La nouvelle politique agricole commune abandonne les paysans au néo-libéralisme

14 mars 2017 / Marc Humbert



Lors de sa création, en 1962, la politique agricole commune (PAC) européenne visait le dynamisme de l’agriculture et l’autosuffisance alimentaire en limitant les variations des prix. Las, explique l’auteur de cette tribune, les réformes successives et celle de 2020 renforcent la libéralisation économique, poussant encore à l’industrialisation de l’agriculture.

Marc Humbert est professeur à l’université de Rennes 1.

Marc Humbert.

La politique agricole commune (PAC), créée en 1962, constitue un archaïsme aux yeux des néolibéraux adeptes de la libre concurrence non faussée. Elle serait, selon eux, le vestige d’une époque obscurantiste :

  • une politique de protection sociale transformant les agriculteurs en assistés ;
  • une politique de régulation du commerce extérieur handicapant l’innovation et la compétitivité ;
  • une politique discriminant une catégorie de produits alors que les mêmes lois économiques doivent s’appliquer partout.

De fait, la PAC applique un traitement particulier à l’agriculture parce que celle-ci assure notre alimentation. Il s’agit donc de la production la plus essentielle, un enjeu politique et social qu’on ne peut soumettre au libre marché. Et un enjeu écologique que la PAC 1962 n’avait pas pris en compte.

La libéralisation des échanges lancée en 1947 avec la création du Gatt (General Agreement on Tariffs and Trade) concernait l’industrie, mais il y avait eu accord pour en exclure l’agriculture. Afin de permettre à chaque pays d’assurer une protection et un soutien à ses agriculteurs. En premier lieu parce qu’on visait une production qui assure l’autonomie alimentaire dans une Europe qui vivait encore, en 1947, sous rationnement alimentaire.

Ensuite parce que les agriculteurs conduisent leurs activités dans des conditions à nulle autre pareille. Ils ne savent pas à l’avance quels seront la quantité, la qualité, le prix qu’ils tireront du fruit de leur travail, quels que soient les efforts fournis. L’enjeu stratégique étant collectif, c’est la collectivité qui doit se soucier de l’outil de production agricole et des agriculteurs, pour qu’ils puissent vivre et produire de manière pérenne, malgré les incertitudes.

D’ici à 2020, il y aura un montant identique à l’hectare 

En effet, les prix agricoles laissés au libre fonctionnement de l’offre et de la demande sont très volatils. De fortes baisses alternent avec de fortes hausses, du fait des variations climatiques (sécheresses, intempéries, etc.) et des maladies opportunistes. Cette volatilité attire aussi les spéculateurs, qui accentuent les variations. Les marchés ne se rééquilibrent pas automatiquement et, s’ils peuvent éventuellement le faire à un certain terme, les agriculteurs sinistrés ont entretemps disparu.

La logique néolibérale a balayé ces considérations. Les États-Unis ont exigé en 1986 d’aller vers la libéralisation des échanges agricoles et la fin des subventions à l’agriculture. Ce projet a été acté avec l’OMC (Organisation mondiale du commerce), créée en 1995. L’Europe consentante a commencé, dès 1992, à démanteler la PAC. Elle a peu à peu abaissé les prix de soutien aux agriculteurs, réduits à presque rien. Le budget de la PAC faisait 75 % du budget européen en 1985, il est tombé à 35 % aujourd’hui. On a découplé les aides de l’activité de production pour les consentir en fonction des hectares. D’ici à 2020, il y aura un montant identique à l’hectare pour toute exploitation d’une région, quelles que soient sa production et sa situation.

Avec la nouvelle PAC, « il n’est plus question de réguler les marchés, mais de laisser les exploitations européennes s’insérer dans la dynamique compétitive mondiale, les laisser grandir, s’automatiser pour gagner des parts à l’exportation ».

La PAC 1962 avait pourtant réussi l’essentiel : le dynamisme de l’agriculture, l’autosuffisance alimentaire, et même au-delà. Elle avait trouvé le moyen de limiter les excédents et leurs effets sur les prix en introduisant par exemple, dès 1984, des quotas laitiers. La modération de la volatilité des prix du lait a été stoppée avec l’abrogation des quotas, qui a eu lieu en 2015.

Le projet de la PAC 2020 constitue la dernière étape de démantèlement. Il n’est plus question de réguler les marchés, mais de laisser les exploitations européennes s’insérer dans la dynamique compétitive mondiale, les laisser grandir, s’automatiser pour gagner des parts à l’exportation. En suivant le modèle de l’agriculture allemande qui devance maintenant l’agriculture française dans nombre de productions, avec l’industrialisation des porcheries et les élevages de vaches laitières profitables. Et les consommateurs ? Ils trouveront leur alimentation au meilleur prix sur le marché mondial.

Manière de faire aveugle aux questions de la politique de l’eau

La PAC néolibérale n’assumera ni la responsabilité directe de ce que peut être la production française, européenne, pour assurer la souveraineté alimentaire, ni la responsabilité d’un soutien aux exploitations agricoles et à leur pérennité. Son action se limitera — pour un temps — à aider les agriculteurs à s’assurer personnellement contre les risques climatiques, sanitaires, économiques, auprès de compagnies privées. Depuis 2010, la PAC-France a ainsi pris en charge 65 % du montant des primes payées par les agriculteurs dans le cadre d’assurance climatique des grandes récoltes (céréales, betteraves, pommes de terre). Le projet s’inspire de la loi agricole états-unienne de 2014 qui vise à étendre le système assurantiel privé à tous les risques.

Les primes sont trop chères pour les petits agriculteurs, et n’ont aucun effet sur l’évolution des marchés et des prix. La pression à la compétitivité et à la baisse des prix par la libéralisation des marchés est forte et devrait conduire à une croissance de la taille des exploitations, à la réduction de leur nombre, au développement de l’automatisation des processus d’élevage et de culture. Cela renforcera la monoactivité industrialisée peu favorable à la biodiversité, tout en augmentant le risque sanitaire.

Cette manière de faire est évidemment aveugle aux questions de la politique de l’eau, de l’irrigation, qui peuvent réduire les risques climatiques. Certes, il y a un « verdissement » de la PAC avec des mesurettes en faveur de la non-monoculture et un deuxième pilier, cogéré par les Régions, qui vient modestement en aide au développement du bio (qui couvre moins de 6 % de la surface agricole utile). Pour l’essentiel, l’agriculteur français moyen est laissé à lui-même et plus du tiers de ses collègues vivent une situation dramatique avec moins de 350 euros par mois pour vivre. En 2016, deux d’entre eux se sont suicidés en moyenne chaque jour. Si rien de nouveau — ou de reprises des solutions anciennes — n’est fait, des dizaines de milliers d’exploitations vont disparaître et les consommateurs seront invités à se nourrir de bœuf canadien et de carottes allemandes.


CONSULTATION SUR LA « MODERNISATION » ET LA « SIMPLIFICATION » DE LA PAC

La consultation sur l’avenir de la politique agricole commune (PAC) de l’Union européenne, en particulier de la politique de développement rural, est ouverte depuis le 2 février dernier. Un questionnaire de consultation est disponible sur le site du Réseau rural français.




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Lire aussi : Pour sauver l’agriculture, il faut rétablir les quotas de production

Source : Courriel à Reporterre

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et inters sont de la rédaction.

Dessin : © Berth/Reporterre

Photo : Unsplash (Gaetano Cessati/CC0)

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