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ReportageAgriculture

Les Corses tentent de sauver leurs ruches en proie à la crise climatique

En Corse, l’abeille noire Apis mellifera mellifera, endémique et robuste, est de plus en plus en difficulté à cause du changement climatique.

Des plaines aux vallées d’altitude, les apiculteurs corses subissent une baisse des récoltes. Le changement climatique fragilise l’écosystème où bourdonnent les abeilles locales, exigeant de difficiles adaptations.

Calacuccia et région de Casinca (Haute-Corse), reportage

Au petit matin, la lumière rase remonte les pentes boisées de la Casinca, caressant les chênes-lièges et les champs encore humides de rosée. Entre deux haies d’arbousiers, le vrombissement régulier des abeilles monte des ruches comme un souffle vivant. Ici, à 37 ans, Rémi Fouilloud veille sur une partie de ses 200 colonies. Cette année, comme pour beaucoup d’apiculteurs à travers l’île, le verdict est sans appel : pas de miellat.

« Les années se suivent et ne se ressemblent pas », lâche-t-il en soulevant un cadre bourdonnant, couvert d’abeilles noires. « Le réchauffement climatique assèche le nectar. Avant, les miellées duraient trois semaines, maintenant c’est à peine une. »

« On voit les fleurs se flétrir presque sous nos yeux »

La miellée, c’est la période durant laquelle les fleurs produisent du nectar ou que certains insectes, comme la cicadelle, sécrètent du miellat, que les abeilles transforment en miel. Mais avec la chaleur et la sécheresse, les fleurs fanent plus vite, parfois avant même d’avoir pu être butinées.

« Le miellat, c’est un miel sombre et corsé qui fait notre fierté… Cette année, il n’est tout simplement pas là, se lamente Rémi Fouilloud. On voit les fleurs se flétrir presque sous nos yeux, le maquis n’a plus le temps de nourrir ses hôtes ailés. Et ça, c’est partout pareil en Corse. »

«  Avant, les miellées duraient trois semaines, maintenant c’est à peine une  », constate Rémi Fouilloud, apiculteur en Casinca. © Paul-Mathieu Santucci / Reporterre

Le maquis corse est bien plus qu’un décor : bruyères blanches, cistes, immortelles, asphodèles… Cette mosaïque florale nourrit les abeilles du printemps à l’automne. « C’est lui qui donne nos six miels AOP : printemps, maquis de printemps, miellat du maquis, maquis d’été, châtaigneraie, maquis d’automne », énumère Matteu Tristani, président de l’Appellation d’origine protégée (AOP) Miel de Corse.

Mais l’équilibre est fragile. « Un hiver trop doux ou une sécheresse prolongée, et c’est toute la chaîne qui se brise », dit-il. Dans certaines zones, les apiculteurs observent déjà des colonies moins populeuses et moins productives.

Une production AOP fragilisée

« C’est une période bien difficile », poursuit Matteu Tristani. « On a augmenté le nombre de ruches, mais le tonnage ne suit pas. On compense juste pour éviter l’effondrement. »

Les chiffres le confirment : la production AOP oscillait autour de 250 à 300 tonnes par an au cours des deux dernières décennies, avec un pic à 345 tonnes en 2015. En 2020–2021, elle est tombée à environ 240 tonnes. « En 2021, 70 % des apiculteurs AOP n’ont rien récolté au printemps, rappelle-t-il. Et pour qu’une exploitation tienne, il faut environ 19 kilos de miel par ruche. »

Hivers trop doux, gelées tardives, pluies battantes… « Un hiver chaud fait pondre les reines dès décembre, mais si le froid revient en mars, tout est perdu », poursuit le responsable.

Des ruches moins peuplées, plus nombreuses, et que l’on doit nourrir : le nouveau paradigme des apiculteurs corses causé par le changement climatique. © Paul-Mathieu Santucci / Reporterre

À ces aléas climatiques s’ajoutent des ennemis invisibles. « On a le cynips du châtaignier, le bombyx, et les intrants agricoles qui empoisonnent nos abeilles », énumère Matteu Tristani. Ces parasites ne sont pas directement causés par le réchauffement, mais leurs dégâts sont renforcés par des hivers plus doux et par la fragilisation des arbres.

