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Grands Projets inutiles

La lutte paie : mine de rien, les écologistes remportent de nombreuses victoires

Pourquoi les militants ont-ils du mal à accepter qu’ils ont gagné ? Incertitudes sur la pérennité des acquis, victoires forcément partielles dans l’hégémonie capitaliste de notre société, volonté d’entretenir la flamme de la conflictualité, Reporterre fait le point sur cette réticence répandue à gauche.

L’abandon de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Du Center Parcs de Roybon en Isère. D’Europacity dans le nord de Paris. Mais aussi d’une porcherie géante à Ossun dans les Pyrénées. D’un surf park à côté de Saint-Jean-de-Luz. D’une carrière de ciment dans les Yvelines... Qu’elles soient célèbres ou pas, les victoires contre les projets inutiles et imposés se multiplient en France. « Il y a beaucoup d’optimisme aujourd’hui par rapport à la même situation il y a dix ans. Le fait que les institutions ou les grands groupes reculent est un très bon signe », dit Sylvaine Bulle, professeure de sociologie à l’ENSA Paris-Val de Seine et autrice du livre Irréductibles : enquête sur des milieux de vie. De Bure à Notre-Dame-des-Landes.

Tous ces collectifs qui remportent des succès contre la bétonnisation et la marchandisation du territoire participent ainsi à la construction d’un nouvel imaginaire politique, social et culturel. Pourtant, certains rechignent à utiliser le mot « victoire » craignant l’épée de Damoclès qui demeure souvent suspendue sur les projets apparemment abandonnés. Comme au Carnet, où une zone naturelle dans l’estuaire de la Loire est menacée d’artificialisation. Les travaux ont été temporairement stoppés grâce au combat des militants et l’installation d’une Zad, mais rien ne dit qu’ils ont gagné définitivement. À Chambéry, la victoire a pris un goût amer avec la construction du parking du Ravet, alors que la nouvelle municipalité avait promis son abandon.

Sur la Zad de Notre-Dame-des-Landes, après l’annonce de l’abandon du projet d’aéroport, le 17 janvier 2018.

« Mieux vaut parler de victoire d’étape », explique Bernard Loup, pilier de la lutte contre Europacity. « Notre objectif était de faire échouer Europacity mais aussi de préserver l’espace agricole et de faire évoluer les pratiques agricoles avec le projet Carma. Et nous ne sommes encore qu’au milieu du gué. » Car l’abandon d’un projet ne signe jamais l’arrêt de mort du groupe qui l’a engagé. Ainsi, Pierre et Vacances, qui souhaitait construire un Center Parcs à Roybon en Isère, continue son développement sur d’autres territoires. « La tournure prise par la victoire à Roybon a été orchestrée et mise en récit dans les médias par le directeur de Pierre et Vacances. Il a expliqué que cet endroit cristallisait trop de problèmes et qu’il irait construire ailleurs. Ce qui est très démoralisant », remarque Pierre*, un militant qui a occupé la forêt depuis 2016.

« Ni ici, ni ailleurs » : les militants refusent ces symboles d’une société prédatrice, dominatrice et capitaliste à côté de chez eux mais également sur l’ensemble du territoire. D’où cette perpétuelle impression de victoire partielle. « Nous nous sommes battus pendant dix ans contre un projet d’écoquartier. Mais c’est le seul qui a été annulé : il en reste quinze en cours à Dijon », remarque Lou, activiste du quartier autogéré des Lentillères, une ancienne friche devenue le territoire d’une expérimentation foisonnante, mêlant agriculture, économie non-marchande et autogestion.

Manifestation contre le projet Europacity, depuis abandonné, le 5 octobre 2019 à Paris.

« L’idée du bonheur n’appartient pas à la grammaire de la lutte et des autonomes. Les acteurs collectifs sont mus par la conflictualité et l’idée de toujours remettre de la tension. Il y a une suspicion et une méfiance qui font partie d’une stratégie de défense cognitive », analyse la sociologue Sylvaine Bulle. « Il y a toujours une extériorité qui nous fait dire que tout n’est pas gagné. Car la finalité n’est pas atteinte en terme d’émancipation. » Pour résumer, tant que le système de domination capitaliste et patriarcal n’aura pas été abattu, beaucoup de militants estiment qu’ils n’ont pas atteint leur but. « Il existe un pessimisme existentiel dans le milieu autonome, libertaire et révolutionnaire », poursuit Sylvaine Bulle.

