Le licenciement révoltant d’une travailleuse du nettoyage de trains

30 mars 2016 / François Ruffin



Le 17 décembre dernier, madame Gueffar était licenciée, après quatorze années à nettoyer les trains en gare d’Agen. Enquête auprès des cheminots, de la SNCF et de la direction d’Onet, la société de nettoyage qui employait madame Gueffar. Un texte publié en commun par plusieurs médias libres.

Alors que la loi sur le travail suscite un grand mouvement de protestation le 31 mars, les cas concrets d’abus de l’employeurs sont nombreux. Voici une histoire précise, à la gare d’Agen. Nous la publions en commun avec d’autres médias libres : CQFD, Bastamag, La Brique, Mediapart, Le Nouveau Jour J, Le Ravi, Rue89Bordeaux, Le Postillon, Fakir, et l’association Attac.


Ça fait plus de quatorze ans que je travaille à la gare d’Agen, je fais le nettoyage des trains. J’ai toujours fait bien mon travail, j’ai toujours été présente, je m’absente jamais. J’ai toujours fait mon travail comme il faut, même quand le contrôle il passe, ils sont tout le temps contents de mon travail. Et un après-midi, j’ai traversé les voies pour gagner du temps, et, après, je me suis rendue compte que j’ai fait une erreur. Cette après-midi-là, il y avait beaucoup de trains à faire et je voulais faire tous mes trains. Et c’est après que je me suis rendue compte que j’avais fait une erreur. J’ai traversé pour gagner du temps. J’ai reçu une lettre recommandée, c’était le 7 décembre, j’ai fait un entretien avec M. Loubet, le patron de l’entreprise, et il m’a dit qu’il va réfléchir et le 17 décembre, j’ai reçu un licenciement. J’étais choquée, j’étais pas bien du tout, j’ai rien compris, j’étais perdue. Alors je suis rentrée chez moi en pleurant. »

Depuis 2002, Rajae Gueffar nettoie les trains en gare d’Agen, et depuis 2008 pour Onet, numéro 1 du nettoyage en France, qui a repris le marché. « Quand elle a commencé, se souvient un ancien chef de gare, il y avait quelques anomalies au niveau de son travail, mais qui ne portaient pas sur la sécurité. Et puis, elle est devenue une de celles qui travaillent le mieux, un être humain, avec des hauts et des bas, mais fiable. » Le 9 novembre 2015, madame Gueffar traverse les voies par le parquet plancher, et non par le souterrain. La sanction tombe : non pas un avertissement, non pas une mise à pied, mais directement le licenciement.

C’est un choc pour madame Gueffar, qui tremble, qui ne dort plus, ne mange plus, a vendu sa voiture, doit déménager, a perdu dix kilos, tourne aux anxiolytiques. Mais c’est un choc également pour les cheminots du coin : « On a envahi notre CE régional, à Bordeaux, pour porter son cas, raconte Francis Portes, retraité cheminots et CGT. Je leur ai dit, aux gars : “Que tous ceux qui ont déjà traversé les voies au moins une fois lèvent la main.” Ils l’ont tous levée ! Même les cadres dirigeants ! » Contactée, la SNCF botte en touche : « Nous n’avons pas d’expression sur ce sujet-là. C’est le choix d’une entreprise qui s’appelle Onet. »

 « Le picto rouge était allumé, elle a failli perdre sa vie ! »

Chez Onet, Philippe Lhomme — directeur délégué au réseau France — épluche pour nous le dossier de madame Gueffar. Il passe en revue les courriers adressés depuis son embauche, il y a quinze ans : « sacs sur le quai », « prise de poste à 9 heures », « tenue de travail », « port de la tenue », etc. Depuis 2008, depuis qu’Onet est son employeur, une seule lettre de reproche : « Explication sur un train non fait » (18/11/08). Et dans tout ce tas de papiers, le seul manquement à la sécurité, une « traversée de la voie », remonte à plus de dix ans (26/04/04). Bref, guère d’antécédents.

