Le saviez-vous ? Le terreau détruit les tourbières
La majorité des terreaux utilisés en France sont à base de tourbe, une matière première qui n'est pas renouvelable. - Flickr / CC BY-NC-SA 2.0 Deed / Elspeth Briscoe
La majorité des terreaux utilisés en France sont à base de tourbe, une matière première qui n'est pas renouvelable. - Flickr / CC BY-NC-SA 2.0 Deed / Elspeth Briscoe
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La tourbe est un ingrédient central dans les terreaux. Une matière précieuse, qui ne devrait pas être exploitée. Des alternatives existent, mais elles restent minoritaires et leur efficacité est sujette à débat.
Avez-vous déjà regardé de près la composition des sacs de terreau que vous achetez en jardinerie ou au supermarché ? Vous y verrez très souvent figurer la mention « tourbe blonde », « tourbe brune » ou encore « tourbes de sphaigne ». Les producteurs de terreaux apprécient la tourbe pour sa grande capacité à retenir l’eau et à la restituer progressivement aux plantes, un atout qui permet de limiter les arrosages. Autre avantage : c’est une matière organique stable, qui ne se dégrade pas rapidement.
Depuis quelques années, l’extraction de cette matière, issue de la décomposition de végétaux, est pointée du doigt : non seulement elle détériore les tourbières, zones humides à l’écosystème fragile, mais elle entraîne aussi la libération en fortes quantités du CO₂ qui y est stocké depuis des millénaires.
« Pour récupérer la tourbe, il faut drainer la tourbière, ce qui perturbe complètement l’équilibre du milieu, explique Naomi Le Boursicot, assistante de programmes au Pôle-relais tourbièresde la Fédération des conservatoires naturels. La tourbière ne peut plus produire. Le carbone qui était stocké dans cette matière va s’évacuer très rapidement. Or, la tourbe n’est pas une matière renouvelable à l’échelle humaine. Elle ne prend qu’un millimètre par an, parfois moins. »
« La tourbe est un produit que les consommateurs ne connaissent pas »
Reste à trouver du terreau sans tourbe. Pour cela, il faut scruter les étiquettes. La mention des différents composants doit être affichée. « Une majorité des terreaux actuellement vendus comportent toujours une forte proportion de tourbe, déplore Naomi Le Boursicot. Quand les gens cherchent un terreau sans tourbe, souvent, ils ont des difficultés à en trouver, ou bien ils doivent se contenter d’une seule référence. »
Le Pôle-relais tourbières a publié en 2019 une liste de produits sans tourbe. Elle est toujours disponible, mais les produits référencés peuvent ne plus être vendus ou avoir changé de composition. Une mise à jour devrait être réalisée en cours d’année.
Florentaise, le leader du terreau en France, propose plus d’une quarantaine de références sans tourbe. « Il ne suffit pas de proposer des produits sans tourbe, constate Éric Beaudet, directeur général de la société. Il faut une réceptivité de la part du client et du distributeur. Or peu de distributeurs ont pris conscience du problème. Il y a encore trois ou quatre ans, cette question ne préoccupait personne. Quand on dit qu’il faut réduire le plastique, c’est simple, tout le monde comprend pourquoi. Mais la tourbe est un produit que les consommateurs ne connaissent pas. Il faut une part de pédagogie. »
Fibres de bois et écorces de résineux
Pour remplacer la tourbe, des alternatives existent. Florentaise s’est, par exemple, tourné vers les fibres de bois, qui ont l’avantage d’être stables et de permettre une bonne aération. Mais elles retiennent moins l’eau que la tourbe. Le producteur les combine donc avec des écorces de résineux. « En 2015, nous avons breveté un nouveau produit à partir d’écorces qui sont transformées mécaniquement afin d’en modifier la porosité. Cela leur confère une capacité de rétention de l’eau équivalente à celle de la tourbe », assure Éric Beaudet.
