Deux ans ans après l’assassinat de Berta Cáceres, le Honduras violente toujours les écologistes

3 mars 2018 / France Amérique latine, Alerte Honduras, Collectif Guatemala

Il y a deux ans, l’écologiste Berta Cáceres était assassinée au Honduras à cause de son engagement militant. Les auteurs de cette tribune ont demandé « la une pour Berta » pour faire passer un message, notamment en faveur de la justice et de l’humanité.

Les signataires de cet appel sont les associations France Amérique latine, Alerte Honduras, Collectif Guatemala.


Assurément ce n’est pas un scoop que d’évoquer la mémoire de Berta Cáceres, deux ans jour pour jour après son assassinat qui a suscité l’indignation au niveau planétaire.

Nous réclamons la une pour Berta, lauréate 2015 du prix Goldmann pour l’environnement, qui lui avait donné une renommée internationale. Mais notre objectif ne se limite pas à écrire une nouvelle fois la nécrologie d’une femme dont l’engagement dépassait l’écologie et embrassait aussi celui contre le patriarcat dans le monde, dans son pays et même au sein de son organisation le Conseil civique des organisations populaires et indigènes du Honduras (Copinh).

La une pour Berta, ce serait contribuer à briser le silence dans lequel les responsables intellectuels de son crime et de tant d’autres se drapent pour s’assurer l’impunité. Ce serait ne pas se contenter du fait que les auteurs matériels aient été livrés en pâture à la justice mais, à l’exemple du quotidien The Guardian, se faire écho du Groupe assesseur international de personnes expertes (Gaipe), qui dans un rapport publié en novembre dernier a mis en évidence « la participation de nombreux agents de l’État, de hauts dirigeants et employés de [l’entreprise] Desa à la planification, exécution et dissimulation de l’assassinat de Berta Isabel Cáceres ».

Mettre au premier plan l’exigence de justice sociale 

Plus récemment encore, on apprenait qu’une enquête sur l’intervention de membres du Parti national (au gouvernement) dans l’attribution du contrat du projet hydroélectrique Desa avait également été diligentée par la Mission d’appui contre la corruption et l’impunité au Honduras (Maccih), une instance créée en 2016 sous l’égide de l’Organisation des États américains (OEA). Cette information a été révélée à l’occasion de la démission forcée du chef de la Maccih, lorsque l’investigation que celle-ci entendait mener sur des faits de corruption imputés à une soixantaine de députés s’est vue contrée par l’adoption d’une loi visant à empêcher toute investigation avant que la Cour des comptes n’ait épuisé le délai de trois ans pour statuer sur une affaire.

Fresque en hommage à Berta, peinte sur le mur de la prison de La Esperanza, sa ville natale.

La une pour Berta, ce serait mettre au premier plan l’exigence de justice sociale et du respect des droits pour lesquels elle lutta une grande partie de son existence, et avec elle tant de ses compatriotes dont, presque quotidiennement, la vie est fauchée. Lors des élections du 26 novembre 2017, le président candidat à sa propre réélection (ce que la Constitution interdit) n’a pu compter que sur la fraude pour s’assurer la victoire. La violence d’État a été à la mesure de sa crainte de perdre le pouvoir : 35 morts (la plupart, selon la Coalition nationale contre l’impunité, attribués à la police militaire) allongent la déjà trop longue liste de crimes aveugles ou ciblés, comme celui qui a frappé Berta. Ce n’est pas minimiser l’aura de dirigeante qui était la sienne que d’affirmer que son assassinat n’a pas été une exclusive. Ni les multiples tentatives de criminalisation ou les menaces de mort qui l’ont précédé.

La une pour Berta, c’est rappeler qu’elle est la somme des tourments qui guettent ceux qui refusent de voir bafouer par quelques-uns les droits du plus grand nombre. C’est le cas récent de Lino, un syndicaliste qui a renoncé à son poste pour tenter de protéger sa vie ; ceux de plusieurs dirigeants du mouvement étudiant réfugiés à l’étranger pour échapper à des poursuites judiciaires arbitraires. Celles-ci n’ont pas épargné Pedro, dirigeant historique du Mouvement paysan de l’Aguán, détenu et accusé de rien moins que 13 assassinats (avant d’être finalement relâché), ni Aquilina, l’épouse du candidat municipal de la commune d’Arizona — opposé à l’installation d’un projet d’extraction minière —, que les forces de l’ordre ont emprisonnée pendant trois jours, faute de pouvoir s’emparer de son mari (qui a dû fuir à l’étranger).

Il n’est pas trop tard pour rompre le silence 

La une pour Berta, c’est plaider pour la libération des prisonniers politiques. Actuellement, 22 personnes liées au mouvement social sont détenues, certaines d’entre elles dans la prison de haute sécurité au nom évocateur d’El Pozo (le puits). Pour parfaire cette mécanique implacable destinée à décourager toute contestation, le gouvernement accuse ces prisonniers d’opinions et leurs défenseurs d’alliance avec les bandes criminelles (les maras), instrumentalisant ainsi la terreur que celles-ci inspirent à la population. Ce sont ces messages haineux qui, répercutés sur les réseaux sociaux, galvanisent les plus vindicatifs et les incitent à attaquer physiquement les voix dissidentes.

La une pour Berta, ce serait confraterniser avec les médias critiques, cibles privilégiées de véritables appels au meurtre, comme le père jésuite Ismael Moreno, directeur de Radio Progreso, présenté comme « chef d’un réseau criminel » ou encore César Silva, journaliste d’UneTv, attaqué « en direct » à l’arme blanche dans une rue de la capitale.

Lorsqu’elle a reçu le prix Goldmann pour l’environnement, Berta a terminé son discours par ces mots : « Despierta Humanidad, No hay tiempo ! » (Humanité, réveille-toi, il est tard !) Assurément, l’humanité à laquelle elle faisait allusion ne se restreignait pas à la nature menacée aux quatre coins de la planète mais désignait cette humanité inséparable de sa sœur jumelle qui a pour nom solidarité.

Le 2 mars, partout dans le monde, les plus militants seront dans la rue pour commémorer la mémoire de Berta Cáceres. Ce jour-là, aux médias, grands et petits, écrits, en ligne, radiophoniques et télévisés, nous ne demandons pas seulement d’informer.

La une pour Berta, c’est proclamer à l’unisson qu’il n’est pas trop tard pour rompre un silence qui, au Honduras (et dans de trop nombreux endroits de la planète), empêche la justice et l’humanité d’advenir.


  • Complément d’information : Le jour même du 2e anniversaire de l’assassinat de Berta Caceres, le 3 mars 2018, David Castillo, président de la firme Desa et du projet hydroélectrique Agua Zarca contre lequel elle se battait, a été arrêté. Selon Copinh, le comité de défense créé par Berta Caceres et aujourd’hui présidé par sa fille, ce résultat est le fruit du travail des organisations nationales et internationales.

Source : Honduras resists




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Lire aussi : Au Honduras, les assassinats de militants écologistes se multiplient

Source : Courriel à Reporterre

Photos :
. chapô : Berta Cáceres. © Claudia Korol
. fresque : © Hélène Roux
. rassemblement : © PBI Honduras (Peace Brigades International - Honduras)

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.

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