Du microplastique dans nos rivières, un phénomène méconnu, mais inquiétant

26 juin 2017 / Chloé Rebillard (Reporterre)



La pollution des océans par les microplastiques est un phénomène inquiétant. Mais 80 % de ces fragments viendraient des rivières. Des initiatives de science participative sont prises pour étudier cette pollution en amont, dans les eaux continentales. Les résultats permettront de confronter les États à leur responsabilité.

  • Bayonne (Pyrénées-Atlantiques), correspondance

Deux canoës s’apprêtent à glisser le long de la Nive, au Pays basque, en cet après-midi ensoleillé et venteux du mois d’avril. Sur la plage de galets en face de la zone d’embarquement, deux hommes ont tendu leur ligne et attendent qu’un poisson plus gourmand ou curieux que les autres se laisse tenter par leur appât. Dans les bateaux, c’est un matériel de pêche d’un tout autre genre que les quatre bénévoles de l’association la Pagaie sauvage ont embarqué : une bouteille de plastique coupée en deux sur laquelle est fixé un collant pour bébé, le « babylegs ». La partie de pêche qui s’annonce n’a pas pour objectif de rapporter du poisson, mais de collecter des données sur le taux de pollution aux microplastiques.

Entre 7.000 et 35.000 tonnes de microplastiques, constitués de particules de plastique inférieures à 5 millimètres, flotteraient à la surface des océans. Pourtant, cette fourchette reste une sous-évaluation de la teneur totale des milieux marins en microplastiques, car les mesures excluent ceux ingérés par la faune ou absorbés par la flore, ceux présents en suspension dans les colonnes d’eau ou ceux qui se déposeraient sur les fonds marins. Au total, 92 % du plastique présent dans les océans pourrait être du microplastique.

Depuis plusieurs années, de nombreux scientifiques se penchent sur ces particules invisibles à l’œil nu qui, présentes dans les milieux marins, se retrouvent désormais dans l’intégralité de la chaîne alimentaire, jusque dans nos assiettes, et qui posent des questions de pollution environnementale et de santé publique. La nocivité en soi des microplastiques sur la santé animale ou humaine reste une question en suspens ; cependant, il a été prouvé que les particules de plastique sont un fixateur de premier ordre pour les substances chimiques et notamment les perturbateurs endocriniens.

« Les études dans les océans sont un premier pas, mais insuffisant »

Si les sources de contamination ne sont pas encore parfaitement connues, il existe néanmoins de fortes suspicions. La plus connue est sans doute celle des cosmétiques : nombre de nos produits hygiéniques contiennent des microbilles de plastiques non traitées par les stations d’épuration du fait de leur trop petite taille. Les exfoliants, certains dentifrices et gels douche sont concernés. Directement rejetées dans les eaux usées, les microbilles atterrissent en milieu naturel. Néanmoins, la législation en France évolue puisque, dès le premier janvier 2018, les microbilles de plastique seront bannies des produits cosmétiques.

Des mésoplastiques.

La deuxième source de la pollution aux microplastiques serait nos machines à laver. Éric Thybaud, responsable du pôle danger et impact sur le vivant à l’Institut national de l’environnement industriel et des risques (Ineris), explique : « Nous n’avons pas d’éléments précis, mais les microfibres pourraient venir des lave-linges : elles se dégageraient au moment du lavage des vêtements synthétiques. »

Enfin, le dernier type de microplastiques est issu de la fragmentation de plastiques plus importants qui viennent de sources de pollution mieux identifiées : décharges sauvages, décharges emportées par des crues, rejets par les industries, etc. Éric Thybaud rappelle qu’il ne s’agit là que de présomptions : « Pour valider ces hypothèses, il faudrait reprendre ces plastiques et en déterminer la nature chimique. »

Selon une estimation, environ 80 % des microplastiques retrouvés dans les océans transiteraient par les eaux continentales et seuls 20 % seraient rejetés directement dans les mers. Les rares études menées en eau douce montrent que la teneur en microplastiques y est inquiétante. Ainsi, dans le lac Léman, en Suisse, les chercheurs en ont retrouvé dans tous les types d’échantillons prélevés. En France, seul l’Ineris a mené une recherche sur l’estomac des goujons en 2013 : 10 % des individus de l’échantillon étaient contaminés. Pour Éric Thybaud, « cette étude nous a permis d’observer que le phénomène n’est pas marginal et qu’il est à peu près équivalent à ce que l’on observe en milieu marin ».

