La grève pour le climat s’épanouit dans les rues de Paris

Durée de lecture : 8 minutes

23 février 2019 / Alexandre-Reza Kokabi, Nnoman et Samuel Reffé (Reporterre)

Des milliers de lycéens, étudiants et collégiens ont défilé vendredi 22 février à Paris, rejoignant le mouvement international de grève pour le climat lancée par Greta Thunberg en Suède. « En 2050 vous serez morts, pas nous », ont-ils notamment crié.

  • Paris, reportage

Il n’est pas encore 8 heures, ce vendredi 22 février 2019. Les premières lueurs du soleil illuminent des pans de la rue de Lille, dans le 7e arrondissement de Paris. Du côté ombragé de la voie, une petite trentaine d’étudiants longent le trottoir à pas de loup. Leur chemin s’arrête au niveau du siège de la Caisse des dépôts et consignation. Ils déploient prestement un calicot où se dessine « Préparons la décroissance énergétique » et s’assoient à même le sol, agglutinés au pied du parvis. Les agents de sécurité, amusés par le tintouin, ferment les grilles métallique de l’institution financière. Un essaim de journalistes et de photographes tourbillonne autour des manifestants.

Devant la Caisse des dépôts, vendredi matin.

Un mégaphone passe de main en main, amplifiant la voix d’étudiants préposés à la lecture des revendications. Ils récitent leur 2e leçon au gouvernement, publiée par Reporterre, et s’insurgent de l’inertie du gouvernement devant « la catastrophe écologique » en cours. Ils somment les dirigeants français et du monde entier d’impulser illico « une décroissance énergétique » :

« Notre système économique mondialisé consomme une quantité d’énergie inconcevable pour produire et faire circuler les marchandises, les informations, les capitaux et les humains au sein d’une course folle et insensée pour la création de richesse, lisent-ils. Afin de produire cette énergie, nous mobilisons essentiellement des ressources non renouvelables : pétrole, charbon, gaz, uranium… Il devient évident que leur raréfaction prochaine causera des crises à répétition et un appauvrissement généralisé. De plus, les énergies fossiles contribuent à une augmentation des températures dont nous ignorons encore l’ampleur des conséquences — tout ce que nous savons, c’est qu’elles seront désastreuses. »

Lecture de la leçon numéro 2 devant la Caisse des dépôts.

Les poings sur les hanches, un représentant de la Caisse des dépôts les tance : « Quels sont vos projets ? Pourquoi la Caisse des dépôts ? On a appelé la police. Plutôt qu’ils vous soulèvent, je vous demande gentiment de partir. » Une voix s’élève et rétorque : « Nous vous demandons de cesser de financer des projets écocides avec de l’argent public ». Fin du dialogue, personne ne bouge.

« Ils ne nous prennent pas au sérieux, déplore Camille, 25 ans et étudiante en sciences politique. Ils se disent qu’on est plein de rêves, qu’on est bien gentils… comme si nos requêtes n’étaient pas urgentes et vitales. En tout opacité, la Caisse des dépôts utilise l’argent des petits épargnants pour financer des projets fossiles. Aujourd’hui, ce n’est plus tolérable. Ils nous expliquent également qu’ils font de l’écologie par la compensation. C’est croire qu’on peut compenser la perte d’un écosystème précieux comme par magie... Le problème, c’est que ça ne change pas la structure de la consommation énergétique, et ça retarde l’action. »

Les employés de la Caisse des dépôts se dirigent vers des entrées annexes et accèdent sans encombre à leur lieu de travail. « Nous sommes très engagés dans le financement de la transition et du logement social » s’étonne l’un d’eux. Plutôt « en phase avec cette action », un autre avance que des discussions existent, en interne, pour mettre un terme aux investissements fossiles.

A quelques mètres, des uniformes bleus marine apparaissent. Deux agents, puis trois fourgons. Une petite enceinte délivre alors une ode à la police : le morceau « Planquez-vous », de la chanteuse Keny Arkana. Les policiers constatent que l’entrée secondaire reste accessible aux salariés et n’interviennent pas. Les manifestants plient bagage, de leur propre chef, à 10 h 30. Ils rallient le siège social d’EDF, avenue de Wagram, où ils entament un sit-in.

En fin de matinée, place de la République, un groupe de lycéens orne la statue d’une pancarte « Lycée Jaurès Montreuil, chaud devant ! Les États resteront-ils froids ? » Ils attendent de pied ferme Greta Thunberg, figure de proue de la lutte contre le changement climatique. L’adolescente suédoise apparaît aux alentours de 11 h 30 aux côtés de Kyra Gantois et Anuna de Wever, visages du mouvement climat en Belgique, de l’Allemande Luisa Neubauer ou encore d’Ysee Parmentier, collégienne en Tarn-et-Garonne. Dans la cohue, une nuée de caméras, de perches, de micros, de dictaphones et de calepins les encercle précipitamment. L’organisation tend un cordon de sécurité, tant bien que mal, et tente de contenir l’ardeur médiatique. « On élargit le cercle, on les laisse respirer s’il vous plaît », enjoignent les préposés à la sécurité. Enfin, les jeunes militants peuvent s’exprimer au micro. Des interventions brèves : « Au début des grèves scolaires pour le climat, je n’aurais jamais imaginé que le mouvement prendrait une telle ampleur », se réjouit Greta Thunberg. « Chaque fois que nous rencontrons des dirigeants politiques, nous sommes déçus, prononce Anuna De Wever. Nous leur demandons d’écouter enfin les experts scientifiques et de mettre en place les solutions qui s’imposent. » Romaric Thurel, coordinateur de Youth for Climate France, proclame « le début d’un printemps climatique. »

