Le bio, c’est aussi pour les pauvres

29 septembre 2017 / Martha Gilson (Silence)



Les circuits courts se multiplient, mais les quartiers populaires demeurent souvent à l’écart des réseaux de distribution. Certaines associations, comme les Amis du zeybu et Vrac, brisent cette inégalité en rendant accessible à tous une production biologique et locale.

L’accès à une alimentation bio et locale est devenu un enjeu important des métropoles européennes. Cet accès suppose l’existence d’une agriculture locale et pousse en parallèle à l’essor d’une agriculture urbaine. Il pose aussi la question des possibilités pour les quartiers populaires d’en bénéficier également. Des initiatives font le pari de davantage de justice alimentaire en s’appuyant sur des productions agricoles, à l’instar des Amis du zeybu [1], à Eybens (Isère), ou de l’association Vrac, à Villeurbanne et à Strasbourg. Elles pensent cet accès à travers les prismes du prix, de l’équipement commercial et de l’efficacité des réseaux d’approvisionnement et des représentations sociales liées à l’alimentation.

L’association Vrac, basée à Villeurbanne, s’est lancée en 2013 avec comme objectif de démocratiser les bons produits. Son fondateur, Boris Tavernier, s’est tourné notamment vers la Fondation Abbé Pierre et des bailleurs sociaux pour financer l’initiative. Car la première barrière est bien souvent celle du prix. Le Vrac a fait le choix de vendre des produits à prix coûtant : l’association n’applique pas de marge sur les produits bio, locaux ou équitables.

Les Amis du zeybu, basés à Eybens, se sont de leur côté développés dès 2009 en coopérative d’habitant·es en circuit court avec un principe de solidarité régénérateur de lien et de citoyenneté, autour d’une monnaie, le « zeybu solidaire ». Ce principe de zeybu solidaire permet de créditer le compte d’adhérent·es en situation de difficultés grâce à la vente de dons en nature des producteurs et productrices. Ces derniers peuvent alors acheter leurs produits : c’est la boucle solidaire. « Outre les produits commandés, les producteurs nous donnent l’équivalent de 10 % de leur livraison en nature. L’argent récolté par la revente de ces produits est reversé à une association locale qui crédite les comptes zeybu de personnes en difficulté, leur permettant de faire leurs courses comme les autres adhérents », précise Jean-Jacques Pierre, ex-président de l’association.

Des initiatives génératrices de liens entre l’agriculture et les habitant·es des périphéries

Ces deux associations insistent par ailleurs, au-delà de la question du prix et du partage des richesses, sur la disparition des commerces de proximité dans certains quartiers, sur le manque d’offre. Les Amis du zeybu se sont montés en réaction à la disparition, dans un quartier piétonnier récent d’Eybens, du dernier commerce de proximité. « Cela a réveillé une envie enfouie de faire ensemble différemment et pour tous, à l’échelle de la proximité, avec un désir radical de s’opposer aux solutions classiques sans savoir vraiment pourquoi et comment », dit Jean-Jacques. L’association Vrac quant à elle s’implante dans les quartiers périphériques de Lyon et maintenant de Strasbourg, en proposant des réunions d’information dans des écoles et des centres sociaux, et des permanences pour enregistrer les commandes puis procéder aux livraisons.

L’association Vrac.

Ces initiatives ne peuvent faire l’économie d’une réflexion sur la justice sociale du côté des producteurs et des productrices et d’une interrogation sur les réseaux d’approvisionnement. « Le zeybu solidaire n’existe que par la reconnaissance des producteurs. En effet, dès l’origine les producteurs ont cru au projet et ils se sont engagés en faveur du don solidaire en nature. C’est leur reconnaissance qui a permis à l’équipe de départ de croire que le zeybu avait du sens et cela bien avant que les adhérents urbains découvrent des vertus à notre “hybride bête de lien” ! » s’exclame Jean-Jacques.

Les Amis du zeybu.

Boris, de l’association Vrac, confirme : « À côté, il y a aussi des intérêts pour les producteurs. Par exemple, un producteur de fromage de chèvre qui démarre m’a contacté. C’est un coup de pouce pour lui. Il vend ses fromages 1,10 € sur le marché et 0,90 € au Vrac. Ça lui permet de se faire connaître, et d’écouler une grande quantité de stocks ; il livre deux fois par mois 1.500 fromages ! » Ces initiatives sont génératrices de liens entre l’agriculture et les habitant·es des périphéries. Elles participent donc au respect et au bien-être des agriculteurs et des agricultrices comme des mangeu·ses. Ces préoccupations font écho aux Assises de l’agriculture et de l’alimentation, lancées par la Confédération paysanne qui se sont tenues en janvier 2017 et ont débouché sur une liste de treize doléances pour des politiques agricoles et alimentaires permettant l’accès de tous et toutes à une alimentation de qualité, produite par des paysannes et paysans qui vivent de leur travail et pratiquent une agriculture paysanne.

