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Face à la marée de plastique dans les océans, les parades se préparent

25 novembre 2016 / Sarah Lefevre (Reporterre)



Les océans étouffent sous les détritus de plastique. Heureusement, la prise de conscience se fait au sein de la société civile, en attendant celle des États. Entre projets futuristes pour débarrasser les eaux des déchets accumulés et mesures terrestres pour éviter que le plastique ne finisse à la baille, Reporterre fait le tour des initiatives.

Résumons la situation : les océans représentent plus de 70 % de la surface de notre planète. Chaque minute, l’équivalent d’un camion poubelle y est déversé. Si rien ne change, les eaux du monde contiendront plus de plastiques que de poissons d’ici à 2050. La pollution est bien visible. Certains parlent même de nouveaux continents de plastique formés au niveau des gyres océaniques, ces immenses siphons générés par les courants marins. La pollution est aussi invisible : une fois dans l’eau, le plastique se dégrade en micro puis en nanoparticules capables de pénétrer les plus infimes organismes vivants, jusqu’aux cellules de plancton.

Que faire ? Si le constat semble décourageant, la mobilisation pour trouver des solutions grandit. Quand les uns conçoivent des machines gigantesques pour nettoyer les mers, les autres en appellent aux citoyens ou au lobbying auprès des industriels et des politiques. Au lendemain de la COP22, Reporterre porte la voix de ces initiatives.

Piéger les déchets charriés par les courants grâce à des filets 

On se souvient de ce jeune Néerlandais de 18 ans dont le projet pharaonique de barrage flottant a fait le tour du monde des réseaux sociaux en 2013. Cette solution concrète et spectaculaire s’attaque à la pollution apparente. Pour vider les océans des déchets de plastique, Boyan Slat a conçu un système de capteur à ordures maritimes qui s’adapterait aux courants pour attirer les polymères dans ses filets. Trois ans plus tard, le prototype du projet The Ocean Cleanup est mis à l’eau, en mer du Nord, à une vingtaine de kilomètres au large des côtes des Pays-Bas. Le filet de cent mètres de long doit résister aux tempêtes et aux courants marins particulièrement puissants dans la région. « Les conditions au cours d’une tempête mineure ici sont plus sévères que celles au cours des tempêtes exceptionnelles dans l’océan Pacifique », expliquait Boyan Slat en juin dernier lors de l’annonce officielle du test.

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Boyan Slat, le fondateur de The Ocean Cleanup.

Cette première version du projet de 1,5 million d’euros est financée en parts égales par l’État néerlandais, l’entreprise Boskalis groupe, spécialisée dans l’aménagement de projets offshore, et un mécène anonyme. Objectif final, vers 2020 : installer ce filtre géant entre Hawaï et la Californie dans l’un des plus grands vortex océaniques, et donc l’un des plus grands gisements de plastique en mer. Deux barrières en V de 50 km de long chacune doivent piéger les déchets charriés par les courants grâce à des filets allant jusqu’à trois mètres de profondeur. Leurs mailles peuvent retenir des confettis allant jusqu’à un millimètre de diamètre. Impossible, donc, de piéger les plus petits morceaux de plastiques, à l’échelle micro voire nanométrique, devenus invisibles à cause de leur dégradation.

« Gladiateur des mers » 

« Malheureusement, pour ces déchets-là, on ne peut pas faire grand-chose », rebondit Yvan Bourgnon, joint par téléphone alors qu’il arpente les couloirs de la COP22. Le marin, vainqueur de la transat Jacques Vabre en double en 1997, est à l’origine d’un autre projet de collecte de plastique en mer. Le Manta, « le plus grand quadrimaran du monde », trainera derrière lui une herse pour capter les « macrodéchets ». L’équipe des Sea Cleaners, ou « nettoyeurs de la mer », détaille en vidéo le fonctionnement de ce « camion poubelle de la mer », autosuffisant car équipé de panneaux solaires.

