Le parc de La Courneuve mérite mieux qu’un projet immobilier

19 septembre 2016 / Mehdi Bouteghmès et Patrick Bouchain



Le parc de La Courneuve est le plus grand espace vert de Seine-Saint-Denis. Les auteurs de cette tribune s’interrogent sur l’avenir, au sein du Grand Paris, de ce lieu chargé d’histoire, dont la richesse patrimoniale mériterait d’être mise en valeur.

Mehdi Bouteghmès est conseiller municipal de La Courneuve et Patrick Bouchain est architecte, il a entre autres imaginé le Lieu unique, à Nantes.


Le parc Georges-Valbon — ou parc de La Courneuve — est considéré comme le « poumon vert » de la Seine-Saint-Denis. Il représente aussi un tiers du territoire courneuvien, mais demeure cependant coupé du reste de la ville par l’autoroute A1. Les activités, dans ce parc en réduction nette depuis quelques années, posent aujourd’hui la question de son avenir. Peut-on laisser un tel potentiel patrimonial, territorial et naturel stagner ?

Dans le cadre des réflexions des ateliers du Grand Paris, l’un des projets phares de ces réflexions était celui du « Central Park du Grand Paris », proposé par l’agence d’architecture Castro Denissof & associés. Ce projet prévoyait la construction de 24.000 logements le long de la périphérie du parc. Pensé à l’échelle du Grand Paris, ce projet a suscité une opposition importante chez les habitants des villes mitoyennes du parc, mais aussi de la part des acteurs associatifs et politiques locaux. Le chef du gouvernement, Manuel Valls, souhaitait retenir ce projet dans le cadre des travaux de la métropole du Grand Paris, pour finalement y renoncer en octobre 2015.

Quel hommage rendons-nous à ce patrimoine, à cette mémoire, à cet héritage ?

Cette polémique a eu le mérite de placer la question du parc dans le débat politique. Une concertation a été lancée afin d’évaluer la pertinence du projet à une échelle réduite, en prenant en compte les problématiques des villes limitrophes. Les résultats confortent l’idée que’urbaniser les franges du parc ne répond définitivement pas de manière pertinente à la crise du logement en Île-de-France et en France. La consultation des habitants et des acteurs locaux a permis de rétablir le rôle du parc à l’échelle intercommunale de Plaine-Commune, qui englobe les villes de La Courneuve, Saint-Denis, Stains. Elle a aussi souligné les enjeux qui le lient aux rénovations urbaines qui ont lieu actuellement dans les villes de Seine-Saint-Denis.

Pour penser l’avenir du parc de La Courneuve, penchons-nous sur son histoire. De 1957 à 1971, le parc abritait le plus ancien bidonville de France, celui de la Campa, composé d’une population importante. Beaucoup de Courneuviens sont les héritiers de cette mémoire. Aujourd’hui, cette histoire est associée à celle des 4.000 logements de La Courneuve, celle des grands-ensembles, et est ravivée par la résurgence des bidonvilles que beaucoup veulent éradiquer sans résorber la pauvreté. Ce retour dans l’histoire nous permet aussi de mettre en avant l’aberration de la construction massive d’autant de logements sur ce qui représente un tiers du territoire courneuvien. Quel hommage rendons-nous à ce patrimoine, à cette mémoire, à cet héritage, dont la souffrance est encore vive ?

Mais remontons encore le temps. Avant les bidonvilles, qu’y avait-il sur ces 415 ha de parc ? La Plaine-des-Vertus, ancien nom de la Plaine-Commune, s’étendait de La Courneuve et ses environs jusqu’à Saint-Denis et nourrissait Paris, particulièrement en choux. La Plaine-des-Vertus, c’était des champs maraîchers et légumiers qui représentaient l’essentiel de l’activité économique de La Courneuve, avant la grande période industrielle. Ici, nous avons été traversés par l’histoire : avant d’avoir les grands-ensembles de Paris, avant d’avoir les usines de Paris, nous avions eu les champs de Paris, et ce n’est pas une anecdote.

Et que dire du sens de l’histoire ! Les idées ont la vie longue. Dans les années 1920, on veut construire une ville nouvelle à l’emplacement de la Plaine-des-Vertus. Rien de moins que 100.000 logements desservis par une ligne de trains directs. La crise des années 1920 a raison de ce projet, mais les terrains sont acquis et resteront en culture jusque dans les années 1960. À la même époque, en 1922, on voulait construire un stade olympique à La Courneuve, pour les jeux de 1924. On lui préférera le Sud et le stade Jean-Bouin. Voilà qu’un siècle plus tard, ce projet de construction d’équipements sportifs reprend de la vigueur pour les jeux de 2024 : La Courneuve, sur le territoire de Plaine-Commune, fait partie des sites sélectionnés pour accueillir le village olympique.

Créer un écomusée digne de ce nom, un musée vivant

Chacune de ces périodes a laissé ses fortes marques sur notre territoire et nous sommes riches aujourd’hui d’un patrimoine aussi divers que profond. Cela nous laisse pour les grands ensembles la figure emblématique des 4.000, pour le patrimoine industriel, des usines comme Champagnole, Babcock, Cusenier ou Mécano et pour le patrimoine maraîcher, un ancien « moulin », une maison d’agriculteur, mais, surtout, l’une des plus grandes collections d’outils de France et d’Europe ! Outils qui peuvent être encore utilisés pour reproduire des techniques agricoles aujourd’hui disparues, évincées par l’industrialisation de l’agriculture. Ils méritent d’ailleurs d’être utilisés et nous devons faire en sorte de susciter l’intérêt autant local que national, et même international. Notre maison d’agriculteur a servi pendant des années comme écomusée (il a fermé en 1998), il accueille aujourd’hui des enfants dans le cadre des temps d’aménagement périscolaire et permet au service du patrimoine de notre ville de continuer la culture selon les anciennes techniques agricoles dans un jardin expérimental. Il est clair de voir où nous voulons en venir. Au lieu de discuter du nombre de logements à intégrer à ce parc, nous devons proposer de nouvelles ambitions culturelle et patrimoniale.

Ainsi, pourquoi ne pas investir ces collections qui dorment littéralement à côté des sarcophages mérovingiens dans le parc et créer un écomusée digne de ce nom, un musée vivant où nous reproduirons les techniques maraîchères ? Où, dans un mal urbain de plus en plus fort, nous éduquerons nos enfants à être en contact avec la terre et à avoir un autre rapport à la consommation et à l’alimentation ? Pourquoi ne pas faire ressurgir la rivière du Croult, qui passe sous La Courneuve par le parc pour se déverser dans la Seine à Saint-Denis ?

L’ambition n’a de limite que l’imagination. Les Courneuviens, les habitants de Seine-Saint-Denis et les Franciliens méritent plus, méritent mieux. Le rayonnement régional, voire international, d’un tel équipement de la future métropole ne peut être ignoré, ni par les habitants ni par les décideurs politiques. Actuellement stockées dans un hangar destiné à être remplacé par des logements, ces collections seront déplacées encore plus loin des regards en attendant qu’une décision forte, une décision politique, valorise l’identité de notre ville et porte en avant son histoire.




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Lire aussi : A La Courneuve, le plus grand parc populaire d’Ile-de-France est menacé par les promoteurs

Source : Courriel à Reporterre

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et inters sont de la rédaction.

Photos : © Julie Rochereau/Reporterre

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