Ne pas déprimer ni minimiser : les défis de la littérature jeunesse sur l’écologie
- © Matthieu Ossona de Mendez / Reporterre
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Durée de lecture : 7 minutes
Romans, BD, albums… L’écologie est devenue un sujet incontournable des livres jeunesse. Pourtant, auteurs et éditeurs peinent à trouver le ton juste : comment parler de la crise sans angoisser les enfants ?
Dans les rayons jeunesse des librairies, la mode est au vert. Les aventures des « gardiens de la terre » côtoient les bandes dessinées sur la permaculture, sans oublier les innombrables manuels pour apprentis jardiniers et petits maîtres composteurs. « Il y a vingt ans, l’écologie était marginale, aujourd’hui tout le monde s’y est mis, constate, amusé, Frédéric Lisak, fondateur de la maison d’édition Plume de carotte. C’est devenu un thème indispensable à proposer, comme les châteaux-forts ou les dinosaures. »
Les chercheurs en littérature font remonter ce virage environnemental aux années 1970 : « C’est clairement le moment où tout se joue, dit Nathalie Prince, professeure à l’université du Mans. Les livres se sont mis à s’intéresser à la planète, parce que la planète allait mal. » Ainsi, L’arche de Barbapapa, paru en 1974 (éd. EDL), parlait déjà de pollution et d’animaux menacés. Mais dès l’origine, auteurs et éditeurs ont peiné à trouver les mots pour décrire la catastrophe.
« Quand un ou une adulte écrit pour les jeunes, il ou elle ne se sent généralement pas en posture de transmettre un message désespérant aux générations à venir », dit Sébastian Thiltges, chercheur à l’Université du Luxembourg. Il y a une forme de « refus qu’un livre se termine mal ». Une posture difficile à tenir quand il s’agit de parler du chaos climatique. Il a donc fallu — et il faut encore — trouver des parades littéraires. Au risque d’édulcorer le message ou de déformer la réalité.
Première tendance : la pédagogie. « La plupart des livres ont adopté un ton didactique, voire moralisateur, autour de l’idée “Il faut protéger la nature” », observe Sébastian Thiltges. On ne compte plus en effet les albums expliquant comment « sauver la planète » : trier les déchets, jardiner, éteindre les lumières, planter des arbres…
Autant d’injonctions plus ou moins dissimulées qui agacent Frédéric Lisak : « Ce sont des catastrophes pédagogiques, tempête-t-il. En réduisant l’écologie à des gestes individuels, on ment à l’enfant, et c’est aussi très anxiogène et oppressant… ça revient à lui dire “La mer est polluée, à toi de jouer” ! »
Même son de cloche du côté de l’autrice Claire Lecœuvre : « Dès que je propose un sujet flippant, on me demande de mettre en avant des solutions individuelles, observe-t-elle, désabusée. Le problème avec les écogestes, c’est qu’ils mettent beaucoup de poids sur les épaules de l’individu, du jeune. Alors qu’on sait que la seule chose qui puisse changer les choses, c’est un mouvement populaire et collectif. »
Informer sans sermonner
Avec la crise écologique, la littérature jeunesse renoue ainsi malgré elle avec sa vocation première : « Tout au long du XVIIIᵉ siècle, il s’agissait d’apprendre aux enfants à devenir de bons adultes », dit Nathalie Prince. Un penchant moralisateur dénoncé dans les années 1970 — ce fut l’époque des héros qui font des bêtises comme Max et les Maximonstres ou des méchants pas si vilains, tels Les Trois Brigands.