Ce « pessimisme existentiel » s’est exprimé dans toute sa puissance à la Zad de Notre-Dame-des-Landes après l’abandon du projet d’aéroport en 2018. À l’époque, un désaccord est apparu entre ceux qui acceptaient de signer des baux agricoles pour pérenniser leur présence sur place et ceux qui considéraient cette solution comme une pure désintégration du mouvement. « Comme si, à partir du moment où on mettait le pied dans un cadre de négociation, même en continuant le combat de terrain, on deviendrait impur, on finirait inoffensif », analyse Antoine*, habitant de la Zad.

« On est dans une culture révolutionnaire où la victoire est douteuse »

Pour un certain nombre de personnes, qui se positionnaient elles-mêmes dans « le parti des perdants », il valait mieux envisager la destruction des lieux de vie que d’accepter une "compromission" qui ouvrait pourtant la possibilité d’une suite à l’expérience de la Zad après l’abandon de l’aéroport. « On est dans une culture révolutionnaire où la victoire est douteuse », poursuit Antoine. « Comme si dans des combats vécus comme forcément asymétriques face à l’État ou aux structures marchandes, "perdre" validerait la justesse et la grandeur de l’expérience. Comme si on était piégé entre finir écrasé ou finir intégré au système capitaliste. Il y a une espèce de romantisme sombre et totalisant de certains courants qui fait qu’on est incapable de penser ces victoires, certes partielles, et donc incapables de gagner. Bien avant l’abandon et après, de nombreux habitants et soutiens de la Zad ont fait le pari que d’autres voies étaient possibles », poursuit Antoine. Le militant se dit héritier de l’histoire des Tanneries, un squat à Dijon qui, suite à de fortes mobilisations contre des menaces d’expulsion, avait négocié une convention avec la ville en 2001. « Ce n’est pas pour cela qu’on n’a pas continué depuis 20 ans à ouvrir des squats, ni à mener des actions illégales et conflictuelles vis-à-vis des pouvoirs publics. »

Dans le quartier des Lentillères, à Dijon, en septembre 2020.

Ce sont d’ailleurs les occupants des Tanneries qui ont initié l’occupation des Lentillères, qui ont fêté le premier anniversaire de leur victoire le 26 novembre dernier. Malgré les incertitudes quant à la forme que prendra le quartier dans les mois à venir, Lou estime que ces moments de célébration sont importants : « Il faut combattre le nihilisme, qui nous conduirait sur des voies erronées, sans pour autant totalement évacuer ce sentiment. Nous devons trouver des façons de rebondir après un abandon. » En somme, il faut assumer les victoires sans être naïf quant à la portée de celles-ci : « Ce qui me fait me bouger, c’est de voir comment d’autres gens ont pu gagner. Et aujourd’hui, on se bat souvent pour ne pas perdre nos libertés, comme par exemple contre la loi Sécurité Globale. Pourtant, dans ces luttes contre les projets inutiles, on gagne un peu plus : ici à Dijon, un petit bout de territoire a été arraché aux logiques du capitalisme patriarcal. »

Pour construire un nouvel imaginaire, il faut donc célébrer ces victoires. À la Zad de Notre-Dame-des-Landes, un grand banquet est organisé tous les 17 janvier, date de l’abandon de l’aéroport avec pour invités des combats ayant gagné contre des projets destructeurs. « Nous avons gagné 1.650 hectares de terres. Mais ce n’est pas grand chose face aux millions d’hectares qui brûlent ou disparaissent chaque année sous le béton. Il faut que cette victoire en entraîne d’autres. Et à notre échelle, nous tentons de pousser cet imaginaire en continuant à alimenter concrètement d’autres luttes », poursuit Antoine.

Sur la Zad de Notre-Dame-des-Landes, deux ans après l’annonce de l’abandon du projet d’aéroport, le 17 janvier 2020.

D’autres collectifs veulent se lancer dans la publication d’une collections de livrets sur des projets qui ont été abandonnés. « Je défends plusieurs pistes pour créer un nouvel imaginaire », explique Pierre* de Roybon. « Il faut tout d’abord faire mémoire et produire des écrits qui racontent ce qu’on a vécu, qui analysent les écueils et les leviers. Mais aussi transmettre et partager nos expériences. »

De quoi lutter contre la morosité et redonner de l’espoir aux luttes encore bien vivaces qui sont sur notre carte.

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