A La Courneuve, le plus grand parc populaire d’Ile-de-France est menacé par les promoteurs

25 juillet 2016 / Marie Astier et Julie Rochereau (Reporterre)



Avec ses buttes couvertes de bois ou de fleurs, ses prairies et ses lacs, le parc Georges Valbon n’a rien à envier aux jardins du château de Versailles. Situé au coeur de quartiers populaires, il accueille de nombreuses familles. Mais ces terrains, proches de Paris, attirent les promoteurs immobiliers.

- La Courneuve (Seine-Saint-Denis), reportage

D’un côté de la deux fois trois voies, des barres d’immeubles. De l’autre, des grilles surplombées de hauts arbres. Sitôt passée l’entrée du parc, un paysage de grandes étendues d’herbes et de petites buttes boisées fait oublier le brouhaha de la ville. La fraîcheur accueille le promeneur estival. On respire.

En plein cœur de la Seine-Saint-Denis, les 400 hectares du parc Georges Valbon, ou parc de la Courneuve, s’étalent entre les cités Floréal, à Saint-Denis, la cité des 4.000, à la Courneuve, ou encore la cité des Trois-Rivières, à Stains. C’est le troisième parc d’Île-de-France, après le bois de Boulogne et celui de Vincennes.

En cet après-midi d’été, des cris s’élèvent du côté des jeux pour enfants. Une grande tour de bois mène à un large pont de singe. Ça court dans tous les sens et Hachemi a bien du mal à garder les yeux sur son fils et sa nièce. « Ici, les enfants, on peut les lâcher, leur donner plus de liberté », dit le trentenaire. Parisien, il a autrefois vécu dans le coin et venait étant enfant. « On faisait du vélo, on allait dans la forêt », se rappelle-t-il. S’il habite aujourd’hui Paris, il continue de se déplacer sur le terrain de ses jeunes années : « Dans la capitale, les parcs sont vite bondés, on manque d’espace. Et puis ici, c’est plus convivial. »

« Il y a aussi des coins sauvages avec des lapins, des oiseaux » 

Un peu plus loin, alignées sur un muret à l’ombre des arbres, un groupe de mères aux voiles colorés tient conciliabule. Une vient de Romainville en voiture : « On a une maison, un jardin, mais c’est pas pareil, ici, il y a de l’espace, et on rencontre des gens. » Une autre habite à Stains et vient depuis toujours. « Il y a des cascades, des aménagements, des paysages : c’est magnifique ! dit-elle. Et puis, il y a plein d’activités : avec la Maison du parc, les enfants ont fait des ateliers potager et ont fabriqué un hôtel à insectes. Moi, j’ai appris à fabriquer des crèmes de soin bio. » Ses amies poursuivent l’énumération : tours de poney et de calèche, accrobranche à certaines périodes de l’année, barques, voiturettes, jeux pour enfants et jeux d’eau. À l’évocation de la possibilité de projets immobiliers sur le parc, notre Stanoise réagit : « Oui, j’en ai entendu parler. Ça gâcherait le paysage ! Il y a une manifestation ce dimanche, je vais essayer de venir. »

De l’autre côté de la butte, à la lisière des bois et de la pelouse, un groupe de jeunes se repose à l’ombre. Ils viennent avec le service jeunesse de Drancy, explique leur animateur, Franck. « On prend l’air, il n’y a pas de voiture, pas de pollution, c’est gratuit… Et puis on peut draguer », blague-t-il en regardant ses ados du coin de l’œil. « À Drancy, le parc est vingt fois plus petit. Ici, c’est grand et ça change tout ! » Un des jeunes propose un foot, la petite équipe se dirige vers la pelouse.

Entre les buttes, un lac s’étend. Au bord de l’eau, un couple s’étreint, une famille termine son pique-nique, un peloton de coureurs passe. La variété des paysages et des activités est à l’image de la diversité des utilisateurs. Deux jeunes filles, Elsa et Justine, bronzent en surveillant le petit-frère et la petite-sœur. « Il y a des coins pour jouer et des coins pour bronzer, et puis c’est beau. » Foulard sur la tête et short, un groupe de randonneurs semble sur le chemin du retour. Ces retraités font partie du club de randonnée du 12e arrondissement de Paris. « Ici, il n’y a pas de foule, c’est bien entretenu, et puis il y a aussi des coins sauvages avec des lapins, des oiseaux », se réjouissent-ils. Une mamie assise sur un banc au bord de l’eau raconte venir depuis 1972 : « Quand j’en ai marre de Saint-Denis et du béton, je vais marcher ici, ça me détend. »

« Ce parc, c’est notre jardin commun » 

Les premiers travaux ont débuté dans les années 1960. En cette époque de trente Glorieuses, les élus de la ceinture rouge n’hésitaient pas à lancer d’ambitieuses politiques publiques en faveur des classes populaires. Les prairies, les sentiers, les bois, les lacs, les étangs, les cascades, les coteaux ont été créés par tranches, jusqu’en 2003. Aménagé sur d’anciennes terres maraîchères, le parc est devenu un lieu d’accueil de la biodiversité, classé Natura 2000. Le département a recensé jusqu’à 44 espèces d’oiseaux dans certaines zones. Une espèce de héron menacée en Europe, le Blongios nain, s’y reproduit, de même que le crapaud calamite, rare en région parisienne.

