Sortons du conformisme : réinventons l’écologie politique

Durée de lecture : 4 minutes

5 avril 2019 / Alain Coulombel

Face à « l’extension de la sphère marchande, l’apologie du changement, l’épuisement des ressources naturelles », l’auteur de cette tribune souhaite que l’écologie politique se réinvente. Qu’elle sorte du conformisme politique et remette au goût du jour « l’incalculable, le sans-valeur ou le hors-valeur ».

Alain Coulombel est membre de la direction d’Europe Écologie-Les Verts (EELV) et auteur du livre De nouveaux défis pour l’écologie politique (Utopia, 2019).

Alain Coulombel.

Depuis la fin des Trente Glorieuses, le capitalisme de type fordiste a profondément muté tant sur le plan technico-économique, que géopolitique, génétique, climatique ou environnemental au sens large.

Domination du courtermisme et de l’urgence, extension sans limite de la sphère marchande, globalisation, apologie du changement et de la vitesse de réaction, dématérialisation et crise de nos coordonnées spatiotemporelles, multiplication des espaces pourris et des non-lieux, gouvernementalité par les chiffres et les indicateurs de performance, mise en pilotage automatique des affaires humaines, emprise du consumérisme qui, devenu addictif, s’accompagne d’un vaste processus de désublimation, épuisement des ressources naturelles... Tout indique que nous sommes entrés dans une phase nouvelle où les cadres hérités des Lumières – la raison humaine et son universalisme, l’autodétermination, la domestication de la nature – ont volé en éclats.

L’écologie politique a su, à la fin des années 60, ouvrir de nouveaux horizons

Sur fond de destruction permanente, le capitalisme d’aujourd’hui n’a ni fondement localisé, ni foyer unique, ni objectif ultime. Dénué de sens, comme dans l’univers de Kafka, le système n’a de cesse de produire pour produire, accumuler, défaire, simuler jusqu’à saturer l’espace disponible de signes flottants, de flux d’informations, d’images, de symboles, de connexions, de matériaux bruts, comme s’il s’agissait d’exténuer le vivant et de le remplacer par une copie plus précise, plus pleine, plus malléable. Un monde sans dehors, totalement maitrisé et autorégulé, piloté par les technosciences et leurs avatars.

Face à cette situation, que peut l’écologie politique ?

Quand l’écologie politique avait su, à la fin des années 60, ouvrir de nouveaux horizons autour de la critique du modèle productiviste et consumériste, du culte de la croissance ou de la société du spectacle, elle semble aujourd’hui dans sa composante partidaire, marquer le pas alors que les préoccupations écologiques n’ont jamais été aussi présentes dans l’esprit de nos concitoyens. Paradoxe ou difficulté à appréhender les nouveaux visages du capitalisme ?

Du transhumanisme à l’homme surnuméraire, de la crise de la représentation politique au mal travail, de notre relation dégradée au monde et au vivant, les chantiers ne manquent pas. Les villes deviennent intelligentes (les « smart cities ») tandis qu’un paysage de camps (centre de rétention ou de détention, zone d’attente, jungle, ghetto, bidonville) se met en place à l’échelle du globe. Des technologies intrusives s’emparent de notre corps tandis qu’une gouvernementalité de type algorithmique remplace la décision humaine. Par ailleurs, le climat, la biodiversité, les ressources halieutiques ou l’air que nous respirons sont devenus des enjeux éthiques et intergénérationnels qui nous obligent à réinventer nos institutions et nos constructions politiques.

L’écologie politique doit s’extraire du trop-plein, marque d’un capitalisme décérébré

Face à ces enjeux, la responsabilité de l’écologie politique est de sortir du conformisme politique actuel comme de cette gestion apeurée du présent qui, à partir d’une seule grille de lecture, issue des « sciences du management », nous impose un monde où l’esprit d’entreprise a remplacé l’Esprit tout court. « Nous devons changer de rêve ou retrouver en nous la bifurcation à partir de laquelle il a viré au cauchemar » (Olivier Abel). Inventer une politique de la Terre qui ne se limite pas à un green new deal planétaire ou à la transition écologique de l’économie. Nous redéployer, en effet, à partir d’un autre rapport au temps – il n’y a de « vivre ensemble » que dans la durée – et à l’espace, lutter contre l’aplatissement des subjectivités, la dégradation du sentir et l’équivalence des valeurs. Aujourd’hui plus qu’hier, l’écologie politique doit revendiquer une politique de l’interruption et du temps perdu. Créer des réserves de temps et de silence. Ralentir. S’extraire de l’indifférenciation et du trop-plein qui sont la marque d’un capitalisme décérébré.

Car la lutte contre le réchauffement climatique ou contre la perte de la biodiversité ne passe pas exclusivement par des mesures techniques ou procédurales. La colère légitime qui nous saisit face à l’inaction de nos responsables politiques et économiques, face aux inégalités grandissantes et à la misère sociale, au cynisme et à la morgue de nos dirigeants, ne doit pas nous faire oublier que nous sommes d’abord des animaux structurés par le langage et l’ordre symbolique. Bref, que la politique ne peut pas tout mais qu’elle « doit rendre possible l’accès à tout ce qui la dépasse, c’est-à-dire à tout ce qui met en œuvre le sens de l’existence, celle de chacun, celle de tous, celle du commun », comme l’exprime le philosophe Jean-Luc Nancy. Il y a de l’incalculable, du sans-valeur ou du hors-valeur, qui excèdent la politique mais que celle-ci doit maintenir, rendre possible et accessible : l’art, l’amitié, la courbe d’un paysage, le souci de soi et de l’autre, le commun, le visage de l’étranger...


  • De nouveaux défis pour l’écologie politique, de Alain Coulombel, éditions Utopia, mars 2019, 240 p., 10 €.


Lire aussi : Le projet iconoclaste de l’écologie politique doit se réinventer

Source : Courriel à Reporterre

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Photos :
. chapô : Flickr / yngwiemanux (CC BY-NC 2.0)

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