Le lycée où l’on apprend la sagesse plutôt que la compétition

Durée de lecture : 8 minutes

11 janvier 2014 / Eric Tariant (Reporterre)

Brockwood Park school est un lycée créé par le philosophe et éducateur Jiddu Krishnamurti. Il est implanté en pleine campagne, au sud de la Grande-Bretagne. Une école où la quête de ses propres talents et la recherche d’un mode de vie juste, respectueux des hommes et de la planète, prime sur la course aux examens et aux diplômes.


- Reportage, Winchester (Royaume-Uni)

Sept lycéens sont assis sur des rondins de bois posés en cercle au milieu du potager. Ils discutent avec deux enseignants tout en cassant et en grignotant des noix. Le thème des échanges ? Les champignons. Quels sont les bons coins pour les trouver ? Comment distinguer ceux qui sont comestibles ? La discussion sera suivie d’une balade-cueillette au milieu des prairies qui entourent l’école. Le cours « Prends soin de la terre » est un grand classique de Brockwood Park. On y apprend, chaque semaine, à faire un potager et à respecter la terre en étudiant des sujets aussi vastes que l’écologie humaine, le changement climatique et la protection de la biodiversité.

En bordure du potager se dresse un petit immeuble en briques rouges qui abrite plusieurs salles de classe. Dans l’une d’elle, huit élèves regroupés autour d’un paperboard s’exercent aux joies âpres des mathématiques. Un peu plus loin, la salle de musique encombrée de guitares, violons, flûtes traversières et autre batterie, s’ouvre sur des rangées de choux et de salades.

La classe de français se trouve, elle, à l’étage du bâtiment principal, un manoir géorgien du XVIIIe sièce, en haut d’un petit escalier un peu raide, juste après la bibliothèque. Installés dans une pièce avec cheminée en marbre et moquette épaisse, six élèves dont une Russe, un Coréen et un Finlandais, déclament dans la langue de Molière des tirades enflammées. « Ici, chacun à sa place : la forte tête comme le rêveur. Nous sommes tous complémentaires. Il n’y pas de stigmatisation », dit Amel Ouhammou, la jeune professeur de français.

Trouver son talent et sa voie

Le lycée de Brockwood Park a été créé en 1969 par Jiddu Krishnamurti, un sage indien du XXe siècle, qui voulait que les lycéens puissent découvrir et étudier la vie dans sa totalité et son unité profonde. Ici, on est invité à explorer le monde extérieur, le monde du savoir, mais aussi sa propre pensée et ses émotions.

L’école réunit une soixantaine d’élèves âgés de quatorze à dix-neuf ans. Il existe également un cursus ouvert à des étudiants dits « matures », âgés de vingt-et-un à vingt-huit ans, qui travaillent à mi-temps dans l’établissement afin de payer leur séjour tout en étudiant ou en préparant un projet personnel.

Les cours ont lieu dans des classes de huit à dix élèves. Les élèves ne sont pas notés et les examens ne sont pas obligatoires. Pour Krishnamurti, l’école ne doit pas avoir pour seul but d’éduquer les élèves à exceller sur le plan scolaire et à se préparer à une carrière, mais à les aider à mieux vivre avec eux-mêmes et avec les autres et à découvrir leurs talents.

Tout est fait pour décourager la comparaison et la compétition

L’objectif du fondateur de Brockwood selon ses propres mots ? « Susciter l’apparition d’une nouvelle génération d’êtres humains libres de toute action égocentrique. Pour mettre fin aux luttes et aux conflits dans le monde qui nous entoure. » Krishnamurti tenait à ce que son école soit un internat international mixte. Un moyen d’apprendre la vie communautaire et de se frotter à la diversité humaine.

Cette année, le centre accueille soixante-douze élèves venus de venus pays des quatre continents. Comme une grande famille, élèves et enseignants vivent ensemble sur un pied d’égalité. Nulle trace d’autorité ou de supériorité. Il n’y a pas d’un côté celui qui sait et de l’autre celui qui apprend, mais une véritable relation faite d’attentions réciproques. Tout est fait pour décourager la comparaison et la compétition. Chacun participe à la vie de l’établissement et à son organisation. Les décisions importantes sont prises après avoir consulté toute l’école, personnel et élèves. Il en va ainsi du règlement intérieur qui est rediscuté collectivement année après année. Chaque élève est suivi par un tuteur qui devient une sorte de substitut parental bienveillant.

A Brockwood, les élèves préparent eux-mêmes en début d’année leur programme d’étude et leur emploi du temps avec la complicité des enseignants. Des cours particuliers sont parfois mis sur place pour un seul étudiant.

