L’Atelier paysan veut retrouver l’autonomie technique

6 juin 2017 / Guillaume Clerc (Lutopik)



La coopérative l’Atelier paysan vise la réappropriation des savoir-faire technologiques pour renforcer l’autonomie des paysans. Dans ce but, elle organise des formations à travers la France, comme ici à Bure, dans la Meuse, où le four à pain était à l’honneur.

  • Bure (Meuse), reportage

Le chantier fait un peu de bruit dans le village. Normal, une douzaine de personnes s’affairent à la meuleuse sur des plaques de ferraille. Les bricoleurs et les bricoleuses découpent, soudent et percent la tôle en même temps qu’ils apprennent à fabriquer un four à pain. Le modèle n’est pas encore tout à fait définitif, « c’est un prototype, il nous sert de support à l’initiation du travail du métal », indique Seb, maraîcher à la belle saison et formateur l’hiver pour l’Atelier paysan. « En trois jours de stage on démystifie, on ne devient pas soudeur ou métallier, mais on se rend compte que l’on peut modeler une plaque de métal », explique-t-il. L’Atelier paysan existe depuis 2009. Il est devenu une coopérative en 2014, reconnue pour ses formations d’autoconstruction. Celles-ci visent la réappropriation des savoirs paysans en « soutenant la conception d’équipements agricoles adaptés et adaptables ».

La construction d’un four à pain est une première pour l’Atelier paysan, plutôt habitué jusqu’ici à travailler sur des outils de travail du sol et d’entretien des cultures (qu’ils soient attelés à un tracteur, manuels ou adaptés à la traction animale). L’idée vient de Marine, future paysanne boulangère et habitant depuis quelques mois à Bure, dans la Meuse. C’est une autre particularité de ce stage : il a lieu à la Maison de la résistance au projet d’enfouissement de déchets nucléaires. « Je voulais avoir un four à pain ici, et beaucoup plus envie de le construire que de l’acheter », affirme-t-elle. C’est pour « enraciner la lutte » qu’elle veut s’installer là. Si une majorité des stagiaires connaissaient le milieu militant, certains le découvrent, et tous recherchent de meilleures connaissances techniques. La plupart ont financé leur stage via le fonds d’assurance formation agricole Vivéa. D’autres ont pu le faire, pour la première fois, avec Pôle emploi.

« C’est politiquement important de rester le plus autonome possible »

« Je m’installe en Moselle, en paysan boulanger, mais il me faut les bases générales pour apprendre le travail du métal, utiliser des outils, apprendre à souder, etc. La recherche d’autonomie est importante pour les paysans. Ce sont des choses que l’on fera tous les jours en économisant de l’argent », raconte David. « Ce qui me plaît, c’est l’esprit coopératif, c’est pour les paysans, par les paysans », ajoute Delphine, installée en Aveyron en agriculture diversifiée. « J’ai dû apprendre à bricoler, je ne savais pas le faire avant. » C’est son deuxième stage d’initiation au métal ; cette fois, elle repartira avec l’un des trois fours en construction. « J’aurais peut-être pu m’en sortir toute seule, même si ça aurait été difficile. De toute façon, je n’avais pas toutes les machines nécessaires. » Elle a hésité avec un four d’occasion, qu’elle aurait pu trouver entre 500 et 1.000 €, avant de choisir l’autoconstruction. Pour un prix hors-taxe de 850 €, soit le prix des matières premières, elle s’en tirera pour environ 1.200 € avec la livraison.

Pour Marine, « c’est politiquement très important de rester le plus autonome possible. Savoir construire mon outil, le comprendre et être capable de le gérer moi-même, c’est différent que d’en avoir un clé en main. C’est de l’autonomie aussi sur le plan financier. Pour un four neuf de qualité, il faut compter 7.000 €. En le construisant, je peux avancer, emprunter et rembourser très vite après quelques fournées ». Jean-Pierre est venu donner un coup de main. Il habite à 7 km de là et c’est un habitué de la maison antinucléaire. « À l’âge que j’ai, je sais manier tout ça. J’ai une formation agricole, et j’ai appris plein de choses sur le tas. C’est important de revoir certaines bases, de se faire recadrer sur le côté sécurité, d’y être sensibilisé. Et avec l’Atelier paysan, on peut faire des choses qui sont devenues inaccessibles. »

Dépendance croissante à un réseau d’experts extérieurs à la ferme 

La coopérative entend « favoriser une souveraineté technologique des campagnes ». Elle dénonce avec le pôle InPact (Initiatives pour une agriculture citoyenne et territoriale) le plan « Agriculture et Innovation 2025 », doté de 10 milliards d’euros, et qui semble tout miser sur le « déploiement des technologies numériques, de la robotique et des biotechnologies dans le secteur agricole ». Selon Julien Reynier, chargé de développement à l’Atelier paysan, « si ces technologies apparaissent comme des investissements financiers intéressants pour l’agro-industrie, elles ne constituent pas pour autant une réponse aux problématiques agricoles du XXIe siècle ».

Pour InPact, « il est évident que la complexité et le verrouillage des technologies agricoles actuelles ne permettent pas aux agriculteurs d’être pleinement maîtres de leurs outils de travail. Nous devons étudier et comprendre cette perte d’autonomie et cette dépendance croissante à un réseau d’experts extérieurs à la ferme ». Ce qu’ils proposent, c’est la « participation directe des agriculteurs à la conception des outils dont ils auront l’usage, tout en veillant à intégrer des critères agronomiques, écologiques, économiques et ergonomiques exigeants ».

Pour le moment, à Bure, les travaux prennent du retard, les trois fours ne pourront pas être terminés à temps. La plieuse à tôle que quelqu’un a pu rapporter a un peu accéléré le chantier, mais cela n’a pas suffi. Ceux qui doivent repartir avec un four à finir sont un peu déçus. « C’est la version bêta, mais il va falloir se mettre à jour et simplifier pour éviter les écueils rencontrés ici. Dans 15 jours, il y aura un nouveau plan sur le forum », explique Seb, qui continuera d’apporter ses conseils après le stage. Il y avait tous les niveaux, beaucoup de débutants, et chacun est tout de même satisfait d’avoir pu reprendre en main quelques précieuses compétences techniques. Pour les rendre accessibles à tous, et pour les plus bricoleurs, les plans de fabrications sont disponibles sur Internet gratuitement sous licence libre.




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Source et photos : Article transmis amicalement à Reporterre par Lutopik.

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