La résistance aux déchets nucléaires a une maison, elle est à Bure

12 mai 2016 / Sébastien et Aymeric Bonetti



Ce documentaire présente la Maison de la résistance à la poubelle nucléaire, à Bure. Ses occupants poursuivent différents objectifs : d’abord, s’opposer frontalement et de manière permanente au nucléaire. Dans un deuxième temps, poser des questions essentielles à leurs contemporains.

Bure, Meuse, 94 habitants, l’un des territoires les moins peuplés de France, essentiellement agricole. Au cœur de ce minuscule village se trouve une ferme particulière, appelée la Maison de résistance à la poubelle nucléaire.

Tous les hommes reconnaissent le droit à la révolution, c’est-à-dire le droit de refuser fidélité et allégeance au gouvernement et le droit de lui résister quand sa tyrannie ou son incapacité sont notoires et intolérables. »

Origines

En 2004, une poignée de militants en provenance des quatre coins de la France, habitués de luttes contre l’implantation de lignes très haute tension ou d’aéroports qu’ils jugent inutiles et surtout polluants, y rachètent une ruine. Après avoir créé l’association Bure zone libre (BZL), qui compte aujourd’hui plusieurs centaines de membres, de 20 à 70 ans, de toutes origines sociales, professionnelles et géographiques, ils commencent à retaper ce corps de ferme effondré, le nomme Maison de résistance et s’y installent de manière permanente. Pourquoi un tel lieu à Bure ? Il y a une vingtaine d’années, les élus régionaux (Lorraine) répondent favorablement à l’Agence nationale de gestion des déchets radioactifs (Andra) pour l’installation sur la commune et alentours de ce qui deviendra par la suite un centre d’enfouissement des déchets les plus dangereux de l’industrie nucléaire française. Après avoir testé le jet de fûts dans la mer ou leur stockage en surface en Russie, la France et la communauté internationale ont en effet décidé de creuser des galeries dans le sol pour placer ces déchets. Et si le grand débat public qui se tient actuellement sur la construction du site de Bure est positif, les derniers travaux de creusement des galeries destinées à accueillir les colis seront effectués, pour leur arrivée en 2025. En 2004, les militants de BZL ont donc décidé de relocaliser la lutte au niveau de ce qu’ils considèrent comme le talon d’Achille de l’industrie du nucléaire : la gestion des déchets les plus dangereux.

Il y a chez l’homme qui construit sa propre maison un peu de cet esprit d’à-propos que l’on trouve chez l’oiseau qui construit son propre nid. Si les hommes construisaient de leurs propres mains leurs demeures, et se procuraient la nourriture pour eux-mêmes comme pour leur famille, simplement et honnêtement, qui sait si la faculté poétique ne se développerait pas universellement, tout comme les oiseaux universellement chantent lorsqu’ils s’y trouvent invités ? »

Henry David Thoreau

Présents de manière quasi-permanente à Bure, les membres de l’association effectuent ce que l’écrivain américain Henry David Thoreau avait effectué avant eux : un pas de côté dans leur vie. Il y a un peu plus d’un siècle et demi, et quelques années avant de publier son essai La Désobéissance civile [1], Henry David Thoreau décide de partir vivre dans les bois près de l’étang de Walden, dans le Massachussetts, pour y vivre en autarcie, en retrait. L’auteur de Walden ou la vie dans les bois, ouvrage qui raconte cette expérience, est animé par plusieurs idées. La première de toute est la recherche d’un sens dans un monde de plus en plus marqué par l’industrialisation, le productivisme, la consommation à outrance. Par cette démarche, l’écrivain américain effectue en quelque sorte un retour à la terre en même temps qu’un retour sur lui, au centre d’une nature dont il veut redonner une place centrale dans sa vie. Il construit sa cabane avec des planches et quelques clous, montrant par là qu’avec peu d’argent mais beaucoup de volonté il peut s’en sortir. Il lit, écrit mais surtout utilise les techniques d’agriculture qu’il a étudiées pour cultiver ses propres légumes, et ainsi vivre de manière autonome. Il voit régulièrement ses amis, habitant non loin de l’étang, pour leur faire part de son plaisir de vivre autrement et de son bonheur retrouvé. Henry David Thoreau restera deux ans et deux mois dans sa cabane, vivant au rythme des saisons, observant les animaux et les plantes, et couchant sur papier ses impressions et ses réflexions sur la société qu’il a laissée sans regret derrière lui.

Le luxe, en général, et beaucoup du soi-disant bien-être, non seulement ne sont pas indispensables, mais sont un obstacle positif à l’ascension de l’espèce humaine. »

Philosophie et réflexions

À Bure, en 2012, dans ce que l’écrivain aurait pu qualifier d’« aboutissement » ou de « prolongement exacerbé » de la société industrielle qu’il a vu naître, les membres de BZL portent de manière plus générale un projet de vie aussi riche qu’intéressant, et qui s’apparente à celui d’Henry David Thoreau. Leurs objectifs sont multiples : dans un premier temps, s’opposer frontalement et de manière permanente au nucléaire. Dans un deuxième temps, ils posent des questions essentielles à leurs contemporains.

La Maison de la résistance, qui se veut ouverte sur l’extérieur, représente un véritable lieu de réflexion pour une possible « transition sociale, énergétique ou écologique ». Elle est par bien des aspects un lieu de retour à la terre, comme le fut la cabane de Walden, mais ancrée dans notre 21e siècle naissant. « J’avais dans ma maison trois chaises : une pour la solitude, deux pour l’amitié, trois pour la société. » Les personnages. Le film s’attache à donner la parole à tous ceux qui gravitent autour de ce lieu, pronucléaires et opposants, afin de proposer des allers-retours entre l’intérieur et l’extérieur de ce projet de vie aussi passionnant qu’enrichissant qu’est la Maison de résistance.

On y retrouve donc : Corine Lepage, députée européenne venue soutenir la lutte lors d’une conférence ; Roland Desbordes, physicien président de la Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité (Criirad) qui organise à la Maison de résistance un stage sur la radioactivité ; Monseigneur Marc Stenger, évêque de Troyes et « monsieur environnement » de l’Église de France qui anime un groupe de réflexion sur les enjeux éthiques de l’enfouissement des déchets à Bure ; Camille Gira, maire de Beckerich au Luxembourg, commune quasiment autonome énergétiquement et qui partage bien des idées philosophiques des membres de BZL ; ou encore des clowns activistes. On y croise aussi et bien sûr les habitants de la Maison de résistance, qui forment un collectif solide.


- À Bure pour l’éternité, film réalisé par Sébastien Bonetti et Aymeric Bonetti, produit par Zebras films et Mirabelle TV, avec le soutien de Région Lorraine et de la commune de Longlaville.

Source : Bure le film




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[1Henry David Thoreau se fonde sur son expérience personnelle pour y raconter son refus de payer un impôt à l’État américain pour protester contre l’esclavage qui règne à l’époque dans le Sud et la guerre menée contre le Mexique, et la nuit en prison qu’il devra effectuer à cause de cette décision. C’est un ouvrage de référence dans l’idée de la désobéissance civile, qui trouve un écho dans la lutte des habitants de la Maison de la résistance.


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