Le Tour Alternatiba est venu défendre l’écologie à Marseille

18 septembre 2018 / Maud de Carpentier (Reporterre)

Partis de Paris le 9 juin, une centaine de cyclistes se relaient jusqu’à Bayonne, où ils parviendront le 6 octobre. Ils étaient ce week-end en escale dans la cité phocéenne. Au total, 5.800 kilomètres, 200 étapes. Et un message, celui du mouvement citoyen Alternatiba né en 2013 : pas de résignation devant les catastrophes climatiques, les solutions sont à notre portée. Démonstration à Marseille.

  • Marseille (Bouches-du-Rhône), correspondance

Ils sont arrivés tels des conquistadors, chevauchant leurs fidèles destriers à deux ou trois roues, leurs célèbres « triplettes et quadruplettes ». Sauf qu’ils viennent en paix, et qu’ils tentent d’éveiller les consciences à la défense de la planète. Une tâche pas toujours facile, notamment lorsqu’on débarque à Marseille. Certes, la ville semble s’épanouir dans un écrin naturel, entre le Parc national des Calanques et l’eau bleu azur de la Méditerranée. Mais ici, on préfère largement prendre sa voiture pour aller à la plage plutôt que de monter sur sa bicyclette. Ici, trier ses déchets relève parfois du défi pour trouver un conteneur où il reste un peu de place et y glisser sa brique de lait vide. Ici, la ville et son maire, Jean-Claude Gaudin, soutiennent un projet d’extension d’une école de commerce, quitte à détruire une partie de la pinède. Difficile de faire moins écolo que Marseille, mais Alternatiba y croit et tient à rester positif. C’est son mantra, depuis que le Tour Alternatiba a commencé, le 9 juin dernier, son voyage à travers la France.

C’est sur le campus de l’Université de Luminy, dans le sud de la ville, que le Tour Alternatiba a débuté son étape marseillaise, vendredi 14 septembre. Ils sont une grosse dizaine à arriver sur le lieu, symbole du paradoxe de cette ville. Un parc naturel sublime, des hectares de pinèdes, et aux abords, un énorme campus universitaire en béton. Avec la Kedge Business School, une école de commerce qui accueille aujourd’hui 4.000 étudiants. Son but ? S’agrandir, en développant le campus sur une surface de plus de 11.000 m2. Près de 300 pins d’Alep ont été abattus en mai dernier pour laisser la place aux futurs locaux. Cette destruction met Gayanhé Jovet hors d’elle.

Le stand d’Alternatiba sur le campus de la fac de Luminy, à Marseille.

La jeune femme de 30 ans fait partie du mouvement Alternatiba depuis 2015 et la COP21. Marseillaise et engagée, elle est écœurée par les choix du maire, Jean-Claude Gaudin. Les calanques, c’est toute son enfance. C’est là que sa maîtresse l’emmenait, elle et ses camarades, pour découvrir la nature et ses trésors. « C’est pendant une sortie de classe dans les calanques que j’ai découvert l’impact de la pollution des mégots de cigarettes dans la mer. À dix ans, c’est quelque chose qui marque. » Alors, imaginer que le parc soit amputé, et dégradé, ça la met en colère.

« Alternatiba marche sur deux jambes, celle de la résistance et celle qui porte les alternatives » 

Mais les militants du Tour sont aussi venus ici pour soutenir les « belles initiatives » des étudiants du campus de Luminy, comme celle du jardin universitaire partagé. Créé en 2013, il s’étend aujourd’hui sur plus de 300 m2. Lucas Schneider, 21 ans et étudiant en Staps, a ainsi découvert le plaisir de planter ses tomates et ses patates, de les récolter et les manger. « Les week-ends, on fait de grands repas tous ensemble, c’est hyper convivial. Et il y a un côté rassurant à connaître ce que l’on mange, savoir que c’est nous qui l’avons fait pousser. »

Des alternatives qui méritent d’être mises en avant. « Alternatiba marche sur deux jambes, aime à rappeler Gayanhé Jovet. La jambe de la résistance, et celle qui porte les alternatives. » L’idée du mouvement n’est donc pas d’être alarmiste. Au contraire. « On est là pour montrer que les solutions sont à notre portée, explique la jeune femme aux boucles brunes, et que nous sommes de plus en plus nombreux à nous en emparer. Du choix d’une banque solidaire à celui de nos modes de transport, en passant par l’alimentation, il y a des solutions collectives mais aussi individuelles. »

Après la pinède et le bon air de la mer, place aux pots d’échappement et au brouhaha citadin. Au bout d’une heure de trajet dans la ville peu accueillante aux vélos, la fine équipe — rejointe par une trentaine de cyclistes marseillais — monte les marches de l’immense escalier de la gare Saint-Charles. Des petites mains s’affairent, des bouts de cartons se déplient. Un à droite, un à gauche, un autre au milieu. En quelques minutes, une installation d’une trentaine de mètres prend possession des lieux sous le regard ahuri des passants. C’est aussi ça, Alternatiba : « L’efficacité de l’action », glisse en souriant un militant.

