Le boucher brésilien qui faisait revivre les vieux livres

2 juin 2016 / Jean-Claude Gerez (Faim et Développement)



Analphabète jusqu’à l’âge de seize ans, Luiz Amorim, boucher de profession, fait partager sa passion dévorante des livres et de la lecture au plus grand nombre et surtout à ceux qui n’y ont pas accès.

- Brasilia (Brésil), reportage

« T-Bone ? Vous ne pouvez pas vous tromper, sourit le passant. Quand vous verrez des montagnes de bouquins devant un commerce, vous serez arrivés ! » Brasilia, rue no 312 – Aile Nord, un quartier plutôt populaire de la capitale brésilienne. Sur la gauche de la devanture carrelée de rouge, une étagère regorge de livres pas classés, mais rangés avec soin. À droite, un conteneur métallique débordant d’ouvrages est surmonté d’un panneau représentant une vache de bande dessinée feuilletant un manuscrit. Au-dessus de l’entrée, l’enseigne de la maison intrigue : « Boucherie T-Bone, les meilleurs morceaux. » Et à l’intérieur, le trouble se confirme.

Dans un décor dépouillé, entre tables métalliques et portes de chambres frigorifiques, un homme de cinquante ans, tablier blanc, visage anguleux mais regard rieur, sert une cliente. « Un kilo de bifteck ? Voilà… Ça sera tout ? Et à part ça, vous lisez quoi en ce moment ? Vous avez trouvé des choses intéressantes dans les étagères ? Et puis, n’oubliez pas : si vous avez des livres dont vous ne voulez plus, déposez-les devant la boutique. Comme ça d’autres personnes pourront les lire. » Et cela permettra aussi de continuer à faire vivre « T-Bone, le boucher culturel », l’un des projets culturels les plus originaux du Brésil pour offrir un accès gratuit à la lecture au plus grand nombre.

« J’ai découvert le monde et sa diversité à travers la lecture »

L’histoire de Luiz Amorim a tout d’un conte social brésilien de la fin des années 1970. Et pourrait débuter ainsi : « Il était une fois un enfant pauvre de Salvador de Bahia qui quitta sa terre natale avec sa mère et ses frères et sœurs, pour aller s’installer à Brasilia… » Fondée en 1960, la toute récente capitale cristallisait à cette époque les espoirs d’une vie meilleure pour des millions de gens modestes, en particulier ceux venus des terres désolées du nord-est du pays. « Ma mère était chef de famille et a dû travailler comme employée domestique, se souvient Luiz Amorim. Moi-même, je devais travailler. »

Obligé de négliger l’école pour subvenir aux besoins de sa famille, le gamin multiplie les petits boulots, comme vendeur de glaces ou cireur de chaussures. Il finit par obtenir un travail stable en devenant, à l’âge de quatorze ans, apprenti dans une boucherie. Avec un rêve secret, nourri par cette absence de scolarité : « Je voulais apprendre à lire ! » À seize ans, il s’attèle à la tâche en autodidacte, en utilisant les journaux et magazines qui lui tombent sous la main. « J’ai lu mon premier livre deux ans plus tard, assure-t-il. C’était Le Capital, de Karl Marx. Après j’ai enchaîné avec Platon et Aristote, puis Dostoïevski et bien d’autres. »

Ce sont d’ailleurs ces premiers livres, une dizaine au total, qu’il disposera, en 1994, sur une étagère, au-dessus de la caisse de la boucherie. Sa boucherie. Car à force de travail et après des années à économiser, dormant (et lisant) la nuit dans l’arrière-boutique, Luiz Amorim finit par racheter le commerce. L’ancien apprenti devient alors un patron qui « aime passionnément » son métier et dont l’appétit pour les livres paraît tout aussi insatiable. Avec, tout de même, une attirance pour un certain type de lecture.

