La science n’est pas réservée aux scientifiques

21 juillet 2017 / Michka Melo



La science et la technique sont des activités sociales, explique l’auteur de cette tribune. Pour que les gens ordinaires puissent se les approprier, il existe des lieux de partage où l’on cultive l’autonomie et l’inventivité.

Robotique, objets connectés, bio et nanotechnologies, chimie de synthèse... Parce que l’innovation est le principal moteur de la croissance qui dévore la planète, Reporterre publie une série de tribunes visant à démythifier le progrès et faire de la recherche scientifique un terrain de controverse et de luttes.


Michka Melo est ingénieur, diplômé de l’École polytechnique de Lausanne et spécialiste de bio-ingénierie créative, notamment appliquée à l’écologie.


« Le lieu vivant ». L’enseigne de cette bâtisse dont la porte est ouverte attire mon attention. Intrigué, j’entre. Dans un vaste atelier, trois hommes entre deux âges, plutôt robustes, portant masques et vieux vêtements de travail, rabotent des pièces de bois. L’un d’eux lève la tête, pose son outil et répond à mes questions :

C’est un lieu dédié aux savoir-faire liés au monde vivant. On travaille le bois, mais pas seulement. Des filles font pousser des algues pour faire du plastique. Des gars font du textile à partir de fibres naturelles cultivées dans le jardin. Une équipe fabrique un gaz naturel à partir de déchets ménagers. Un groupe fait de la bière, du cidre et du fromage. Chaque jour, il y a des ateliers sur différentes thématiques, il n’y a qu’à regarder l’ardoise, là : cet après-midi, c’est greffe au jardin ou cours de biologie moléculaire ! En attendant, on fabrique des pales en bois pour une éolienne. »

J’y rencontre Ahmed, quinquagénaire jovial. « Ici, on développe de nouvelles techniques. Quand on les maîtrisera assez, on donnera un atelier pour les transmettre. » Ahmed est un préretraité, qui travaillait auparavant comme technicien dans un laboratoire de fabrication d’huiles essentielles. Ici, il travaille sur des plantes phytoépuratrices — des plantes qui dépolluent les sols. En s’inspirant des travaux de Claude Grison, chercheure du CNRS, il essaie de fabriquer, à partir de ces plantes, un produit améliorant la robustesse des bioplastiques. Un beau défi ! Botaniste passionné, il organise par ailleurs des balades dans le quartier pour faire découvrir les plantes sauvages aux habitant.e.s.

À côté, Elina travaille avec des extraits d’épluchures de carotte. Elle suit les pas d’un chercheur autrichien, Mihai Irimia-Vladu, qui fabrique des composants électroniques à partir de déchets agroalimentaires afin de réduire notre dépendance à l’extraction minière, très polluante. Maraîchère, elle s’est passionnée d’électronique il y a quelques années et conçoit de petits systèmes automatiques qui l’assistent dans son travail. Elle travaille actuellement à la fabrication d’un capteur de température pour l’intégrer à sa station météo.

« Mieux vaut prendre le temps de discuter, et que tout le monde se sente respecté » 

Dans la bibliothèque, une vingtaine de personnes sont assises en cercle. L’échange est vif :

Les drones solaires qui s’orientent comme des oiseaux ne peuvent pas être un axe de recherche, affirme un quadra aux cheveux grisonnants. Trop de questions éthiques ! Comment garder le contrôle sur l’engin ? Qui est responsable s’il blesse quelqu’un ?
— On pourrait obliger le propriétaire à inscrire son numéro de série sur le châssis du drone, propose une jeune femme en bleu de travail. Ça responsabiliserait les usager.e.s.
— C’est surtout qu’on a plein d’autres projets beaucoup plus utiles. Ne devrions-nous pas nous focaliser sur d’autres projets plus fondamentaux, comme travailler sur nos besoins en énergie ? » oppose une femme aux cheveux frisés.

Le néo-Bucher est l’aboutissement d’une collaboration entre l’association Hippotese et l’Atelier paysan. Adapté au binage/buttage de précision sur les cultures biologiques, maraîchères et de plein champs, ses plans (et de nombreux autres) sont en accès libre sur le site de l’Atelier paysan.

Après la séance, Jean-Marc, le quadra, m’explique : « Nos activités soulèvent plein de questions. Chaque semaine se tient une assemblée pour y réfléchir. La semaine passée, c’était : comment répartir équitablement les surfaces du jardin partagé entre cultures vivrières et cultures expérimentales ? C’était chaud ! » souffle-t-il, le sourire un peu crispé. Leïla, la femme aux cheveux frisés, ajoute : « Mieux vaut prendre le temps de discuter, et que tout le monde se sente respecté, plutôt que d’aller trop vite et de fâcher des gens. Nos assemblées sont ouvertes à tou.te.s, régulier.e.s ou non. Cette ouverture permet de lancer de nouvelles activités : la dernière fois, un bricoleur nous a dit qu’il avait vu quelque part qu’on pouvait faire de l’essence avec des vieilles bouteilles en plastique plutôt que des biocarburants. Du coup, on a lancé un nouveau projet ! »

Comment des gens ordinaires ont-ils pu s’approprier des sujets si complexes ?

Jean-Marc et Leïla repartent rapidement, l’une vers son rendez-vous à Pôle emploi, l’autre vers son échoppe de fleuriste. Quant à moi, je suis enthousiaste et songeur. Comment des gens ordinaires ont-ils pu s’approprier des sujets si complexes, tout en autoproduisant en partie leur alimentation et leur énergie ? La science et la technique ne seraient donc pas réservées aux expert.e.s ?

Le Lieu vivant que je viens de décrire est fictif. Mais il ressemble étrangement à d’autres tiers-lieux où l’on cultive déjà l’autonomie technique. Parmi eux : l’association Ping, à Nantes, au programme de recherche-action sur les liens entre agriculture urbaine et fablabs ; la Myne, à Lyon, éco-hacker-space expérimentant de nouveaux processus de gouvernance ; Terre vivante, à Mens (Isère), maison d’édition dotée d’un parc écologique de 50 hectares, qui propose des formations au jardinage biologique ; l’Atelier paysan, à Renage (Isère), coopérative d’autoconstruction ; la Free Fermentology Foundation et ses recettes de fermentation à faire soi-même ; le Biome, son biomimétisme, et ses formes originales de gouvernance et d’échanges ; Hackuarium, à Lausanne, et la Paillasse, à Paris, laboratoires de biologie ouverts à tou.te.s ; le Verger Tiocan, à Péron (Ain), et ses formations à l’arboriculture, le musée du Revermont, à Cuisiat (Ain), et ses variétés anciennes de plantes potagères. La science et la technique peuvent, comme toute activité sociale, peuvent être réappropriées.




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Lire aussi : L’Atelier paysan veut retrouver l’autonomie technique

Source : Courriel à Reporterre

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et inters sont de la rédaction.

Dessin : © Tommy/Reporterre

Photo :
. néo-Bucher : l’Atelier paysan (CC BY-NC-SA 3.0 FR)

Cette série de tribunes est éditée en partenariat avec la Fondation Un monde par tous.

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