Faire son compost « ce n’est pas une question de place »
Bac contenant des biodéchets composés de pelures de clémentines, de carottes et autres restes alimentaires à Terraube, dans le Gers. - © Étienne Gendrin / Reporterre
Bac contenant des biodéchets composés de pelures de clémentines, de carottes et autres restes alimentaires à Terraube, dans le Gers. - © Étienne Gendrin / Reporterre
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Au 1er janvier 2024, nous devrons nous mettre au tri des biodéchets. De nombreuses personnes se disent pourtant réfractaires à cette idée. Pour le chercheur Mickaël Dupré, il faut en faciliter les premiers pas.
Mickaël Dupré est docteur en psychologie sociale et environnementale, et maître de conférences en sciences de gestion à l’université de Polynésie française. Il a notamment travaillé sur les incitations au tri des déchets ménagers.
Reporterre — Au 1er janvier 2024, toutes les communes devront proposer à leurs habitantes et habitants une solution pour trier leurs biodéchets. De nombreuses personnes se disent pourtant réfractaires à cette idée. Pourquoi avons-nous tant de mal avec le compost ?
Mickaël Dupré — Le mot « déchet » a la même racine que cadavre (cadere), c’est ce qu’on jette, ce dont on se sépare pour vivre. Les déchets organiques en particulier nous ramènent à ce que nous sommes : fermentescibles et naturels.
Le déchet fermentescible se transforme de façon continue et adopte ainsi des formes informes et innommables, contrairement à l’emballage en plastique qui ne bouge que très peu. Ces états transitoires s’accompagnent d’odeurs, de moucherons, de jus, qui nous sont désagréables et sont perçus comme nuisances.
Les humains ont particulièrement du mal avec les états transitoires. Nous aimons ce qui est carré ou rond, ce qui a une forme et une fonction définies. Notre cerveau apprécie ce qui est rangé, ordonné. Le visqueux, le gluant nous dégoûtent ou fascinent.
Beaucoup de personnes réticentes mettent en avant des obstacles plus pratico-pratiques, comme le manque de place. Qu’en dites-vous ?
Je ne crois que partiellement à ces arguments. J’ai interrogé des étudiants dans des Cités U, qui vivent dans des chambres de 9 m². Certains triaient et d’autres non ; ce n’est donc pas une question de place. Celui qui a mis en place un dispositif de tri ne pense pas au problème de l’espace, mais celui qui ne trie pas, en revanche, va chercher à se justifier. Pour expliquer le fait de « ne rien faire », on se cherche des raisons externes. C’est ce que j’appelle le « principe de contrainte perçue a posteriori ».
C’est valable pour énormément de situations. Quand on est en dissonance cognitive — que nos pensées et nos actes ne sont pas ajustés —, on va tenter de résoudre ce conflit. Le plus économique, c’est bien souvent de modifier ce que l’on pense afin de rendre cognition et action compatibles.
Notre refus du compostage provient donc uniquement de notre cerveau...
Il existe une résistance au changement. Nous ne sommes pas faits pour changer — ou alors sur des millions d’années. Notre cerveau n’évolue pas si rapidement.
« On peut modifier l’image du déchet »
Le manque d’informations sur le tri des biodéchets joue également. Plus notre sentiment de contrôle, de maîtrise est fort, plus la probabilité que nous adoptions ce comportement est élevée. On appelle cette notion le « contrôle perçu ». Si on connaît les règles, l’objectif — pour quoi on fait ça —, on va s’y mettre plus facilement. Or sur le compostage, il y a clairement un problème : qui sait quelles sont les règles du compostage ? Ce que signifie « biodéchets » ?
Comment lever ces freins au tri des biodéchets ?
Il n’y a pas de réponse toute faite, chaque situation est différente. Une famille à la campagne avec un jardin aura sans doute plus de facilité qu’une autre dans un appartement en ville. Les poubelles sont déjà le premier sujet de dispute dans les copropriétés, le compostage ne va pas forcément aller de soi.
Lire aussi : En appartement, comment trier ses biodéchets sans se décourager
L’idéal, c’est de proposer un engagement progressif. Quand on va au cinéma, à partir du moment où on a payé le billet, même si le film est nul, on ne part pas. Idem quand on attend un ascenseur : plus il va tarder à arriver, plus ce sera dur de renoncer à le prendre au profit des escaliers, car on veut un retour sur investissement. C’est ce qu’on nomme la « dépense gâchée », et cela est dû à l’escalade d’engagement.
Appliquée au compost, ça pourrait consister à faciliter les premiers pas : offrir des seaux gratuits, les livrer au domicile de chacun. Puis, plutôt que d’inciter les gens à composter, ce qui est abstrait, donner un objectif concret : mettre les épluchures dans le seau pendant quatre semaines. Une fois cet objectif rempli, on peut continuer avec le filtre à café, les coquilles d’œufs…
Il faut 4 à 6 semaines pour créer une nouvelle habitude au quotidien. Une fois qu’on a adopté une nouvelle habitude, ça devient plus contraignant d’arrêter que de continuer. Il faut concentrer les efforts sur le démarrage.
On peut aussi communiquer sur les intérêts individuels à composter. L’altruisme, comme la protection de l’environnement, n’est pas un levier d’action. Il faut plutôt insister sur les intérêts personnels à gérer ses déchets organiques séparément du reste : le gain de temps, éviter les jus qui coulent du sac-poubelle et les moucherons [1].
Cette nouvelle loi va-t-elle nous réconcilier avec nos déchets ?
Ne nous emballons pas non plus ! On peut miser sur le fait que cela réveille en nous une forme de nostalgie — qui est un levier d’action très fort chez les humains. L’idée du « bon vieux temps », de la « simplicité volontaire ». Ça peut modifier l’image du déchet.
Le compostage ne sera pas suffisant pour enclencher un changement profond dans nos modes de vie, mais il peut jouer un rôle, en nous faisant éprouver une satisfaction dans un acte écologique. Ce peut être aussi une bonne opportunité pour travailler avec les enfants sur ce sujet, en recherchant des émotions positives, du plaisir.