du mal à téter », raconte Nicolas, un autre résident, à propos d’agneaux orphelins. À l’enclos des baudets du Poitou, la prof demande : « Ces ânes-là, ils étaient élevés pour faire de grandes mules. Vous savez ce que c’est qu’une mule ? C’est un croisement de quoi et de quoi ? » Flottement dans l’assemblée, jusqu’à ce qu’un petit malin trouve la réponse.

« Ma chèvre, on dirait un poisson, Madame ! » 

L’atelier de dessin animalier commence, les enfants assis par terre, sans cérémonie, le nez sur leur carton à dessin. La prof passe de l’un à l’autre, corrige, fait remarquer les détails pour les obliger à observer les animaux. « Ma chèvre, on dirait un poisson, Madame ! » Tous se prêtent à l’exercice, même les plus turbulents, ainsi que Katia et Nicolas.

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L’atelier dessin avec les oies comme modèles.

Dans l’autre groupe de visiteurs, on étudie la transformation du lait en fromage, avec Maurice, l’un des quatre résidents responsables de la fromagerie. Les enfants considèrent la chèvre qui rumine, stoïque, sur le quai de traite de la chèvrerie.

Qu’est-ce qu’on peut dire de cette chèvre ?
— Elle est belle.
— Elle a un bouc. »

On examine son alimentation, la machine à traire, on parle des mammites. Dans la fromagerie, chacun se voit confier une faisselle et une cuillère pour mouler le caillé du jour — mais l’étape d’après, le fromage frais salé, se déguste avec les doigts. Les enfants écoutent Maurice, davantage captivés par ses explications que par celles de la prof ou des éducatrices.

Cathy et Katia sont ici depuis l’ouverture du lieu, en 1992. Toutes deux ont été retirées à leurs familles suite à des maltraitances qui les ont laissées handicapées. « Ici, c’est bien, estime Katia. Il y a beaucoup de choses à faire. À la ferme, je m’occupe des chevaux, des chèvres, après je parle avec les éducateurs. Le week-end, on sort beaucoup, le vendredi, je vais me promener. » À l’origine, le foyer a été conçu pour répondre à un problème rencontré par les responsables de l’Institut médico-éducatif (IME) Marc Signac, situé dans la commune voisine : les enfants handicapés mentaux qu’ils accueillaient se retrouvaient souvent, une fois adultes, en hôpital psychiatrique. Avec l’aide du conseil général, l’Institut a alors acquis une petite ferme, et s’est interrogé sur les activités à entreprendre. Un potager ? Du canard gras ?

« Ça a réactivé plein de souvenirs » 

Des rencontres ont offert une réponse inédite. Celle, d’abord, de Michel Hortolan, directeur du Centre de découverte d’Aubeterre, puis celle du couple Rosset, qui tenait à ce moment la ferme pédagogique de la Belle-Aigrie, centrée sur les races locales menacées d’extinction. Des discussions a émergé l’idée d’un lieu de vie communautaire, organisé autour de l’élevage et de l’accueil du public. Joseph Desbrosse, directeur de l’IME, porta le projet auprès de conseil général et de son conseil d’administration, en leur expliquant pourquoi il voulait acheter un cheptel d’animaux de vieilles races. « On disait de ces handicapés qu’ils avaient 2 % de capacité de travail, raconte Olivier Rosset. L’idée était plutôt que d’essayer de les intégrer comme on le fait d’habitude, on allait faire d’eux les tenants du lieu. Il s’agissait de leur redonner un rôle social par la conservation de races menacées. »

Les débuts n’ont pas été simples : il a fallu former le personnel, dont une partie est en réinsertion, certains éducateurs faisant de la résistance face à des tâches qu’ils n’estimaient pas dignes de leur statut. Pas de secrétaire, pas de femme de ménage, et puis pousser les brouettes de fumier. Devenu chef d’élevage, tandis que son épouse est responsable du secteur pédagogique, Olivier Rosset se souvient que les premières classes étaient accueillies « en grande pompe » : « On ne savait pas trop comment ça allait se passer, c’étaient vraiment des événements. » Il y avait des enfants, mais aussi des lycéens, des étudiants, des professeurs, et des journées portes ouvertes ont été organisées. « Petit à petit, la population du coin a vu ce qui se passait et a retrouvé des vieilles races, des pratiques à l’ancienne. Ça a réactivé plein de souvenirs. » « Les enfants des écoles, précise Véronique, quand ils rentraient le soir à la maison, parlaient de cette ferme et des handicapés de manière positive. Ça a changé le regard des parents. »

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Cathy et Carmen.

Trait d’union entre la population locale et des personnes laissées en marge de la société, l’élevage est aussi, pour celles-ci, un support éducatif : « Les gens en foyer ou en hôpital psychiatrique n’ont rien à faire quand ils se lèvent, explique Olivier Rosset. Ici, quand ils se lèvent le matin, il y a les vaches qui attendent et qui ont faim, il faut ouvrir les portes au poules... Y compris pour les éducateurs, c’est très sain. » Les comportements des résidents se sont apaisés, les doses de tranquillisants ont diminué.

« C’est un moment fort, il y a une forme de soulagement » 

Le lieu a évolué par rapport à l’esprit d’origine et a peut-être atteint sa maturité. Certains parmi les éducateurs regrettent un fonctionnement moins libre, un côté moins « grande famille » que naguère. On pointe les règles qui interdisent aux résidents de consommer les œufs et les légumes de la ferme : « Ils apprennent à semer des tomates, mais ils n’ont pas le droit de les manger », critique Jérémy Lemaire, stagiaire aide médicopsychologique. L’une des difficultés principales tient au profil des salariés, qui doivent réunir des compétences larges : « On est éducateur, éleveur, chauffeur, résume Quentin Coquerel, également aide médicopsychologique (AMP). Il faut s’ouvrir à ça, on ne peut pas travailler ici si on est cloisonné. C’est enrichissant pour nous et pour eux aussi. »

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Manu.

L’élevage comme activité productive paraît un peu délaissé au profit de sa dimension éducative pour les résidents. La traite des chèvres n’a plus lieu deux fois par jour, mais seulement le matin pour libérer le personnel. À la place, les éducateurs développent les activités sportives, la marche, la piscine : « Il y a des choses qu’on a mises sur la touche, on bascule vers quelque chose peut-être plus intéressant pour eux », explique Carmen Mounier. Pour Véronique et Olivier Rosset, il a toujours été difficile de traiter à part égale les trois pôles de la structure : handicap, production agricole et accueil du public. Ils pointent le danger qu’en négligeant les interactions avec le milieu extérieur, les éleveurs, les clients de la fromagerie, les enfants accueillis, la ferme se replie sur elle-même.

En attendant, les enfants du collège de Montpon repartent avec des fromages et des sourires ravis. Les enseignantes racontent avoir croisé d’anciens élèves qui leur reparlaient encore de cette sortie : « C’est un moment fort, il y a une forme de soulagement. » Mickaël, resté en arrêt devant une poule et sa nichée, manque de rater l’autocar, un autre enfant demande à une éducatrice s’il peut venir travailler pendant les vacances. « Ça m’a surpris de voir les gens s’occuper des animaux, confie Lucas, je pensais pas qu’ils étaient autant capables. »




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Source : Hermine Rosset pour Reporterre

Photos : © Hermine Rosset/Reporterre

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