Le combat dangereux de Francia Marquez contre l’exploitation minière en Colombie

21 mai 2018 / Sarah Nabli (Reporterre)

À 36 ans, l’afrocolombienne Francia Marquez a reçu le prix Goldman pour l’environnement. Une reconnaissance internationale pour son combat contre les mines d’or illégales qui détruisent l’environnement et la vie des habitants du nord de la région colombienne du Cauca.

  • Cali (Colombie), reportage

Francia Marquez peut entrer dans une colère noire si vous la qualifiez « d’héroïne » . « Líder » passe un peu mieux, et encore, la moue et l’agacement ne s’effacent pas. Toute la lumière jetée sur elle l’a mise mal à l’aise. Celle qui a fait campagne pendant des mois pour les élections législatives de mars dernier dans les rues de Cali, troisième ville de Colombie, le répète : son combat est collectif. « Je n’ai jamais été seule dans mes luttes, pour élever la voix ou dénoncer. Je travaille toujours avec différentes associations des droits de l’homme », souligne-t-elle. Francia Marquez est une femme d’action et de terrain. Avant d’être une défenseuse de l’environnement reconnu par le prix Goldman, en avril, elle est une des figures nationales des luttes afrocolombiennes. Elle participe à toutes les manifestations ou réunions avec le gouvernement pour dénoncer et défendre les droits de son peuple et de ses territoires. Elle a notamment participé aux négociations de paix à La Havane entre le gouvernement et les Farc en 2016.

Cette petite femme discrète de 36 ans se décrit comme une simple étudiante en droit de l’université de Cali. Francia Marquez vient de Yolombo, un village appartenant à la communauté de La Toma, dans le nord de la région du Cauca. Dans les montagnes de la cordillère des Andes occidentale, elle a grandi sur des terres ancestrales appartenant aux Afrocolombiens, descendants d’esclaves installés dès 1636. La population vit de l’exploitation artisanale des mines d’or, de l’agriculture, de la pêche dans les fleuves des alentours et de l’artisanat. Francia Marquez a vécu d’une enfance paisible au cœur d’une biodiversité riche, aidant sa famille à la mine comme aux champs. Sa mère est un pilier de la communauté, sage-femme là où il n’y a pas de médecin, soignant par les plantes, et elle a transmis ce savoir-faire à sa fille. Parmi ses onze frères et sœurs, Francia Marquez a décidé de se consacrer à l’art et à la culture de sa communauté. À 14 ans, elle a remporté une bourse pour étudier l’art dramatique et la chanson. « J’étais une jeune fille pleine de vie, toujours en train de chanter et de danser dans les fêtes du village, j’étais douée et je voulais en faire mon métier », sourit-elle, nostalgique.

Un scandale environnemental qui se joue sous les yeux impassibles des autorités locales 

En 2002, elle a vu arriver les paramilitaires puis les multinationales dans ses montagnes, tous attirés par l’exploitation minière à grande échelle. « Le gouvernement a autorisé des forages et donné des concessions aux grandes entreprises. Mais en 2009, ça a été la décision de trop : le gouvernement a demandé à notre communauté de partir ! J’ai alors décidé de m’engager auprès de notre conseil communautaire, notre instance de décision collective », explique-t-elle. Cet engagement était plus fort qu’elle. « La lutte est dans mes gènes, la lutte de mes ancêtres, des esclaves. J’ai senti que je devais le faire pour honorer leur mémoire. Ils se sont battus pour cette terre, pour notre liberté. Nous avons la responsabilité de sauvegarder cet héritage, pour ma famille et pour les générations futures, afin qu’elles puissent vivre en paix et dans de meilleures conditions que nous. » À 28 ans, la jeune femme s’est informée, se tournant vers des associations afrocolombiennes à Cali et entreprenant des études de droit. Forte de ses connaissances, elle a monté un recours en justice auprès de la Cour constitutionnelle colombienne.

La Constitution de 1991 protège les droits des minorités ethniques du pays et leur territoire. « Elle oblige le gouvernement ou un investisseur privé à nous consulter avant tout projet sur nos terres. Or, nous n’avons jamais été consultés. La Cour constitutionnelle a donc reconnu notre demande et le gouvernement a été obligé de reculer et d’annuler les autorisations d’exploitation minière. Mais cela n’a pas empêché les groupes armés paramilitaires de continuer et de multiplier les mines illégales », dit-elle encore. Pour cette amoureuse de la nature, c’est un scandale environnemental et sanitaire qui se joue sous les yeux des autorités locales qui, selon elle, restent corrompues.

Une mine d’or illégale dans la région du Cauca, en Colombie.

« Les mines illégales polluent nos cours d’eau à cause du mercure et du cyanure utilisé pour extraire l’or et rejeté dans les fleuves. Cette eau que nous utilisons pour cultiver la terre, boire, pêcher… Notre santé est en danger ! Nous ne pouvions pas rester indifférents alors que notre terre et nos familles sont menacées. Avec d’autres femmes de la région du nord du Cauca, nous nous sommes rassemblées et organisées », raconte-t-elle. La jeune femme a alors pris la tête du Mouvement des femmes noires pour le respect de la vie et des territoires ancestraux afrocolombiens du nord du Cauca.

Fuir à cause des menaces de mort sur elle et ses deux fils 

Le 17 novembre 2014, Francia Marquez est ainsi partie avec 80 femmes de La Toma pour marcher jusqu’à Bogota. Avec leurs turbans dans les cheveux, pour rappeler leurs origines africaines, elles ont appelé l’opinion publique à ouvrir les yeux sur les mines illégales et à dénoncer l’indifférence gouvernementale. « Malgré la décision de la Cour constitutionnelle en 2010, le gouvernement a laissé les multinationales s’implanter et a fermé les yeux sur les mines illégales. Nous voulions que nos droits soient reconnus, que l’exploitation minière s’arrête. Nous avons été reçues par la vice-ministre de l’Intérieur, et après d’âpres négociations, nous avons obtenu un accord… toujours pas respecté, deux ans après », dit-elle avec amertume.

L’exploitation illégale de l’or, dans la région colombienne du Cauca.

Francia Marquez paye aujourd’hui son combat. En 2013, elle a dû fuir à cause des menaces de mort qui pesaient sur elle et ses deux fils. « Je vis dans la crainte permanente. Je regarde toujours derrière moi. J’ai dû me réfugier à Cali, une ville que je n’aime pas, loin de ma famille et de mes montagnes. » Dans son discours lors de la remise du prix Goldman, Francia Marquez a d’ailleurs rendu hommage à Berta Caceres, militante écologiste hondurienne assassinée le 2 mars 2016 et prix Goldman en 2015. Malgré les accords de paix signés entre le gouvernement et les Farc en novembre 2016, les luttes pour la protection de l’environnement, de la paysannerie, des territoires afro et autochtones font face à une vague de violence sans précédent. Les chiffres des autorités colombiennes font état de plus de 282 assassinats de leaders sociaux depuis 2016, un record.




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Lire aussi : En Colombie, une lutte pour la terre entre paysans et grandes entreprises

Source : Sarah Nabli pour Reporterre

Photos : © Damien Fellous/Mira-V
. chapô : Francia Marquez, en mai 2017.

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