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Le golfe du Lion est très vulnérable à la montée des eaux

30 mai 2018 / Alexandre Brun et Benoît Devillers

Sableuse, basse et très urbanisée, la côte du golfe du Lion doit s’adapter au recul du littoral du fait de l’érosion et de la montée des eaux. Les auteurs de cette tribune expliquent notamment qu’aucun projet de développement ne pourra se faire contre la nature.

Alexandre Brun est maître de conférences en géographie et aménagement, codirecteur du master Urbanisme et Projet de territoire ; Benoît Devillers est maître de conférences en géographie et aménagement, codirecteur du master Gestion des littoraux et des mers.


La côte du golfe du Lion s’étire sur 220 kilomètres de la Camargue à la frontière espagnole. Le littoral est sableux, ponctué seulement par quelques amers rocheux (Maguelone, Sète, Agde, Gruissan…). Meuble par nature, il s’est continuellement transformé ; la mer gagnant souvent sur les terres par élévation du niveau marin ou érosion côtière, mais le rivage a aussi avancé pendant de longues périodes grâce à l’apport de sédiments en provenance des fleuves. Des lagunes ont pu se former et parfois disparaitre, comme les « graus », qui font communiquer les étangs littoraux avec la mer. C’est donc un milieu naturellement dynamique.

La côte a longtemps été considérée comme inhospitalière en raison des tempêtes, des invasions, des lagunes saumâtres et des maladies transmises par les moustiques. C’est pourquoi, exceptée Sète, « ville nouvelle » édifiée au XVIIe siècle, aucune grande agglomération ne borde la mer : Nîmes, Montpellier, Béziers, Narbonne et Perpignan sont situées dans les terres. Les populations ont préféré jusqu’au XIXe siècle bâtir des villes et cultiver des terres dans les plaines fertiles de l’arc rétrolittoral, entre les massifs montagneux du nord et les lagunes du sud.

Mais, sous la Troisième République, tout a changé : les investisseurs, surtout privés, ont transformé le littoral que le développement du rail a permis de desservir. Grâce à leur proximité avec les villes de Béziers et de Montpellier, des hameaux de pêcheurs situés sur le cordon dunaire (Valras-Plage, Palavas-les-Flots, etc.) sont devenus des stations balnéaires prisées des citadins à la recherche des bienfaits de la mer ! Dès les années 1950, l’implantation de la seconde génération de stations (la Grande-Motte, le Cap d’Agde, etc.) a été programmée dans le cadre de la mission Racine.

Les stations balnéaires et le modèle économique pour lequel elles ont été construites vieillissent 

À l’époque, l’objectif était de concurrencer la Costa Brava, tout en « littoralisant » l’économie régionale du Languedoc. Rétrospectivement, la mission Racine — qui a consisté à domestiquer la nature de façon à la « commercialiser » en quelque sorte — a augmenté l’exposition des biens et des personnes aux risques naturels en localisant des enjeux urbains à moins de 500 mètres du littoral. Aujourd’hui, 350.000 personnes habitent l’une des trente communes d’une côte largement bétonnée. Cette stratégie d’aménagement se poursuit depuis le début des Trente Glorieuses, à peine contrariée par le durcissement progressif des règles d’urbanisme.

Variations au cours des siècles du littoral du golfe du Lion.

Au contraire des sédiments, les problèmes, eux, s’accumulent. D’abord, l’aménagement des bassins versants au XIXe et au XXe siècle a précipité l’érosion des côtes à cause des barrages et de l’artificialisation des cours d’eau, qui empêchent le transport sédimentaire vers la mer. Pendant de longues décennies, la seule réponse au problème du recul du littoral a été la construction de plus de 400 brise-lames et épis, qui ont déstabilisé le trait de côte sans résoudre pour autant le problème de la raréfaction des apports de sédiment. Les vacances à la mer sans les plages cela n’existe pas, d’où le coûteux rechargement périodique auquel on assiste après chaque gros coup de mer…

Ensuite, les stations balnéaires et le modèle économique pour lequel elles ont été construites vieillissent. Faut-il les transformer en ville à part entière ? Les dizaines de milliers de copropriétaires qui font passer le nombre d’habitants à Agde de 25.000 l’hiver à 250.000 l’été ont-ils les moyens d’entretenir leur patrimoine immobilier ? La société doit-elle indemniser les futurs dommages causés à des constructions bâties sur la frange à risque ? Enfin, l’élévation progressive du niveau de la mer d’environ 75 cm à l’horizon 2100, mais surtout l’érosion du littoral et sa sensibilité accrue aux tempêtes poussent les pouvoirs publics à remettre en cause l’urbanisation du littoral, en particulier dans les zones les plus basses et sableuses.

La « constante » du littoral, c’est le changement 

Des secteurs de la côte du golfe du Lion comme le sud biterrois sont désormais si vulnérables au risque d’érosion et de submersion marine, que l’État envisage de relocaliser une partie des activités à distance de la côte — une doctrine jugée irréaliste par les élus locaux, dont beaucoup rappellent à juste raison que leurs territoires sont pauvres, contrairement à l’image qu’ils véhiculent. De surcroît, l’arrière-pays n’est pas un territoire « vide » où l’on peut transférer des activités sans en détruire d’autres.

Dans ces conditions, l’État pourrait assouplir certains verrous de la planification urbaine afin de permettre aux collectivités territoriales des expérimentations urbaines et architecturales à la hauteur des enjeux, comme chez nos voisins européens ou en Floride. Les collectivités devront quant à elles accepter de profonds changements en matière d’aménagement : la bétonisation c’est — vraiment — fini. La nature doit désormais dicter les projets. Au reste, l’avenir du littoral du golfe du Lion dépend moins des possibles effets du réchauffement climatique que de nos choix de développement territorial.

L’Histoire nous enseigne que le littoral languedocien est habité sans interruption depuis le néolithique. Les activités humaines (production, commerce…) et les paysages se sont transformés de concert de l’échelle de la décennie à l’échelle du millénaire : la « constante » du littoral, c’est le changement. Saurons-nous inventer, pour ce vaste territoire en mouvement, un développement en adéquation avec la nature ? C’est la question qui sera débattue à Agde (Hérault) les 31 mai, 1er et 2 juin 2018, lors des Journées territoriales de la Fondation de France, où toutes celles et ceux qui le souhaitent sont invités.




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Source : Courriel à Reporterre

Photos : © Alexandre Brun et Benoît Devillers
. chapô : un coup de mer au Cap d’Agde, le 13 octobre 2016.

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.

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