« Vous avez remarqué ? On ne voit aucun immeuble », souligne Claudie Gillot-Dumoutier, une habitante de la cité Floréal. Son coin préféré, c’est la roseraie, qui comprend plus d’une centaine de variétés. « Il y a des couleurs, des senteurs ! Ce parc, c’est notre jardin commun, estime-t-elle. Il a été construit avec nos impôts, alors quand on a entendu parler des projets immobiliers, c’était comme un hold-up ! » Cette ancienne élue de Saint-Denis a commencé à s’inquiéter il y a environ un an et demi, au printemps 2015, quand elle a entendu parler du projet de « Central Park » de l’architecte Roland Castro. Dans le cadre du Grand Paris, il propose la construction d’un écoquartier de 24.000 logements sur 80 hectares empruntés au parc. Le projet « contribuerait au bonheur de ses habitants autant qu’au prestige de notre pays, il serait un élément visible et sensible du rêve français », vante alors le cabinet d’urbanisme. Le Premier ministre, Manuel Valls, propose d’en faire une opération d’intérêt national, et le président du conseil départemental de Seine-Saint-Denis, Stéphane Troussel (PS), le considère comme une « opportunité pour le département ».

« Amener de nouvelles populations plus aisées » 

Mais très vite, des voix se sont élevées. Deux collectifs se sont créés. Le Collectif pour la défense et l’extension du parc de la Courneuve-George-Valbon, qui regroupe associations, syndicats et élus de divers partis, a lancé une pétition qui a récolté 6.500 signatures en ligne et près de 10.000 sur papier. Le second, le collectif Notre parc n’est pas à vendre, a décidé d’organiser un pique-nique tous les dimanches.

Tous dénoncent un projet immobilier imaginé pour les riches, au détriment d’un équipement utilisé par les pauvres. « Non loin, ils veulent développer l’aéroport d’affaires du Bourget, et aussi construire le grand centre commercial et de loisirs Europacity. Le projet Central Park s’inscrit dans l’idée d’amener de nouvelles populations plus aisées dans cette partie de la Seine-Saint-Denis, et de valoriser économiquement un parc qui ne rapporte quasiment rien et qui coûte cher à entretenir », explique Étienne Penissat, sociologue et chargé de recherches au CNRS, membre du premier collectif. « Ils veulent construire la métropole du Grand Paris au détriment des populations qui y vivent, les repousser toujours plus loin », craint Claudie, elle aussi impliquée dans même collectif. « Et puis, on connaît les enjeux climatiques, on sait que s’il y a réchauffement, les gens vont avoir besoin de lieux comme ça pour se ressourcer. »

Devant la fronde, Stéphane Troussel a retiré son soutien. Et à l’automne 2015, le « Central Park » de Roland Castro n’a pas fait partie des opérations d’intérêt national annoncées par Manuel Valls. Les habitants ont poussé un premier ouf de soulagement. Mais l’idée de grignoter le parc par ses franges n’est pas abandonnée des élus et promoteurs, loin de là. « Maintenant, ils veulent nous faire Central Park par petits bouts, c’est toute une série de projets qui menacent la zone », explique Étienne Pénissat.

« Renforcer la porosité entre le parc et les communes alentours » 

La menace la plus tangible se situe sur la commune de Dugny, à l’est du parc. Elle accueillera à partir de 2017 une des gares de la « tangentielle Nord », nouvelle ligne de train reliant les banlieues nord de Paris. Or, qui dit gare dit nouveaux aménagements. Le projet a été présenté le 5 juillet dernier par le président du département, Stéphane Troussel, et les maires de Dugny et de La Courneuve. Déclaration du président départemental au journal Le Parisien, présent ce jour là : « Nous n’urbaniserons pas le terrain des Essences et nous souhaitons également préserver l’Aire des vents, qui accueille de nombreux événements festifs. »

Mais les documents du cabinet d’architectes laisse présager autre chose. Une partie de l’Aire des vents, partie du parc qui accueille notamment la Fête de l’Huma, serait urbanisée pour accueillir le village des médias et le pavillon du volley-ball lors des JO de 2024, à l’organisation desquels la France est candidate. Le tout serait ensuite reconverti en logements. « Environ un tiers de l’Aire des vents serait urbanisé, ainsi qu’une partie du Vallon écologique, classé Natura 2000. On estime que 2.000 à 3.000 logements seraient construits », avance Étienne Penissat. Et puis Manuel Valls, « dans ses réponses [aux courriers qui lui ont été envoyés], refuse d’acter qu’il n’y aura pas de construction sur le parc », regrette le sociologue.

À la place de ces projets immobiliers, les défenseurs du parc aimeraient des travaux pour le rendre plus accessible et attractif. « Il manque un point de baignade, note Claudie, et il faut renforcer la porosité entre le parc et les communes alentours. Par exemple, l’une des entrées du côté de Stains a été fermée, il faudrait la rouvrir ! »

La zone est aussi difficilement accessible en transports en commun, seuls des bus conduisant aux portes du parc. « Mais une des nouvelles gares de la tangentielle Nord pourrait amener les gens », suggère Claudie. Autre chantier majeur, au Sud, le parc est bordé par l’autoroute A1, qui empêche la circulation entre l’espace vert et La Courneuve. « Il faudrait recouvrir l’autoroute, pour connecter cette ville au parc, explique Claudie. En plus, cela leur ferait de nouveaux terrains, et ils pourraient en construire, des logements ! Mais les classes populaires encaissent déjà suffisamment au quotidien. On doit préserver leur qualité de vie. »




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Source : Marie Astier pour Reporterre

Photos : © Julie Rochereau/Reporterre

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