« La résistance se nourrit de notre labeur » : les Libanaises sur tous les fronts face à Israël
Fathiya Ahmad Mounif, travailleuse agricole palestinienne, entretient le jardin familial dans le camp de réfugiés de Burj el-Chemali, à Tyr, le 24 avril 2026. - © Philippe Pernot / Reporterre
Fathiya Ahmad Mounif, travailleuse agricole palestinienne, entretient le jardin familial dans le camp de réfugiés de Burj el-Chemali, à Tyr, le 24 avril 2026. - © Philippe Pernot / Reporterre
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Grands-mères, paysannes, résistantes : les femmes du Sud-Liban sont essentielles dans la résistance face à Israël. Confrontées à une nouvelle guerre, avec son lot d’exil et de destructions, elles tentent de préserver leur lien à la terre.
Beyrouth (Liban), reportage
Le pont gît sur la berge, ses entrailles d’acier tordues par le souffle de l’explosion. Autour, des tractopelles s’activent, entourées de bananiers recouverts de poussière pendant que le fleuve Litani serpente tranquillement vers la Méditerranée. Pour le franchir, il faut traverser un no man’s land de gravats : le pont de Qasmiyeh, sur la route maritime qui relie le sud du Liban au reste du pays, a été bombardé par Israël le 16 avril — juste avant l’annonce du cessez-le-feu entre le Hezbollah et l’État hébreu. Le lendemain, l’armée libanaise travaillait à le rouvrir et à déblayer les décombres, permettant à des milliers de familles de franchir le fleuve stratégique.
Klaxonnant de joie, se saluant mutuellement, les déplacés, dont l’espoir est tangible, passent en file indienne dans des voitures chargées de matelas et d’affaires personnelles. Parmi eux, de nombreuses femmes, essentielles dans la résistance face à Israël. « Je vais enfin pouvoir rentrer au village, après 41 jours de déplacement. Ma maison est détruite, mais peut-être que je pourrais rester dans celle de ma sœur », espère Farida [1], originaire de Touline, un village frontalier d’Israël, et réfugiée avec sa famille dans une petite ville côtière au sud de Beyrouth.
À l’ombre d’une station-service endommagée par un bombardement israélien, la dame de 53 ans se repose, les mollets enflés par la marche : exaspérée par les bouchons s’accumulant des heures avant le pont, elle a préféré faire le trajet à pied, en plein soleil. Elle attend maintenant que son fils la rejoigne en voiture.
« Je n’attends que ça, de pouvoir rejoindre ma terre et la cultiver, je ne peux pas rester les bras croisés. La guerre nous a fait perdre une saison entière, on a dû fuir avant de pouvoir planter le tabac — mais on va recommencer, ce n’est pas la première fois », ajoute l’agricultrice avec détermination.
Comme un grand nombre de femmes dans le Liban du Sud, Farida cultive le tabac, appelé localement « la culture amère », qui permet la stabilité économique de milliers de foyers — tout en assurant sa subsistance avec un potager et un verger. « J’ai planté des nèfles, des oranges, des citrons, des avocatiers, des pêches, tout. Nous, les femmes du Sud, travaillons dur, plus que les hommes ! Et j’emmène ma fille, qui étudie la psychologie à l’université, aux champs : je lui donne des gants et un chapeau, et elle s’y met, comme tout le monde ! » rit Farida.
Elle était âgée de quelques jours pendant le raid israélien sur le Sud-Liban en 1972, a grandi pendant les invasions israéliennes de 1976, 1982 et 1996, et pendant toute l’occupation jusqu’en 2000 ; puis a accouché de son fils pendant la guerre de 2006. Déplacée de nouveau lors de la dernière invasion en 2024, elle espère ne plus jamais avoir à quitter son village.
Les femmes en première ligne des guerres
Depuis le 2 mars, les bombardements israéliens ont fait plus de 2 100 morts et 7 000 blessés au Liban, dont 1 355 femmes, alors qu’Israël affirme viser des « infrastructures terroristes ». Depuis le cessez-le-feu, l’État hébreu occupe 600 km² du Liban du Sud, où il a déclaré une « ligne jaune », comme à Gaza, dans le but d’en faire une zone tampon « anti-tanks » dévastée, y rasant villages et champs. Face aux tentatives israéliennes de s’approprier le territoire libanais, les femmes et agricultrices sont souvent en première ligne.
« J’aime la terre et mon village, j’aime planter. C’est une forme de résistance face à l’invasion et à l’occupation. Nous, les habitants du Sud, devons faire face à Israël depuis 1948 : la résistance se nourrit de notre labeur », affirme ainsi Farida, en référence au Hezbollah et aux autres mouvements armés présents au Liban du Sud, notamment palestiniens, qui s’opposent aux invasions israéliennes depuis la création de l’État hébreu, et dont les combattants sont souvent issus des communautés villageoises locales.
« Quand l’ennemi est arrivé, elles ont résisté. Pas pour la gloire, mais pour la dignité »
Farida est une « teta », une grand-mère, une « hajjé », titre honorifique décerné aux dames âgées, et surtout une « jnoubiyé », une femme du Sud-Liban. Celles-ci sont célébrées dans la culture populaire pour leur résilience face aux guerres et pour leur rôle de transmission, de tendresse envers la terre et la communauté.