Le mastodonte coûte entre 10 et 15 millions d’euros : « C’est un investissement, admet Yvan Bourgnon, mais il est fait pour durer entre 30 et 40 ans et, à l’échelle de tout ce que l’on va ramasser sur cette durée, le bateau sera largement rentabilisé. » Les cales du bateau peuvent contenir jusqu’à 600 m3 de résidus de plastique, l’équivalent de 20 grosses bennes à ordures. Si les « nettoyeurs de la mer » réunissent les fonds nécessaires, un prototype de taille réduite devrait naître en 2017. Le premier navire ne verra pas le jour avant cinq ans, « délai incompressible » pour la mise au point du système de récupération et la recherche de financements.

Pas question, pour les promoteurs du Manta, de s’appuyer sur une aide de l’État, pour le moment. Pour médiatiser le rêve de son navire, l’équipe a lancé une collecte de fonds en octobre. Le projet a récolté plus de 100.000 euros. Pour atteindre une somme à huit chiffres, Yvan Bourgnon mise sur le don et le mécénat de particuliers ou de professionnels, comme Veolia ou Suez Environnement, à qui le navigateur a pu présenter son projet à Marrakech.

« On s’est demandé pourquoi ce genre d’idées ne se faisait pas quand on a décidé de se lancer, raconte le skippeur. Puis, on s’est rendu compte que la priorité, pour nombre d’associations, était la prévention. C’est fondamental, mais cela ne suffit pas ! Il faut aussi intervenir sur le curatif », insiste-t-il. Intervenir avant que les déchets ne se dégradent, celui qui se définit comme un « gladiateur des mers » y met un point d’honneur. Yvan Bourgnon a navigué au milieu de ces rebuts pendant l’année et demie de son tour du monde à la voile. C’est à son retour, en juin 2015, qu’il s’est mis en tête de les ramasser. Aujourd’hui, Yvan Bourgnon rêve qu’une flotte de cent bateaux comme Manta sillonnera un jour les mers du globe, prêts à intervenir dès qu’une tempête aura charrié des tonnes d’ordures de la terre vers la mer.

Arrêter la « bombe à retardement » 

Si ces nettoyeurs de la mer fascinent et se démarquent médiatiquement dans un contexte où beaucoup d’acteurs environnementaux proposent des solutions, quels seront leurs résultats concrets sur la préservation du patrimoine océanique ? Pour beaucoup, la technologie de pointe ne suffit pas.

« Pour moi, ce nettoyage des mers, c’est de l’agitation, de la communication », explique Bruno Dumontet, directeur de l’association Expédition Med, qui a rencontré Yvan Bourgnon à Marrakech. « C’est bien, parce qu’on parle du problème, poursuit-il, mais les plastiques, une fois en mer, plongent et se retrouvent à des niveaux de profondeur très différents. Je préfèrerais que l’on investisse autant de moyens en amont de la production de déchets pour couper le robinet ! »

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Les gyres océaniques sont des siphons marins où se concentrent les déchets sous l’acion des courants.

À quelle échelle agir, alors ? Selon cet observateur de la Méditerranée, c’est le cadre juridique institutionnel européen qui peut, une fois pour toutes, arrêter la « bombe à retardement ». « Il faut aborder ce problème en termes de directives européennes, insiste-t-il. Celle qui interdit les sacs en plastique est saine, mais de nombreux pays n’ont toujours pas mis ces mesures en route. Si l’Europe a toute sa légitimité géographique en termes de force de frappe, elle doit être cohérente dans ces politiques. »

« Agir maintenant pour que les choses changent » 

Selon Bruno Dumontet, il faut même aider les pays du Sud à prendre en compte les enjeux écologiques maritimes pour que les mesures aient du sens à l’échelle de la Méditerranée, qui met plus d’un siècle à se renouveler. Le Maroc a interdit l’usage des fameux sachets de polymères, mais l’Algérie, la Tunisie, la Libye… font face à bien d’autres priorités. Le contexte géopolitique retarde l’adoption de telles mesures et la mise en place d’un système cohérent de retraitement des déchets. C’est pourtant toute l’économie et la santé des habitants de la région qui sont en jeu : « Nous avons effectué des relevés en Méditerranée sur certains de ces microdéchets et avons décelé l’existence de microbactéries, pathogènes pour l’homme. Or, la prolifération des polluants aura bien sûr un impact sur la chaine alimentaire, la santé des hommes habitant ces littoraux et ceux qui les visitent, sans parler, bien sûr, des rejets industriels en mer. »