« Dès que j’ai commencé à lire, je me suis découvert une passion pour la philosophie, en particulier les philosophes grecs, souligne-t-il. En fait, j’ai découvert le monde et sa diversité à travers la lecture. Et j’ai eu, depuis, la chance de lire de nombreux penseurs : des sociologues, des anthropologues, des philosophes, et de manière générale des auteurs qui poussent à nous questionner sur le monde qui nous entoure. » De quoi l’amener, lui aussi, à s’interroger. « Qu’est-ce que je peux faire à mon niveau pour aider le plus de gens possible à lire ? »

« L’idée du projet actuel est venue lorsque des clients m’ont demandé s’ils pouvaient m’emprunter des livres qui se trouvaient sur l’étagère, assure Luiz Amorim. En les restituant, ils en ont apportés d’autres et assez rapidement, j’ai dû réfléchir à une solution pour gérer tous ces livres. » D’autant que, face au nombre croissant d’ouvrages qui s’accumulaient à l’extérieur et à l’intérieur de son commerce, les services de vigilance sanitaire ont fait une visite d’inspection. « L’agent avait le choix. Ou bien trouver cette initiative sympathique et donner des conseils pour que nous puissions nous conformer aux règles sanitaires tout en poursuivant le projet. Ou bien l’autoritarisme, en interdisant par faute d’argumentation. »

100.000 livres en circulation 

C’est la deuxième option qui a prévalu. Malgré le soutien de la presse locale alertée par les habitants du quartier, Luiz Amorim a dû vider sa boutique et louer un local en urgence pour stocker les livres et réfléchir. Dans un premier temps, le local a fonctionné comme une bibliothèque communautaire selon un principe simple : emprunter des livres gratuitement, sans inscription ni fiche de prêt, sans même devoir décliner son identité. Et les rendre plus tard sans coût, avec pour seule obligation « morale » : en prendre soin. Mais, aujourd’hui, le lieu est devenu un hangar, fermé au public, qui ne sert désormais que pour le stockage de près de 45.000 livres. Mais Luiz Amorim a gardé quelques étagères devant la boucherie où chacun peut se servir et déposer ses livres dans un container.

« Pour beaucoup cette initiative relevait de l’utopie, admet Luiz. Mais pour moi, il s’agissait simplement de réaliser un rêve et d’exercer ma citoyenneté. » S’il a été soutenu par ses proches et de nombreux clients et amis, et plus tard par quelques sponsors (modestes et discrets), Luiz Amorim a aussi essuyé des railleries. « On disait : “Un boucher culturel ? Cet homme est fou !” Mais cette réaction est assez logique dans un pays encore rempli de préjugés, où l’on n’attend pas d’un travailleur manuel une démarche intellectuelle ou culturelle », poursuit-il. Pas de quoi freiner pour autant la détermination d’un homme qui « ne cesse jamais de réfléchir », selon ses proches, pour faire avancer ses idées.

C’est alors que va germer une nouvelle idée qui va prendre une ampleur que le boucher lui-même n’avait pas imaginée. « Je me suis dit que les personnes les plus humbles prenaient les transports en commun et que c’était justement à elles qu’il fallait s’adresser en priorité. » D’où l’idée de fabriquer et installer des étagères dans les arrêts de bus situés sur une avenue proche de la boucherie. Le projet « Arrêt Culturel – Bibliothèque populaire » naît en juin 2007, avec l’installation d’étagères dans trois arrêts de bus. Neuf ans plus tard, trente-sept arrêts de bus figurent comme autant de mini-bibliothèques, devenues, pour certains, des lieux d’espoir pour se construire une vie meilleure.

JPEG - 109.3 ko
Le vieux combi Volkswagen avec lequel Luiz Amorim approvisionne les étagères de livres des arrêts de bus.

