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Tribune — Ukraine

La guerre en Ukraine prouve l’échec de la dissuasion nucléaire

Autre temps, autre état d’esprit. Le 8 décembre 1987, Gorbatchev et Reagan signaient le traité de Washington, qui éliminait d’Europe toutes les forces nucléaires à portée intermédiaire, préparait la chute du mur de Berlin (novembre 1989) et mettait un terme à la guerre froide.

Face à un ennemi qui ne se laisse pas intimider, la dissuasion nucléaire ne sert à rien, défend l’auteur de cette tribune. Pis, elle ne saurait être autre chose que l’instrument de crimes de guerre. Il est grand temps de s’en débarrasser, en France comme ailleurs.

Jean-Marie Matagne est agrégé de philosophie, docteur d’État et président d’Action des citoyens pour le désarmement nucléaire (ACDN). Il a été candidat à l’élection présidentielle de 2002 pour la sortie du nucléaire militaire et civil, et de 2022, pour une France démocratique et conviviale dans un monde en paix, décarboné, dénucléarisé, démilitarisé.



La guerre que Vladimir Poutine a déclarée le 24 février 2022 à l’Ukraine et, de fait, à l’Europe, n’étonnera que ceux qui se sont voilé la face et bouché les oreilles depuis des décennies. Et qui continuent à le faire.

Si les dirigeants français avaient entendu les appels qui n’ont cessé de leur être lancés depuis trente-six ans, depuis l’appel de Mikhaïl Gorbatchev en janvier 1986 : « Plus aucune arme nucléaire d’ici l’an 2000 ! » [1], le monde serait probablement déjà exempt d’armes nucléaires, ou sur le point de l’être, et nous n’aurions pas aujourd’hui une guerre d’invasion aux portes de l’Europe.

Car, malgré les assertions des adeptes de la « dissuasion nucléaire », les armes nucléaires, loin d’empêcher la guerre, la favorisent. Depuis 1945, elles ne l’ont pas empêché de proliférer et de faire au total davantage de victimes que la Première Guerre mondiale. Elles ont en revanche failli à plusieurs reprises provoquer une troisième guerre mondiale, nucléaire celle-là : en 1953 (avec la guerre de Corée), en 1956 (avec l’affaire de Suez et l’invasion de la Hongrie), en 1962 (avec la crise des missiles de Cuba), en 1983 (avec la crise des euromissiles, avec l’alerte du 26 septembre 1983)… La crise actuelle nous place à nouveau devant cette échéance.

Des armes impuissantes contre terroristes et dictateurs

Elles n’ont pas dissuadé Vladimir Poutine d’entrer en guerre, elles lui donnent au contraire ce sentiment d’invincibilité, et même d’impunité, qui l’amène à bafouer le droit international et à agresser sans vergogne un pays, l’Ukraine, dont la Russie avait pourtant garanti les frontières en échange de son renoncement à conserver les armes nucléaires héritées de l’Union soviétique (Mémorandum de Budapest). Avec ses missiles hypersoniques, Poutine pense surclasser toutes les autres puissances nucléaires et pouvoir échapper à leurs éventuelles représailles. Non seulement il ne se laisse pas intimider par les armes nucléaires de l’Otan (ou de la France), mais il n’hésite pas à agiter lui-même la menace nucléaire contre ceux qui seraient tentés de « se mettre en travers du chemin de la Russie ».

Déjà impuissantes à juguler les terroristes, comme les États-Unis l’ont appris à leurs dépens le 11 septembre 2001, ces armes sont donc également impuissantes à dissuader un acteur étatique de la trempe de M. Poutine. En fait, un homme seul, de quelque nationalité qu’il soit et qu’il ait ou non une âme de dictateur, devient capable d’absolument n’importe quoi dès lors qu’il a entre les mains la faculté de liquider impunément des millions d’êtres humains. Même s’il est bon chrétien, comme Harry S. Truman, qui remercia Dieu de lui avoir donné la bombe avant Hitler et qui, sitôt après, l’utilisa contre le Japon alors qu’il savait que l’empereur Hirohito voulait capituler.

C’est pour cela qu’il faut absolument éradiquer de la planète la totalité des armes nucléaires et radioactives, armes de crime contre l’humanité. Elles n’ont qu’un privilège : être capables de provoquer à tout moment l’Apocalypse.

Parachever des massacres

Indifférent à cette conclusion logique, le ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian, reçu par France Inter le 25 février dernier, a invité M. Poutine à se rappeler que « nous aussi sommes une puissance nucléaire ». Autrement dit, il l’avertit que, s’il mettait ses menaces à exécution en vitrifiant la France, nous nous vengerions en massacrant sa propre population. Il n’est pas du tout sûr qu’un dictateur comme M. Poutine, fort peu préoccupé du bien-être de son peuple, recule devant une telle menace. Il est sûr en revanche que l’atomisation de quelques millions de Russes par les soins du président de la République française ne fera pas revivre les millions de Français déjà atomisés. Elle amènera seulement le président russe à parachever le massacre.

Tel est le secret soigneusement gardé de la dissuasion nucléaire : face à un ennemi qui ne se laisse pas intimider, elle ne sert à rien. Elle ne permet pas d’éviter une guerre dite « conventionnelle », comme actuellement en Ukraine. Quant à nos « intérêts vitaux », elle ne les défend qu’en nous promettant un suicide collectif : une destruction mutuelle assurée… et aggravée ! Quand des millions de Français seront tués, histoire de les venger et d’en faire tuer encore davantage, on tuera des Russes. Génial, n’est-ce pas ?

« Ah, les cons, s’ils savaient ! »

Jamais consultés sur cette belle « assurance-vie », les Français veulent-ils continuer de la souscrire ? Eh bien, figurez-vous, 85 % d’entre eux, au contraire de leurs dirigeants, répondraient non à cette question, selon une enquête de l’Ifop réalisée en 2018. Mais va-t-on seulement leur poser la question ? Pas du tout ! Aucun des candidats à la présidentielle, gens éclairés, ne l’envisage. Une telle faillite ne se déclare pas. Trop d’intérêts sont en jeu, dans ce monde morbide dont la bombe atomique est la clef de voûte, et la menace de mort à grande échelle, la guerre et son commerce, des normes apparemment indépassables…

« Ah, les cons, s’ils savaient ! » disait Daladier à son retour de Munich. L’Europe, cette fois, a retenu la leçon. Sa réaction est vigoureuse. Certes, mais elle arrive bien tard, et pourrait même provoquer l’apocalypse. L’Europe va-t-elle retenir aussi la leçon d’Hiroshima et de Nagasaki ? Il serait plus que temps !

« Plus aucune arme nucléaire d’ici 2030 ! » devrait-on dire aujourd’hui à la suite de Gorbatchev, qui parvint à mettre fin à la Guerre froide sans un seul coup de feu, sans un mort, car telle est la vertu apaisante du désarmement nucléaire. Puisse la résistance héroïque des Ukrainiens nous imposer aujourd’hui cette autre leçon : débarrassons-nous enfin des armes nucléaires, privons-en les tyrans !

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