Philippe Lhomme, lui, se fait grave : « J’ai eu un accident mortel. Un agent, un père de cinq enfants, qui s’est retrouvé coupé en deux. On n’a pas compris, il a ripé, il est passé sous le train. Faut le vivre, après, aller l’annoncer à la famille. » D’où son mot d’ordre, qu’il répète à l’envi : « On ne peut pas avoir de demi-mesure en matière de sécurité. »

C’est ce qui nous surprend, précisément, cette absence de « demi-mesure » : « Imaginez qu’on lui mette une mise à pied, nous répond Philippe Lhomme, et un mois après, elle passe sous un train. Là, quelles accusations on subirait de sa famille, de ses collègues ! » En fait, en la licenciant, Onet lui a sauvé la peau ! « Le picto rouge était allumé, elle a failli perdre sa vie ! » dramatise-t-il. Et de poursuivre :

Comment imaginer une mise à pied, alors qu’il n’y a rien qui l’arrête ?

— Pourquoi dites-vous que « rien ne l’arrête » alors que, justement, depuis son embauche, elle n’a reçu aucun avertissement pour la sécurité, aucune mise à pied ? Humainement, vous ne pourriez pas la réintégrer ?

— Mais comment réintégrer quelqu’un qui met sa vie en jeu ? »

À croire qu’elle a couru devant un TGV !

Le DRH, lui, Antoine Recher, est moins sentimental : « Madame Gueffar peut faire appel de cette décision, je la comprendrais. Remettons-nous en aux juges. »

On essaie, encore, de faire vibrer la corde d’humanité :

Pas sur le plan juridique, mais si on vous dit que cette femme, qui est votre salariée depuis des années, va très très mal, que quand on la voit, elle tremble, qu’elle a deux fils au chômage, vous ne pouvez pas envisager une solution moins dure, plus indulgente ?

– Qu’elle se présente aux prud’hommes, et peut-être que ça lui donnera droit à des indemnités. »

Comme si elle attendait seulement un chèque : « J’aimais mon travail… Maintenant, l’avenir, je vois pas. »

« Chez les sous-traitants, les salariés sont en situation de fragilité »

De retour à Agen, on questionne à nouveau les cheminots. Notamment sur le picto au rouge : « Mais il peut rester au rouge toute la journée ! Il suffit que le signal demeure en position d’ouverture. » Et Samira de poursuivre : « J’ai bossé au poste 4, à l’aiguillage : j’en ai vu, des agents d’Onet qui trainaient sur les voies sans avoir demandé la protection. Mais pas madame Gueffar. Et là, d’un coup, on lui tombe dessus. »

Et un train est-il passé juste après ? « Il faudrait avoir une copie du rapport d’incident, estime Victor Guerra, pour la CGT, mais ça m’étonnerait, parce que, sinon, le mécano serait intervenu. Là, y a rien. C’est un licenciement abusif : on aurait compris un blâme, ou une mise à pied, pas plus. Surtout pour quelqu’un qui a quinze ans de boîte. Qu’ils fassent ça à un agent de la SNCF, et tout le secteur est bloqué, plus un train ne passe. Mais chez les sous-traitants, les salariés sont en situation de fragilité. »

Un cadre de la SNCF confirme : « Ça méritait une sanction, une petite mise à pied, d’un jour ou deux, avec retenue du salaire, pour marquer le coup, et basta. Là, c’est complètement excessif, totalement disproportionné. »

- Une pétition de soutien à Mme Gueffar a été lancée

- Le témoignage en vidéo de Rajae Gueffar :




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Lire aussi : « Il faut arrêter de prendre les gens pour des robots ! »

Source : Courriel à Reporterre

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et inters sont de la rédaction.

Photos :
. chapô : Youtube
. Mme Gueffar : DR

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