Aujourd’hui, le boucher estime à quelques 100.000 le nombre de livres en circulation, entre le stock de l’ancienne bibliothèque communautaire et les arrêts de bus qu’il réapprovisionne chaque jour avec son vieux combi Volkswagen. Des tournées que Luiz effectue généralement avec Edivaldo, employé dans sa boucherie depuis huit ans. Ensemble ils rangent et remplissent les étagères de livres, sans classement aucun, « par manque de temps ». Et réapprovisionner quotidiennement les arrêts de bus est déjà très chronophage !

Poussant sans relâche ses proches et ses clients à lire, Luiz Amorim, qui assure bouquiner deux heures par jour, va même jusqu’à motiver financièrement ses deux employés. « Pour un livre, on doit faire une fiche de lecture complète, comprenant un résumé et un commentaire personnel, explique Edivaldo. Ensuite, il nous pose plein de questions. C’est du travail, mais la prime est de 250 reais [1] par livre ! »

« Libérer l’accès à la connaissance »

Luiz Amorim revendique pleinement le fait d’être seulement un boucher. Il n’a jamais eu pour vocation de structurer de manière professionnelle une activité qu’il considère comme un acte citoyen pour que chacun puisse accéder à la lecture. C’est le cas d’Eliane Souza da Silva. Étudiante en troisième année de biologie, cette jeune femme de vingt-deux ans, fille elle aussi d’une employée domestique, assure que sans les livres scolaires et techniques trouvés gratuitement dans les étagères des arrêts de bus, elle n’aurait tout simplement pas pu étudier. « Les études à l’université et surtout les livres coûtent très cher, explique-t-elle. Mais grâce à cette initiative, j’ai toujours trouvé les manuels dont j’avais besoin. Et je sais que beaucoup de personnes sont dans mon cas. »

« Les livres scolaires et techniques représentent environ la moitié des livres qui circulent, détaille Luiz Amorim. Au début, cela m’a surpris car l’idée était a priori de faciliter la diffusion de la littérature. Mais au fond, l’objectif reste le même : permettre de libérer l’accès à la connaissance dans une société où les élites politique et économique ne font rien pour permettre aux plus humbles de former leur conscience. » Avec, en filigrane, un postulat fondamental : « Si l’on fait confiance à l’autre, il vous le rendra. Dans ce cas précis, croire que les livres seront respectés. »

Pourtant beaucoup ont tenté de dissuader le boucher. « On m’a dit : “Les livres vont être brûlés, abîmés, volés… La pluie va les détériorer, personne ne va les rendre…” Mais rien de cela n’est arrivé, affirme Luiz. Au contraire. » Une satisfaction même si, pour lui, l’essentiel est ailleurs. « Je préfère qu’un livre dure un an mais qu’il soit lu par dix personnes, plutôt que de durer dix ans et d’être lu par une personne ! »

Au fait, que lit Luiz Amorim en ce moment ? « Le Banquet de Platon », sourit-il. Un titre logique, pour un homme dont la double mission est de nourrir le corps et l’esprit de ses contemporains.




Vous avez aimé cet article ? Soutenez Reporterre.


[157 euros. Le salaire minimum au Brésil, en 2016, est de 880 reais (200 euros).


Lire aussi : Carton des rues, deviens livre ! La magique aventure d’Eloïsa Cartonera

Source : Cet article a été transmis à Reporterre par Faim et développement en échange amical. Il a été publié initialement dans le n° 292 de Faim et Développement, le magazine du CCFD-Terre solidaires.

Photos : © CCFD
. chapô : Luiz Amorim dans sa boucherie de Brasilia.

THEMATIQUE    Pédagogie Education
23 septembre 2016
Scandale Triskalia : portraits de destins bouleversés
Enquête
24 septembre 2016
Sous les mers, la cacophonie humaine assomme les cétacés
Info
24 septembre 2016
La Belle Démocratie : et si, en 2017, on leur faisait vraiment peur ?
Tribune


Vous avez aimé cet article ? Soutenez Reporterre

Sur les mêmes thèmes       Pédagogie Education