Les marches menant à la gare Saint-Charles.

Un thermomètre rouge géant monte jusqu’en haut des escaliers. À sa base, deux panneaux : « Si on ne s’occupe pas du climat, il s’occupera de nous. » Et de chaque côté du thermomètre en carton, les cyclistes d’Alternatiba. Sous la chaleur étouffante de ce mois de septembre et le nez dans les vapeurs des voitures et des scooters. Il y a comme un paradoxe dans cette manifestation qui appelle à la prise de conscience écologique, tandis qu’à quelques mètres, les Marseillais restent enfermés dans leur habitacle.

Au pied des escaliers de la gare Saint-Charles.

Mais il y a aussi de l’espoir. Till Giana, 41 ans, semble en déborder. Ce jeune professeur des écoles est originaire d’Aubagne. Il s’est mis en disponibilité cette année pour suivre le tour Alternatiba. « J’ai rencontré des gens tellement inspirants, confie-t-il, comme dans ce lycée à Toulon, où les jeunes ont installé des serres en plastique recyclé dans la cour. C’est très optimiste et positif. » Et puis, le jeune homme a aussi voulu se former en désobéissance civile et action non violente ou ANV. Il a ainsi participé à l’énorme action du 8 septembre dernier, où près de 700 personnes sont allées « nettoyer » les agences de la Société générale un peu partout en France. « Cette banque est sale de pétrole et de gaz de schiste, explique le quadra aux yeux bleus perçants. On est donc venu avec des balais, des tenues de nettoyeurs, des brosses. Mais la banque est tellement sale, que nous devrons revenir avec des décontamineurs », annonce-t-il, sarcastique. Une grande action est prévue le 14 décembre prochain, au siège de la banque, à Paris.

« Je veux montrer que toutes les générations se bougent ! »

L’action non violente, c’est un des piliers du Tour 2018. Lors de chaque escale, des formations sont offertes aux volontaires. « On apprend à organiser et coordonner ce genre d’actions, explique Pierre-Julien Crovisier, l’un des cyclistes de l’étape phocéenne. Pour commencer, il faut répartir les rôles dans une équipe, avec des bloqueurs de porte, des médiateurs qui vont expliquer aux gens sur place qui nous sommes. On apprend aussi à faire le poids mort lorsque la police vient nous évacuer, pour occuper l’espace encore plus longtemps. » Des méthodes qui font inévitablement penser à Act Up, et qui ont déjà prouvé leur efficacité. Depuis le début du tour, Alternatiba a ainsi formé 1.800 personnes partout en France à l’action non violente. Autant de graines semées pour de futures actions.

Mais il n’y a pas que des jeunes chez Alternatiba. Et c’est aussi ça, la recette du succès. « Le mouvement est très paritaire, nous explique Till. Avec des hommes, des femmes, mais aussi des très jeunes, et des séniors. » Avec son bonnet rouge vissé sur le crâne, impossible de ne pas penser au commandant Cousteau lorsqu’on discute avec Jean-Pierre Julien, 71 ans. Le septuagénaire sourit, « évidemment, c’est un hommage. Il défendait la mer, et la mer, c’est tout pour notre planète ». Ce week-end, ce père et grand-père participe à l’organisation de l’étape marseillaise. C’est lui qui ordonne gentiment aux passants de ne pas perturber l’action de la gare Saint-Charles. Parfois un peu trop bruyamment. « Ça va Jean-Pierre, c’est bon ! » entend-on au moment où le sosie de Cousteau s’enflamme contre un badaud distrait. « Je veux montrer que toutes les générations se bougent ! » nous précise-t-il en souriant.

Jean-Pierre.

Pour Jean-Pierre, Gayanhé, Till et tous les autres, Alternatiba est une source d’inspiration et d’optimisme à l’heure des catastrophes climatiques. Chacun veut continuer à y croire. Comme les (trop rares) cyclistes marseillais qui ont rejoint le mouvement à Saint-Charles, et qui rêvent tous, un jour, d’une ville où le vélo sera roi.



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Lire aussi : Les cyclistes d’Alternatiba s’élancent pour un tour de France alternatif

Source : Maud de Carpentier pour Reporterre

Photos : © Maud de Carpentier/Reporterre
. chapô : l’escalier de la gare Saint-Charles, à Marseille, vendredi 14 septembre.

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