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Eau, rivières, océans

Le liga, la « boue » maritime qui infeste les côtes basques

Prolifération de liga à Capbreton, en septembre 2018.

Une matière visqueuse pullule depuis des années dans les eaux du Pays basque : le liga, une « boue » notamment due à l’excès d’azote et de phosphate dans les eaux, qui colmate les filets des pêcheurs. Alors que la situation s’enlise, pêcheurs et collectifs ont porté plainte.

Bayonne (Pyrénées-Atlantiques), correspondance

Chaque année, le même scénario se répète : du printemps à l’automne, les marins pêcheurs basques remontent dans leurs filets non plus des poissons, mais du liga. Aussi appelé « morve de mer », le liga est « un mucilage marin qui se forme dans les zones de rencontre entre eaux douces et salées », explique Nicolas Susperregui, docteur en biologie marine et chargé de mission auprès du Comité interdépartemental des pêches et des élevages marins des Pyrénées-Atlantiques et des Landes (CIDPMEM 64-40). C’est-à-dire une prolifération de phytoplanctons qui sécrètent du mucus. La première alerte remonte à vingt ans, en 2001. Cette année-là, les pêcheurs avaient été intrigués par cette « boue » inhabituelle qui était venue colmater leurs filets.

Depuis, les pêcheurs ont constaté une différence de rendement de leur activité de 1 à 6 selon la présence ou non de liga. Il n’impacte pas seulement la productivité des pêcheurs : cette baisse peut être due à une fuite du poisson, mais elle s’explique aussi par un effondrement de la biodiversité. Certaines formes de liga se déposent et tuent les fonds marins, a constaté Nicolas Susperregui. Et depuis 2018, la situation empire : « Maintenant, c’est quasiment non-stop de mars à octobre », déplore le biologiste.

Le temps perdu dans la lutte contre ce phénomène attise la colère de Serge Larzabal, président du Comité des pêches basé à Ciboure (Pyrénées-Atlantiques) : « Après vingt ans de batailles et de discussions, les réponses des élus sont toujours les mêmes. Ils trouvent d’autres responsabilités en mettant tout sur les rejets de l’embouchure de l’Adour. » Le Comité interdépartemental des pêches a porté plainte contre X en juin 2021 pour mettre à jour les responsabilités de cette pollution par le biais d’une enquête judiciaire. De son côté, le Collectif des associations de défense de l’environnement du Pays basque et du sud des Landes (Cade) a aussi porté plainte contre X en juillet.

Du liga retrouvé dans les filets de pêcheurs. © Comité interdépartemental des pêches 64-40

L’embouchure de l’Adour, le principal responsable ?

Nicolas Susperregui, qui a étudié le phénomène, explique que la prolifération du liga vient de l’eutrophisation des eaux, causée par l’excès d’azote et de phosphate présents dans les eaux côtières. Reste à déterminer d’où viennent ces apports trop importants en nutriments.

Du côté de la communauté d’agglomération du Pays basque (CAPB), les élus tournent les yeux vers l’embouchure du fleuve Adour, qui se jette dans l’océan Atlantique au niveau de la commune d’Anglet. Les rejets agricoles présents en amont du fleuve sont pointés du doigt comme principaux facteurs. Une version qui ne passe pas du tout du côté des plaignants : s’ils sont d’accord pour considérer les apports d’azotes agricoles comme l’une des causes du phénomène, ils soupçonnent que les coupables sont les systèmes d’épuration et de traitement des eaux usées. D’après Victor Pachon, président du Cade, et Serge Larzabal, la CAPB refuse de considérer ce scénario pour des raisons financières. Des travaux sur les systèmes d’épuration des eaux présenteraient en effet une facture à tout le moins salée.

Le chenal d’entrée dans le port de Ciboure emprunté par les bateaux. © Comité interdépartemental des pêches 64-40

Victor Pachon a remarqué que le phénomène apparaît souvent après un épisode pluvieux. Or, les réseaux basques sont des réseaux unitaires qui mélangent les eaux pluviales avec les eaux usées. Résultat, lorsqu’« un volume d’eau conséquent arrive à la station d’épuration, si les équipes ne peuvent pas tout traiter, ils font des by-pass, c’est-à-dire qu’ils en détournent une partie dans le milieu naturel. C’est une des causes de la mauvaise qualité des eaux », dit Victor Pachon.

Au Pays basque, six stations déversent directement leurs eaux traitées dans le milieu marin. Certaines, à l’image de celle d’Archilua sur les falaises de Saint-Jean-de-Luz, sont très dégradées. Mais face aux affirmations faisant de l’embouchure de l’Adour le principal responsable, Nicolas Susperregui met en avant la saisonnalité : les crues de l’Adour se produisent majoritairement en hiver, or le liga ne surgit qu’à partir de mars.

Un périmètre à classer en zone sensible ?

Au début de l’été 2021, plusieurs communes basques l’avaient annoncé en grande pompe : elles bénéficient du pavillon bleu, un « label de qualité environnementale exemplaire ». Le 8 août, les plages basques entre Biarritz et Hendaye, chacune sous pavillon bleu, ont été obligées d’interdire la baignade. En cause ? La prolifération d’une microalgue toxique nommée Ostreopsis siamensis, qui déclenche des symptômes respiratoires ou des irritations cutanées chez des personnes ayant pratiqué des activités nautiques.

Du liga retrouvé dans les filets de pêcheurs. © Comité interdépartemental des pêches 64-40

Sylvie Peres, présidente de l’association Coordination santé environnement et dermatologue à Biarritz, s’est penchée sur les problèmes de santé induits par la pollution des eaux : « Quand on pose la question, on trouve plein de cas. Les médecins constatent des pathologies qui surviennent sur des plages polluées bactériologiquement : des infections ORL, des sinusites, des infections pulmonaires et cutanées, des infections gastro-intestinales, etc. » La docteure dénonce le pavillon bleu comme « un pavillon de complaisance » ne garantissant pas vraiment la qualité des eaux de baignade. Elle pointe du doigt un traitement des eaux insuffisant, notamment en période estivale avec l’afflux de touristes sur la zone : « La capacité d’épuration est de 400 000 personnes sur la côte basque pour 200 000 habitants. En été, on arrive à des chiffres où la population est multipliée par six ou sept. On est complètement à côté de la plaque. »

D’après Nicolas Susperregui, la nouvelle microalgue toxique qui a débarqué sur les plages se multiplie dans les mêmes conditions que celles qui favorisent le liga. Celui-ci pourrait n’avoir été qu’une première alerte avant d’autres phénomènes. « Qu’il y ait une prolifération de phytoplanctons en été est totalement anormal. Ce qui se passe dans toutes les mers du monde, ce sont des pics au printemps et à l’automne. »

Ici, les eaux côtières ne sont pas classées en zones sensibles à l’eutrophisation, aucune station ne traite donc l’azote et le phosphate. C’est également l’objet de la plainte des pêcheurs. « Je demande à ce que la zone littorale soit classée zone sensible », insiste Serge Larzabal. Une décision qui obligerait les stations à traiter les deux nutriments.

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