Un documentaire culte des années 1980 illustre la résistance, tantôt pacifique, tantôt armée, des « fleurs sauvages » du Sud-Liban. « Elles ne sont pas seulement les filles d’agriculteurs [et] les mères des martyrs. Elles sont les premières propriétaires de la terre, les gardiennes des semences, des récits et de la survie [...] Quand l’ennemi est arrivé, elle[s] ne [se sont] pas enfuie[s], elle[s] [ont] résisté. Pas pour la gloire, mais pour la dignité », écrit ainsi Lina Saad, autrice et cheffe libanaise.
Des agentes actives sur tous les fronts
Le rôle de ces (grands-)mères de famille, souvent fellaha (paysannes), est pourtant souvent essentialisé à celui de femmes au foyer illettrées, mères de martyrs passives.
« Il est vrai que pour que la résistance de guérilla soit efficace, il faut qu’elle soit ancrée dans le territoire, ce qui dépend de la capacité des femmes à entretenir les foyers et à fournir nourriture et abri aux combattants, explique Munira Khayyat, enseignante à l’université de New York et autrice d’un livre sur l’écologie de la résistance au Sud-Liban. Mais les femmes ont aussi affronté les forces israéliennes directement, comme Soha Béchara [militante et icône de la résistance] — elles occupent des rôles divers, sont des agentes actives qui savent composer avec les contraintes, et non des figures passives. »
C’est que les femmes et hommes du Liban du Sud, jeunes ou âgés, doivent tous composer avec les invasions et l’occupation israélienne, mais aussi le poids du patriarcat, de l’économie et de la marginalisation historique de ce territoire, souligne la chercheuse.
Depuis l’Empire ottoman, le Jabal Amil, ce territoire majoritairement chiite et agricole, a été délaissé par les autorités. Avec le mandat colonial français, il s’est retrouvé progressivement coupé du reste de la Palestine historique, qu’Israël a conquis par la force en 1948, provoquant l’exode de milliers de Palestiniens et des combats épisodiques depuis lors. L’État hébreu continue de considérer le fleuve Litani comme une frontière naturelle et le Liban du Sud comme un territoire historiquement promis.
« Le Sud-Liban est une terre dont les collines sont couvertes de lieux sacrés bibliques, et ses habitants lui vouent une relation spirituelle forte. Israël détruit maintenant méthodiquement mosquées, églises et même des sanctuaires juifs vieux de 3 000 ans », dénonce la chercheuse.
Pour elle, la force du Sud-Liban et de sa « société de résistance » réside dans son écosystème historique préservé. « Depuis des siècles, ses habitants ont créé des alliances florissantes entre humains et le reste du vivant, notamment des espèces qui survivent à la dévastation, comme le tabac, les chèvres, les oliviers et les pins. Israël a compris qu’il fallait détruire le vivant en son entièreté pour détruire la résistance, pas juste ses combattants », explique la professeure.
Cultiver en exil
Munira Khayyat abrite justement dans sa maison au sud de Beyrouth une famille déplacée de Ramia, un village frontalier qu’Israël a dynamité et dévasté dans le cadre de cet « écocide » et « domicide » critiqué par des défenseurs des droits de l’Homme. Ces femmes — quatre sœurs, et leur mère — commencent maintenant à planter un potager. « Ce n’est pas notre terre, mais nous ne pouvons pas retourner chez nous et nous ne pouvons pas rester sans cultiver », soupire Zeinab Issa, avant de donner quelques coups de pioche autour des pousses de courgettes.
Planter en exil, c’est aussi le destin de milliers de Palestiniens qui ont été expulsés en 1948 par les forces israéliennes pendant la « Nakba » et se sont retrouvés coincés au Liban.
Dans le camp de réfugiés de Burj el-Chemali, proche de Tyr, un petit jardin apporte un répit dans la jungle de béton et de câbles : orangers, citronniers, tomates, patates, menthe, zaatar et mélisse y poussent pêle-mêle. Il est entretenu par Zahia Mehri, vénérable octogénaire, et ses filles — toutes travailleuses agricoles dans les champs voisins. « J’avais 6 ans quand j’ai dû quitter la Palestine avec mes parents, des agriculteurs de blé près de Safad. Nous pensions rester une semaine, et sommes toujours là », dit-elle.
Après avoir passé sa vie à cultiver récolte après récolte, à transporter l’eau du puits et le bois de chauffage sur sa tête, et à élever douze enfants, Zahia se repose. Elle embrasse maintenant ses arrière-petits-enfants et prend soin du potager à l’ombre des maisons du camp, imbriquées les uns par-dessus les autres. « Si je pouvais encore cultiver, je le ferais ! La terre, c’est tout ce qu’il me reste de Palestine », dit-elle tandis que des avions de chasse israéliens survolent la zone. Alors que la guerre gronde autour d’elle, elle cultive avec douceur la mémoire de son peuple en exil.