D’autres fabricants de terreaux ont recours à la fibre de coco. « Mais faire venir cette matière d’Inde ou du Sri Lanka ne serait pas le plus judicieux !, explique le responsable de Florentaise. Nous n’en utilisons donc pas en France, seulement pour nos activités en Chine. »
Parmi les nombreuses marques de terreaux, l’Ecolabel européen peut permettre de se repérer. Il n’est en effet pas accessible pour les produits qui utilisent de la tourbe. « Mais il ne fixe pas de critères d’efficacité », souligne Éric Beaudet, dont plusieurs produits bénéficient de ce label.
Des alternatives pas toujours convaincantes
Or les résultats des terreaux sans tourbe ne sont pas toujours à la hauteur des attentes des jardiniers, professionnels ou amateurs. Dans un test, Terre Vivante constatait en 2021 que « les résultats des terreaux totalement sans tourbe ne sont pas encore au niveau de ceux qui en contiennent. […] Néanmoins, certains fabricants ont beaucoup progressé sur la qualité des fibres de remplacement et leurs terreaux, où la tourbe est devenue minoritaire, obtiennent des résultats aussi bons que les meilleurs terreaux à base de tourbe ».
Dans un test plus récent, mené en 2023 par 60 Millions de consommateurs, les pétunias en pot se sont révélés moins beaux avec les terreaux sans tourbe. « Les quatre terreaux sans tourbe de notre échantillon figurent parmi les six dans lesquels les pétunias poussent mal ou très mal. Cela ne démontre pas un lien de cause à effet. Mais peut-être les terreaux grand public sans tourbe ne sont-ils pas encore tout à fait au point pour la culture de plantes en pots ou en jardinière ? », s’interrogeait alors le magazine.
Pour Claude Gramont, président du fabricant Agriver, la réponse est oui. Rien ne remplace la tourbe, à ses yeux, même si sa société développe depuis cinq ans des produits qui n’en contiennent pas. « Si on veut avoir de bons résultats agronomiques pour les semis, le rempotage ou les plantes en pot, on est obligé de mettre de la tourbe. Les produits sans tourbe ne sont pas aussi performants », assure celui qui commercialise terreaux et amendements bio sous la marque Tonusol depuis près de quarante ans. « Je souhaite qu’un consommateur qui achète mon terreau pour ses semis obtienne de bons résultats, qu’il ne soit pas déçu. »
Une chose est sûre : avec ou sans tourbe, pour qu’un terreau soit digne de ce nom, il doit avoir au minimum un bon taux de rétention. « C’est le premier indicateur à regarder pour se faire une idée, conseille Éric Beaudet, de Florentaise. S’il affiche 450 ou 500 millilitres d’eau par litre de terreau, c’est faible. Ce terreau nécessitera d’être beaucoup arrosé. À partir de 600 ml/l, on sait qu’on a un terreau qui retient bien l’eau. »
Bien sûr, d’autres facteurs entrent en jeu. À chacun de tester et de se faire sa propre idée. Pour les plus ambitieux, il est possible de se passer de terreaux industriels et de faire son propre mélange. Le jardin botanique de Neuchâtel (Suisse) propose quelques recettes.
La tourbière de Baupte en voie de réhabilitation
« En France, il n’existe qu’une petite dizaine de sites d’extraction », dit Naomi Le Boursicot, du Pôle-relais tourbières. Le plus important se situe dans la Manche, à Baupte. La société Florentaise, qui l’exploite depuis 2015, va cesser de le faire à la fin de 2026. « Cette tourbière est en phase de réhabilitation, explique Eric Beaudet, son directeur. Nous faisons remonter progressivement le niveau de l’eau, de façon à ce que les espèces de la faune et de la flore puissent réinvestir petit à petit le milieu. » Conséquence : plus d’une cinquantaine d’agriculteurs pourraient être concernés par la remise en eau qui immergerait une partie de leurs pâturages.