A quelques encablures, la place de l’Opéra se garnit peu à peu : les marches du théâtre se remplissent de lycéens, d’étudiants et même de collégiens aux visages poupons. Le temps est printanier, les dorures de l’Opéra Garnier scintillent. Les protagonistes se débarrassent de leurs vestes et tricots. Les pancartes sont propulsées vers le ciel, du bout des bras. Florilège : « En t-shirt le 22/02, vous trouvez ça normal ? » ; « Phoque le réchauffement climatique » ; « Sauvons les ours polaires, pas les actionnaires » ; « Ils ne font rien, la planète fond » ; « En 2050 vous serez morts, pas nous » ; « Mmm sympa la marche pendant le pic de pollution » ; « Le climat, encore + voué à l’échec que notre bac de maths ». Des retardataires finalisent leurs écriteaux à genoux sur les marches. « Je suis toujours en retard en cours, un peu comme le gouvernement sur ses engagements climatiques », plaisante l’un d’eux.

Lazlo, 15 ans, s’est avéré plus prévoyant. Il a soigneusement composé au feutre « Maman, papa, si la planète sèche, moi aussi ». Scolarisé au lycée Paul Valéry, dans le 12e arrondissement, il estime que « les dirigeants ne se rendent pas compte de l’état de souffrance de notre planète. Un jour, nous les condamnerons pour crime contre l’humanité. » Déterminé, Lazlo s’engouffre dans le cortège en formation : une poignée de minutes plus tard, la marche est lancée rue du Quatre-Septembre, direction République.

« Et un, et deux, et trois degrés, c’est un crime, contre l’humanité » chante la foule à pleins poumons. Un groupe lance une interprétation vibrante d’I want to break free, de Queen. Dans le sillage de Greta Thunberg, ils sont des milliers à défiler. Des sifflets et des percussions couvrent les pas d’un bruit de fond enivrant et carnavalesque.

« Nous ne sommes pas là pour rater des cours, assurent Camille et ses amies du lycée Sophie Germain, dans le 4e. Nous sommes en année de bac et nous sommes tiraillées entre les objectifs à court terme, nos résultats scolaires, notre orientation, et la priorité mondiale à court, moyen et long terme qu’est la lutte contre le changement climatique. Ça pèse sur nous, ce n’est pas facile de se projeter dans l’avenir, de vivre tranquillement quand on est consciente des risques qui pèsent. Ceux qui sont au pouvoir ne se mettent pas à la hauteur du défi, ce n’est pas rassurant. »

Un peu plus loin, Camille, étudiante en sciences sociales à Dauphine, en a « marre que depuis la Cop 21, on trouve des excuses pour ne rien faire ! » « Maintenant qu’on a compris ce qui se passait, il est temps d’arrêter de remettre à plus tard, » embraye-t-elle. Les conséquences politiques et sociales du changement climatique seront très lourdes : que valent les logiques de rentabilité face à ces enjeux ? Désormais, tout décision doit être prise en accord avec l’urgence environnementale. »

Camille, à droite, et ses amies

Au niveau de la Bourse, le cortège s’accroupit pour un sit-in d’envergure, et redémarre. Les voisins curieux observent la procession de leurs balcons. « Ne nous regardez pas, rejoignez-nous », s’époumone-t-on en bas. Finette, parente d’élève, semble émue par l’énergie qui émane de cet instant de symbiose : « La Belgique nous bien montré la voie, l’appel de Greta n’a pas été vain. Voir tous ces enfants dans la rue... A la base, ce n’était pas à eux de faire ça. Ils sont décidément beaucoup plus responsables que nous. J’espère de tout mon cœur qu’ils seront entendus. »

Finette.

Après la marche, Greta Thunberg et les représentantes allemandes et belges ont été reçues par Emmanuel Macron. Sans la délégation française, qui tenait à retransmettre la rencontre en direct sur un réseau social. L’Elysée a refusé d’accéder à cette demande.

Suite à l’entrevue, François de Rugy a déclaré sur BFM que « les jeunes ont raison, on n’en fait jamais assez. Je comprends cette impatience, je souhaite qu’on puisse vraiment déclarer cette mobilisation générale. » Les 15 et 16 mars prochain, le voeu du ministre de la Transition écologique pourrait se réaliser : deux grandes journées de mobilisation internationale sont prévues pour en finir avec l’inaction politique.


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Source : Alexandre-Reza Kokabi et Samuel Reffé pour Reporterre

Photos : © Nnoman/Reporterre

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