Lise Durantou, l’une des fondatrices de l’association la Pagaie sauvage.

S’intéresser à cette pollution des eaux continentales n’a rien d’anodin pour Lise Durantou, l’une des fondatrices de l’association la Pagaie sauvage, laboratoire citoyen sur les microplastiques : « Les études dans les océans sont un premier pas, certes, mais insuffisant. Le milieu océanique n’appartient à personne, ce qui permet de diluer les responsabilités de chaque État. Si l’on veut mieux connaître les sources de contamination et prendre des mesures efficaces pour lutter contre, il faut analyser les eaux continentales. » Le constat est partagé par Éric Thybaud : « Mener d’autres études en eau continentale permettrait de déterminer l’origine des microplastiques et, s’il est avéré qu’ils ont un impact sur les organismes et les écosystèmes, essayer de mettre en place des mesures pour éviter cette contamination. » Mais, si l’Ineris s’intéresse au sujet, l’institut n’a pour l’instant pas les moyens financiers ni humains de poursuivre dans cette voie.

Alerter les citoyens sur le danger de cette contamination méconnue

Face à la rareté de recherches scientifiques, des acteurs de la société civile se sont emparés de la question. La brigade Riverine Input, mise en place par l’ONG Surfrider depuis 2014, se charge de relever tous les mois les niveaux de pollution dans huit zones de l’Adour. Macrodéchets, analyses de la qualité de l’eau et, bientôt, observation du microplastique : le spectre de la brigade est large. Si les échantillons collectés depuis mars 2014 par l’ONG n’ont pas encore révélé leur taux de microplastiques, c’est parce que l’observation nécessite du matériel, a minima une loupe binoculaire. Mais une équipe de chercheurs anglais vient de changer la donne en publiant, en mars 2017 dans la revue Nature, la description d’une nouvelle technique plus simple et moins coûteuse pour séparer le microplastique des autres matières en le rendant fluorescent. Antoine Bruge, responsable du programme Riverine Input, voit dans cette étude la solution pour enfin analyser les échantillons qu’il garde précieusement dans un carton au pied de son bureau dans le grand hangar moderne qui abrite le siège de Surfrider.

L’outil de prélévement : une bouteille de plastique coupée en deux sur laquelle est fixé un collant pour bébé, le « babylegs ».

À bord des canoës de la Pagaie sauvage, l’équipe jette son dévolu sur une gorge bordée par une plage de sable. Les pétales d’acacia qui volent dans la brise et l’eau cristalline de la Nive qui chante entre les rochers laissent présager un milieu préservé. Les quatre membres de l’association présents ce jour-là se relaient pour tenir le « babylegs » trente minutes à l’eau. La technique qu’ils utilisent a été mise au point par une scientifique canadienne, Max Liboiron. Très simple à reproduire, elle a pour objectif d’impliquer les citoyens dans une démarche de science participative : chacun peut élaborer un filet « babylegs » chez lui, procéder à un relevé et envoyer les résultats à l’équipe de l’association qui se charge de les analyser et de les reporter sur la carte interactive de leur site. Lise Durantou espère ainsi faire des émules et inciter des particuliers à participer à une meilleure connaissance de cette pollution invisible. Il s’agit aussi d’alerter les citoyens sur le danger de cette contamination méconnue.

Alexandre Schaal, cofondateur de la Pagaie sauvage.

La jeune structure a déjà trouvé un partenaire pour compléter sa carte : elle s’est associée au projet Solidex, une initiative menée par trois jeunes qui descendront la Loire en canoë pendant deux mois à partir de juin 2017 pour faire de la prévention environnementale. Tous les 100 kilomètres, les participants à Solidex réaliseront un relevé et l’enverront à l’équipe de la Pagaie sauvage pour analyse. Entre les mailles du filet, au milieu des feuilles mortes et des pétales d’acacia, la Nive va révéler un de ses secrets les mieux gardés : l’eau, en apparence cristalline, contient-elle d’infimes particules de plastique ? Lors d’un précédent relevé, l’équipe avait déjà découvert des microplastiques. Mais cela n’étonne plus Alexandre Schaal, cofondateur de la Pagaie sauvage, depuis qu’un relevé s’était avéré positif, à à peine cinq kilomètres de la source de la Dordogne.




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Lire aussi : Face à la marée de plastique dans les océans, les parades se préparent

Source : Chloé Rebillard pour Reporterre

Photos : © Chloé Rebillard/Reporterre

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