123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

Habitat et urbanisme

Le naufrage de MaPrimeRenov’, révélateur de l’impasse des politiques néolibérales

Un salarié du secteur de la rénovation manifeste le 12 mai 2025 devant le siège de l'Anah pour demander des financements à la hauteur des enjeux. Le 5 juin, une vingtaine d'acteurs du secteurs ont exprimé leur inquiétude face à la décision du gouvernement de suspendre le dispositif.

En s’appuyant sur le secteur privé pour piloter son programme de rénovation thermique des bâtiments, l’État n’a pas été capable d’endiguer le risque de fraude massive.

Comment la septième puissance mondiale s’est-elle retrouvée incapable de déployer un plan de rénovation des bâtiments qui résiste aux turbulences ? L’arrêt de MaPrimeRenov’ est le révélateur d’un double échec politique.

Il souligne d’abord l’incapacité de la France à voir loin et soutenir, dans la durée, un programme crucial pour le climat qui commençait enfin à porter ses fruits. Il jette ensuite une lumière crue sur son incapacité à prévenir le risque de fraude.

Les usurpations d’identité et demandes fictives sont devenues de plus en plus massives à mesure que la manne grossissait. En 2024, 1 dossier sur 10 était frauduleux, selon l’Agence nationale de l’habitat (Anah), qui n’a pas les moyens de faire face.

Ce risque d’arnaque était pourtant identifié dès la conception du dispositif. Mais il n’a pas pu être endigué malgré quatorze réformes mises en œuvre entre 2020 et 2025.

« On a misé sur l’autocontrôle par les entreprises elles-mêmes et on a externalisé beaucoup de missions, alors que la capacité de contrôle des services de l’État, l’ingénierie publique, ont été largement mises à mal ces dernières années », explique à Reporterre Laurent Janvier, secrétaire fédéral du syndicat Force ouvrière (FO) de la Fédération de l’équipement, de l’environnement, des transports et des services.

Par ailleurs, avec l’obligation faite aux particuliers de prendre un accompagnateur, depuis 2023, une kyrielle d’acteurs privés ont fait leur entrée dans le secteur, en renfort des associations qui faisaient ce travail. Cela a entraîné de nombreuses dérives : démarchage abusif, surfacturation des services rendus, promesses de gains irréalistes, pressions à la signature ou absence d’accompagnement effectif.

Ce fiasco révèle les effets d’une idéologie qui charpente l’action publique depuis le début des années 2000. Cela fait vingt ans que l’État n’a qu’une seule obsession : supprimer des postes de fonctionnaires pour confier ces missions aux entreprises privées, soi-disant plus « agiles », « souples » et « dynamiques ».

Une politique suspendue… parce qu’elle fonctionne

Et pourtant, le dispositif semblait enfin mature. Après des années de gâchis d’argent public dans des monogestes peu vertueux, l’accent avait été mis sur la rénovation globale, plus coûteuse mais aussi plus efficace. Grâce à l’interdiction de louer des passoires thermiques, entrée en vigueur en janvier 2025, les propriétaires bailleurs étaient fortement incités à passer à l’action. Les chiffres le prouvent : au premier trimestre 2025, les demandes ont été multipliées par trois et la dynamique s’est poursuivie en avril. Enfin une politique publique climatique qui commençait à porter ses fruits à grande échelle.

Un succès difficile à gérer. « Les services départementaux de l’Anah font face à une pression inédite [...], sans augmentation proportionnée des moyens humains, financiers et techniques des services instructeurs », alertait Karen Erodi, députée La France insoumise (LFI) du Tarn. Elle dénonçait notamment l’allongement des durées de traitement qui pénalise les particuliers et les entreprises du secteur.

« L’État n’est pas capable d’assurer la montée en charge, il manque 2 milliards d’euros pour faire face aux besoins », dit Jacques Baudrier, adjoint au logement de la capitale. Après avoir subi un coup de rabot de 460 millions d’euros au budget 2025, le dispositif a donc été brutalement suspendu.

Toutes les expertises soulignent pourtant l’urgence. La rénovation est un levier d’action prioritaire pour la transition énergétique : 16 % des émissions de gaz à effet de serre de la France et 45 % de sa consommation finale d’énergie proviennent des bâtiments.

Paradoxalement, les économies budgétaires d’aujourd’hui ne font que renchérir les efforts de demain. Et inversement, les efforts financiers réalisés pour la sobriété sont autant d’économies sur le long terme. C’est aujourd’hui qu’il faut déployer un « quoi qu’il en coûte » de la transition énergétique, pour que le mur financier nécessaire à la bifurcation ne soit pas infranchissable demain.

legende