Autre changement majeur : l’alimentation des ruches. « Avant, on ne nourrissait jamais les ruches. On se moquait même du continent pour ça. Aujourd’hui, certains n’ont plus le choix, surtout en plaine. » Nourrir les ruches consiste à donner aux abeilles du sirop de sucre ou du candi, afin de leur éviter la famine lorsque la nature ne suffit plus. Une pratique longtemps marginale en Corse, mais qui se répand.

« Chaque année est un pari »

Sur les routes sinueuses de l’île, les ruches se devinent par grappes, posées sur des restanques ou à l’ombre des châtaigniers. « Autrefois, on pouvait garder ses ruches fixes, mais depuis une quinzaine d’années, ce n’est plus possible, explique Matteu Tristani. Aujourd’hui, déplacer les colonies est une stratégie de survie : aller chercher les floraisons encore actives, éviter les zones traitées, contourner l’urbanisation qui grignote nos emplacements. »

À Calacuccia, dans la vallée du Niolu, Jérôme Albertini ajuste son enfumoir. « J’ai commencé en 2011 avec quelques ruches, raconte-t-il. Je me suis installé en 2018, mais chaque année est un pari. »

Lui aussi a vu sa production s’effondrer. Pour compenser, il transhume : Balagne, Niolu, Viscovatu, Cervioni… « Mais même en bougeant, on n’a aucune garantie. Certaines années, le miel du maquis d’été du Niolu est plus clair, les abeilles se tournent vers d’autres fleurs, peut-être par nécessité. » Il se souvient de l’an dernier : « On a eu un peu de châtaignier, ça s’est senti au goût. Mais en juin, un coup de chaud a tout arrêté net. »

Dans les magasins, le prix des miels importés est souvent largement plus bas que la production locale. © Paul-Mathieu Santucci / Reporterre

Face à la baisse des volumes, les miels importés à bas prix et parfois coupés au sirop se multiplient. « En grande surface, on en trouve à moins de 5 euros le kilo, dit Matteu Tristani. Nous, rien que le coût de production dépasse souvent ça. »

L’AOP reste pour lui le seul rempart : « On impose l’abeille corse, la transhumance, la traçabilité, le respect des terroirs. Sans ça, ce serait catastrophique. »

« Si on veut continuer à faire du vrai miel de Corse, il faut protéger l’abeille et la terre qui la nourrit »

Pour l’avenir, Jérôme Albertini veut rester lucide : « On doit sélectionner des abeilles plus résistantes, diversifier nos ruchers et surtout, se battre pour la ressource florale. Si on veut continuer à faire du vrai miel de Corse, il faut protéger l’abeille et la terre qui la nourrit. »

En quittant la Casinca pour redescendre vers la mer, le parfum des immortelles cède peu à peu la place à l’odeur salée du rivage. Rémi Fouilloud replie ses hausses vides, Matteu Tristani reprend la route des ruchers, Jérôme Albertini ferme ses caisses de transport.

Un problème qui dépasse les frontières

Leur combat dépasse les frontières de l’île. En Espagne, les apiculteurs voient aussi leurs miellées se réduire sous l’effet de sécheresses records. En Grèce, la chaleur extrême perturbe les floraisons du thym. En Californie, les ruchers migrent sur des milliers de kilomètres pour suivre les cultures en fleurs.

Partout, les abeilles servent de sentinelles à la santé des écosystèmes. En Corse, leur vrombissement s’accorde encore avec le souffle du maquis, mais la partition devient fragile. Le défi est désormais planétaire : maintenir un équilibre entre agriculture, climat et biodiversité.

Ici comme ailleurs, chaque cuillerée de miel porte la mémoire d’un paysage. Et chaque saison perdue rappelle que ce patrimoine, s’il n’est pas protégé, peut disparaître aussi vite que s’éteint le parfum d’une fleur au vent chaud de l’été.

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