La lutte pour le climat n’effacera pas des siècles de rapports de domination

Durée de lecture : 5 minutes

4 février 2020 / Alain Coulombel



Le climat peut-il devenir le nouveau crédo rassembleur ? « Il ne peut être à lui seul le vecteur transcendant tous les clivages ou la force qui subvertirait, comme par miracle, les structures de domination sur le vivant humain et non humain », estime l’auteur de cette tribune.

Alain Coulombel est membre de la direction et porte-parole d’Europe Écologie-Les Verts (EELV) et auteur du livre De nouveaux défis pour l’écologie politique (Utopia, 2019).

Alain Coulombel.

Depuis l’arrivée de Macron au pouvoir, le pays est secoué par une colère sociale et par des mouvements de contestation qui se caractérisent par leur profondeur, leur dimension intergénérationnelle, leur durée et leur étendue : colère des jeunes pour le climat, mouvement des Gilets jaunes, grèves dans les hôpitaux publics et dans les Ehpad, manifestations des retraités, longue lutte des cheminots et des conducteurs de la RATP, des enseignants, des danseurs de l’Opéra, des pompiers, des avocats, des éboueurs, des salariés de Radio France…

Tout l’appareillage conceptuel qui avait permis à la gauche et à la droite d’exister bute sur le mur du dérèglement climatique

Toutes les générations, tous les corps de métiers, semblent concernés et dans un état de sécession larvée qui ne trouve, pour le moment, pas d’autre débouché politique que le choix entre une alternative au libéralisme autoritaire et un régime autoritaire et xénophobe.

Si nous sommes à la fin d’un cycle politique relativement stable de plus d’un demi siècle, structuré à grands traits autour du pôle social démocrate et du pôle conservateur, cette situation laisse la place à un paysage politique n’ayant toujours pas trouvé son centre de gravité, marqué par la décomposition/fragmentation de toute la gauche (radicale et réformiste), par l’apparition de micropartis ou de microformations n’ayant pas de contours idéologiques précis et par l’émergence des préoccupations écologistes. Tout l’appareillage conceptuel qui avait permis notamment à la gauche comme à la droite d’exister — la croissance économique, la production de richesse et sa répartition, le consumérisme — bute sur le mur du dérèglement climatique, de l’effondrement de la biodiversité et de la vulnérabilité de nos conditions d’habitabilité terrestre.

Les glaciers reculent à cause du réchauffement climatique. Ici, le glacier des Ignes, en Suisse.

Nous sommes entrés dans une nouvelle phase de l’histoire tragique de l’humanité. Le XXe siècle avait été celui des camps d’extermination, des guerres mondiales, des centaines de millions de morts, des conflagrations nucléaires ; le XXIe commence quant à lui par la destruction radicale des conditions de vie dignes sur Terre.

Partant de ce constat et de la nécessité d’unir toutes les forces dans la bataille pour le climat et le vivant sur Terre, les déclarations vont bon train qui enterrent le clivage « droite / gauche », censé symboliser le « vieux monde », pour lui substituer l’opposition « écologie contre nationalisme » ou « terrestres contre destructeurs ».

L’alliance pour le climat : leurre ou perspective politique ?

Que penser de cette nouvelle approche ? Faut-il s’en inquiéter ou la notion d’alliance pour le climat doit-elle être prise au sérieux comme le laissent supposer les coalitions autrichiennes ou allemandes ? Le climat peut-il devenir un élément fédérateur et réconciliateur, unissant les contraires, effaçant les contradictions en sautant par dessus plus de deux siècles d’histoire sociale ?

On pourrait, bien entendu, le souhaiter et que les oligarchies financières et industrielles se rangent sagement derrière l’irénisme des écologistes ; la nature et le climat devenant le nouveau crédo rassembleur, remplaçant les antagonismes de classe, les conflits d’intérêt et l’exploitation de la force de travail.

Rien pourtant de ce que nous observons ne semble aller dans ce sens. Jamais la violence sociale, les inégalités, la morgue des « possédants » n’avaient été aussi prégnantes. Certes les lignes bougent, se déplacent et la pression qu’exercent les inquiétudes liées à l’effondrement de nos sociétés thermo-industrielles redistribuent les cartes à l’intérieur du vieux clivage droite-gauche, la crise climatique entraînant avec elle une crise des conditions de l’action politique. Mais la tentation de se libérer de toute historicité comme de toute conflictualité ne doit pas nous détourner de l’essentiel.

Car comme l’indique [le philosophe et chercheur au CNRS] Pierre Charbonnier, ce serait se « méprendre sur la nature des intérêts en jeu dans la crise écologique : un consensus "vert" n’est pas réaliste, car l’écologie doit, pour être efficace, subvertir les formes contemporaines d’accumulation de la richesse, les modes d’intervention de l’État dans l’économie, ainsi que certains des fondements juridiques de l’ordre libéral — la propriété privée en particulier ». Rajoutons la nécessité de s’attaquer à la rente, aux fractures territoriales et aux inquiétudes internationales.

Tout ceci pour dire que l’exploitation de la nature ne saurait remplacer l’exploitation de l’Homme ; le « bien vivre » les intérêts de classe et l’effondrement en cours, la dure réalité des rapports de force. Le climat ne peut être à lui seul le vecteur transcendant tous les clivages ou la force qui subvertirait, comme par miracle, les structures de domination sur le vivant humain et non humain. Affirmer cela ne revient pas à nier l’importance vitale des enjeux climatiques mais à mettre en regard ce diagnostic avec les acteurs, les institutions, les collectifs qui en sont les bénéficiaires et qui n’ont aucune raison de lâcher prise.


  • De nouveaux défis pour l’écologie politique, de Alain Coulombel, éditions Utopia, mars 2019, 240 p., 10 €.




Lire aussi : Sortons du conformisme : réinventons l’écologie politique

Source : Courriel à Reporterre

- Dans le courrier des lecteurs, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.

Photos :
. chapô : Marche pour le climat à Marseille, octobre 2019. © Marion Esnault / Reporterre
. Glacier qui recule. Alexis François / Flickr

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