Agir vite. C’est le mot d’ordre lancé par Green Cross à la COP22. L’ONG, qui se présente comme la « Croix rouge de l’environnement », organisait une conférence intitulée « 2017, sortir le plastique de l’Océan ». « Si nous l’avons appelée comme ça, c’est justement parce qu’il faut agir maintenant pour que les choses changent, explique Nicolas Imbert, directeur de Green Cross France et Territoires. Pendant trop longtemps, nous, ONG, avons été trop timides. Or, jusqu’ici, les écoorganismes et les industriels s’entendaient très bien pour ne pas réduire les déchets et le suremballage. »

Dernier exemple en date de ce tour de passe-passe : le chapitre Economie circulaire de la loi de Transition énergétique. Si les sacs en plastique sont, en théorie, interdits à la caisse des grands magasins, la vaisselle jetable est toujours autorisée. « Le projet a été tué par les lobbies industriels pour de mauvaises raisons, analyse Nicolas Imbert. S’ils avaient réfléchi correctement, ils seraient avec nous aujourd’hui. En termes économiques, devons-nous soutenir ces vaisselles à usage unique venues de Chine ou bien de la vaisselle réutilisable produite dans des pays plus proches ? » À l’instar de Bruno Dumontet, il regrette que le principe de la consigne, devenue un réflexe en Allemagne et en Belgique, ne soit toujours pas appliqué en France.

Prôner le principe de « l’économie circulaire » 

De retour de cette COP22, tous s’accordent sur un point positif : les associations, les ONG et même les multinationales sont de plus en plus nombreuses à prôner le principe de « l’économie circulaire » et à faire le lien entre les mers de plastique et le réchauffement climatique. Le directeur d’Expédition Med insiste, toute raison gardée, sur les débuts d’une prise de conscience de groupes comme Danone, Veolia ou Suez, présents à Marrakech : « De toute façon, on est obligé de faire avec ces groupes. Ils raisonnent, bien sûr, en termes de profit, mais ils se rendent compte qu’un engagement citoyen de plus en plus fort est en train de naître. Pour s’adapter, ils trouvent enfin un intérêt à réagir. »

Les recommandations de plus de 60 structures réunies à la COP22 suivent deux axes principaux. Il faut, d’une part, récupérer les résidus qu’il est encore possible de récupérer en mer, les retraiter pour en évacuer les perturbateurs endocriniens tout en s’assurant que ce ramassage du plastique est en accord avec le reste des enjeux écologiques et que son retraitement s’effectue localement. Et il faut, dans le même temps, tarir le gisement de déchets grâce au passage du jetable au durable, grâce à des mesures de fiscalité contraignantes et encourageantes pour les entreprises, en insistant sur la réduction des déchets à la source.

Qu’a pensé l’État français de ces initiatives pendant la COP22 ? Le directeur de Green Cross raconte : « J’ai pu discuter avec Ségolène Royal, et elle s’exprime beaucoup pour dire qu’il faut faire quelque chose, qu’il faut lancer un débat sur les océans au sein du gouvernement, mais, elle ne donne aucune orientation concrète. Et je formule les mêmes critiques vis-à-vis de l’Europe. » Au moins 80 % des déchets rejetés en mer viennent de la terre et en majorité des villes. C’est là qu’il faut agir, insiste-t-il. « Il y a entre 30 et 40 ans de consommation de déchets en plastique aujourd’hui dans les océans. Plus les États tarderont, plus cela leur coûtera cher d’agir. »




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Lire aussi : Si rien ne change, il y aura plus de plastique dans les océans que de poissons

Source : Sarah Lefevre pour Reporterre

Photos :
. Installation du prototype en mer du Nord de The Ocean Cleanup, le 23 juin 2016. © The Ocean Cleanup
. Boyan Slat et déchets : © The Ocean Cleanup
. gyres : Wikipedia (Fangz/domaine public)


Cet article a été rédigé dans le cadre du projet de Reporterre « Aux quatre coins des océans », soutenu par la Fondation Léa Nature, affiliée au réseau 1% for the Planet.

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