Les élèves ont toute latitude pour explorer les sujets qui éveillent leur intérêt et leur curiosité, explique Stephan Saïkali, un Parisien de seize ans scolarisé à Brockwood depuis 2012. Le champ des possibles est très large. Stephan a choisi d’étudier la biologie et l’anglais tout en suivant des cours de théâtre, de découverte des plantes médicinales, et un atelier de techniques de survie en pleine nature qu’il affectionne particulièrement. « On les conseille et on les accompagne de façon à ce qu’ils se composent un programme équilibré », note Lorenzo Castellari, enseignant en mathématiques, physique et théâtre.

Certains professeurs font précéder leur cours d’un temps de silence de deux à trois minutes. De façon à permettre aux élèves de se poser, de clarifier leur esprit et de se concentrer.

« Mes années passées ici m’ont aidé à mieux comprendre la nature humaine et à prendre conscience des conditionnements qui nous entravent : ceux liés aux pressions sociales de toutes sortes, à l’influence des media, de la religion et de la culture ambiante », explique Shanti Sagi, une ancienne élève israélienne qui poursuit aujourd’hui ses études à Tel Aviv.

A Brockwood, chacun est invité à plonger au plus profond de lui même, selon le principe « connais-toi toi-même » énoncé par Socrate. Mais aussi à prendre conscience de la nécessité de travailler avec autrui pour se construire. « Chaque rencontre est un révélateur », note Dax Rosetti, un étudiant « mature », qui évoque avec intérêt les « temps de questionnement » qui se déroulent, chaque semaine pendant une heure et demie, en présence de tous les élèves et enseignants. L’occasion de réfléchir et de discuter ensemble en prenant comme point de départ l’étude d’un texte.

« Les jeunes sont très demandeurs de ce type de cours. On évoque des sujets aussi divers que la jalousie, la peur, la colère. Nous ne donnons pas de leçon aux élèves, ne leur disons pas ce qu’ils ont à faire. Nous ne sommes pas du tout moralisateurs », explique Bill Taylor, ancien « patron » de l’école, devenu au printemps directeur du développement de Brockwood Park.

Peut-on éduquer sans conditionner ? s’interroge Lorenzo Castellari. « On peut tout au plus aider les jeunes à percevoir ces conditionnements en leur donnant l’occasion de s’exprimer, de mener une sorte d’enquête intime sur leurs modes de fonctionnements en tant qu’êtres humains », estime t-il.

"J’ai appris l’intelligence émotionnelle"

Que reste-t-il des enseignements quand on a quitté le cocon du Hampshire et rejoint le vaste monde ? « A Brockwood, j’ai appris l’intelligence émotionnelle, comment communiquer avec moi même et avec les autres. C’est le savoir être le plus précieux », insiste Carla Stronge, une ancienne étudiante d’origine irlandaise qui a créé sa société au pays.

Quid des études supérieures après Brockwood ? Les élèves parviennent-ils ensuite sans difficultés à poursuivre ailleurs le cursus honorum dans une université ou une grande école ?

Plusieurs anciens élèves reconnaissent avoir quitté l’école avec quelques lacunes d’un point de vue strictement académique. « Mais j’étais plus mûr, plus épanoui. Et de ce fait mieux aguerri que mes collègues pour faire face aux situations de la vie et rattraper mes petits retards scolaires », lance l’un deux.


Des frais de scolarité élevés

- Un cours à Brockwood Park School -

A Brockwood, les frais de scolarité annuels s’élèvent à plus de 18 000 livres sterling (plus de 21 000 euros). Un tiers des étudiants reçoit néanmoins une forme d’assistance financière mise en place par l’école qui se charge de lever de l’argent pour financer des bourses. « Il est cependant très rare que nous accordions une bourse totale, souligne Bill Taylor, directeur du développement de Brockwood Park. En termes de frais de scolarité, nous nous situons parmi les écoles privées les moins onéreuses du Royaume-Uni. Dans nombre d’établissements, ceux-ci dépassent souvent les 30 000 livres sterling ». On considère en Grande-Bretagne qu’il faut au minimum cent trente élèves pour équilibrer les comptes d’une école. Brockwood, qui accueille rarement plus de soixante-dix élèves, parvient à ne pas trop grever ses finances en versant à la trentaine de personnes qui y travaillent - nourries, logées et blanchies ici - des salaires identiques d’un montant modeste (614 livres sterling, environ 730 euros). Malgré tout, l’école est régulièrement confrontée à des difficultés financières.


Complément d’information :

- Contact : Brockwood Park School

- Lire : Réponses sur l’éducation de Jiddu Krishnamurti (Pocket. Spiritualités).
Et, sur Reporterre, un texte de Krishnamurti, Regarder vraiment un arbre.


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Source et photos : Eric Tariant pour Reporterre.

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