« Avec l’éco-littérature, on peut retrouver ces leçons moralisantes, poursuit la chercheuse, qui a codirigé un ouvrage à ce sujet avec Sébastian Thiltges. Mais avec un énorme changement : on demande aux enfants de ne pas devenir comme nous, nous les adultes qui avons provoqué ce désastre. C’est très lourd à porter pour les jeunes générations. »
Afin d’informer sans sermonner (ni déprimer), beaucoup misent sur « l’émerveillement ». Ours, arbres, tortues, loups, plantes comestibles… Quel non-humain n’a pas eu son portrait élogieux tiré dans un album illustré ? « Ne pas parler uniquement de ce qui va mal, mais aussi et surtout de ce qui est beau, vital, essentiel, recommande Frédéric Lisak. C’est parce qu’on est émerveillé qu’on s’y intéresse et qu’on a ensuite envie de protéger. » Même pari à La Cabane bleue, jeune maison d’édition écolo : « Le rêve et le beau sont des moteurs plus efficaces et motivants que la peur ou l’horreur », estime Angela Léry.
Rester positif, coûte que coûte : l’exercice s’avère cependant de plus en plus difficile, remarque Sébastian Thiltges, qui évoque, dans un article scientifique, « la fin de l’optimisme » dans les histoires pour enfants : « La peur face à un monde qui s’écroule ne peut pas être érigée en indicible de la littérature jeunesse. Elle existe, elle se manifeste à travers l’éco-anxiété, alors peut-être faut-il trouver des manières de la raconter, de la travailler. »
Certaines autrices et auteurs cherchent ainsi une voie entre la dystopie la plus sombre et la fable du colibri. « Derrière l’éco-anxiété, il y a souvent de la colère, et c’est un moteur puissant, dit Claire Lecœuvre. Il faut désigner les responsables de la catastrophe — les riches des pays occidentaux — et il faut parler politique. »
Un choix assumé par Nicolas Michel dans son dernier roman pour ados, Oxcean, couronné d’un prix au Salon du livre jeunesse de Montreuil : « J’y décris des jeunes engagés dans un combat écologique radical, contre une multinationale qui fait du greenwashing, résume-t-il. J’ai voulu mettre en avant la lutte et la dimension collective, qui sont des aspects souvent absents des livres jeunesse, plus focalisés sur la figure du héros ou de l’héroïne. »
« Nourrir l’imaginaire avec des valeurs d’empathie plutôt que de compétition »
Une voie résolument politique, également empruntée par Corinne Morel Darleux dans ses ouvrages pour enfants, pour qui « Il ne s’agit pas d’édulcorer le message mais d’être toujours dans la proposition d’actions, pour ne pas rester dans un constat d’impuissance ».
Esquisser des « sorties par le haut », qui passent par l’activisme, la désobéissance ou une forme de résilience — comme dans son récit « La grande panne » pour le magazine Manon, où des jeunes soudain privés de l’électricité et d’internet découvrent la vie sans numérique et les étoiles dans le ciel nocturne. « On peut proposer des utopies sans tomber dans un côté mièvre », poursuit l’autrice.
Dernière astuce, pour insuffler l’écologie à travers les livres : « Nourrir l’imaginaire des nouvelles générations avec des valeurs d’empathie et de coopération plutôt que de compétition et de lutte pour la survie, dit Corinne Morel Darleux. On met encore beaucoup trop en scène des comportements de domination et de lutte des uns contre les autres… et tout ça participe au climat social des années à venir. »
La littérature jeunesse a donc encore du pain sur la planche pour achever sa mue écolo. Et d’autant plus qu’il lui reste un paradoxe à résoudre : sa propre responsabilité environnementale. « 70 % des livres jeunesse sont imprimés loin d’ici [les livres “pop-up” sont par exemple tous édités en Chine], fabriqués avec de la pâte à papier polluante, regrette Angéla Léry. Parler de protection de la nature dans des livres faits à l’autre bout du monde et couverts d’un film plastique… c’est juste pas possible ! »
Sans oublier la surproduction : « On estime que 25 % des livres invendus finissent détruits, au pilon, chaque année [1] », déplore Claire Lecœuvre, qui a participé à l’élaboration d’une brochure pour sensibiliser au sujet. Là aussi, la réplique s’organise : des libraires, éditeurs, autrices et auteurs travaillent désormais à « écologiser le livre ».