Un dispositif régénérateur de lien de convivialité, de solidarité, de respect de l’environnement

Répondre aux déficits matériels ne suffit pas à rendre accessible une production agricole bio et locale. Les questions des représentations sociales, de l’apprentissage et du sentiment de légitimité sont au cœur des pratiques quotidiennes d’alimentation. Boris Tavernier est le premier à le souligner. Il explique que s’il était arrivé « en proposant “juste” des produits bio, cela n’aurait pas marché. Nous avons commencé par des dégustations, juste pour convaincre, sur le goût, puis sur le prix ». L’association s’est ensuite appuyée sur les liens tissés dans différents quartiers, sur le bouche-à-oreille. Elle est aujourd’hui présente dans 11 quartiers et revendique 900 adhésions. Le Vrac se définit avant tout comme générateur de lien social, et anime en parallèle du groupement d’achat des ateliers de cuisine, des concours de cuisine avec de grands chefs dans les quartiers, des rencontres à la campagne dans des fermes, etc. L’association est aussi devenue, lors des permanences notamment, un lieu de rencontre — pour les femmes principalement. À Lyon plus de 90 % des adhérents sont des adhérentes.

Les Amis du zeybu ne se définissent pas autrement : « [Notre] rôle est de créer du lien à l’échelle du quartier, permettre à tous sans exclusive, de s’approvisionner en produits locaux principalement bio, en faisant ensemble. Un projet que nous avions qualifié à l’origine de banalement révolutionnaire ! » En 2016, grâce à la monnaie zeybu solidaire, 4.700 € ont été versés sur le compte d’adhérent·es du Zeybu en situation de difficultés via l’expertise de l’association EAU (émanation du CCAS [Centre d’action communale et sociale] d’Eybens), ce qui a garanti une juste répartition en préservant l’anonymat des bénéficiaires, et 2.000 € ont été versés directement à l’épicerie sociale de la commune Pain d’épices (gérée par EAU) pour acheter directement des denrées de première nécessité. Aussi, si l’aide de la banque alimentaire est vitale pour les bénéficiaires, celle du Zeybu est essentielle. C’est-à-dire porteuse de sens ! Dans la boucle solidaire tou·tes les intervenant·es (adhérent·es, producteurs et productrices, EAU, adhérent·es soutenu·es) contribuent, participent à la production de la monnaie zeybu solidaire, ce qui en fait un dispositif régénérateur de lien de convivialité, de solidarité, de respect de l’environnement…

Ces associations permettent de (re)donner le choix aux acteurs et actrices des systèmes alimentaires (de la production à la consommation), en brisant les logiques du capitalisme vert qui verrait dans l’accès à une agriculture locale et biologique un nouveau marché. Au contraire, c’est à partir des valeurs de partage et de solidarité que des liens se retissent et redessinent une redistribution plus juste des richesses agricoles.


FICHES D’IDENTITÉ

  • Les Amis du zeybu
    Localisation : Eybens (Isère, 38) • Création : 2009 • Bénévoles : 20 • Salarié·es : 0 • Adhérent·es : 300 • Statut : association loi 1901 • Budget : 50.000 € • Ouverture : marché le mardi tous les 15 jours • Local : 23 allée du Gerbier, 38320 Eybens • Contact : lesamisduzeybu@gmail.com
  • Vrac Lyon
    Localisation : les actions se déroulent dans 10 quartiers populaires • Création : 2013 • Bénévoles : 50 • Salarié·es : 3 salarié·es en CDI à plein temps et 2 services civiques. • Adhérent·es : 900 • Statut : association loi 1901 • Budget : 215.000 € • Ouverture : les commandes et distributions ont lieu une fois par mois dans les centres sociaux ou locaux mis à disposition par les bailleurs • Local : Villeurbanne • Contact : asso.vrac@gmail.com
  • Vrac Strasbourg
    Localisation : Strasbourg • Création : 2016, démarrage du projet / 2017, création de l’association Vrac Strasbourg-Eurométropole • Bénévoles : 20 • Salarié·es : 1 équivalent temps plein • Adhérent·es : 200 • Statut : Association de droit local • Budget : 35.000 € • Ouverture : 1 commande par mois dans les 4 antennes strasbourgeoises • Local : 4 antennes existent aujourd’hui à Strasbourg, les prises et les réceptions de commandes sont organisées dans les centres socioculturels de trois quartiers populaires • Contact : emmakrebs@ares-actif.fr ou vrac_strasbourg@laposte.net/



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[1Voir aussi Silence, no 406, novembre 2012, p. 21, « Isère - Le zeybu, circuit court solidaire ».


Lire aussi : Bien manger c’est partager !

Source et photos : Article transmis amicalement à Reporterre par Silence.

Photo :
. chapô : l’association Vrac.

DOSSIER    Alimentation Ecologie et quartiers populaires

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