Trop chers et trop concurrencés, les fruits et légumes corses se font jeter
Sur les étals des supermarchés corses, les tarifs sont parfois prohibitifs lorsqu'il s'agit de produits locaux. - © Paul-Mathieu Santucci / Reporterre
Sur les étals des supermarchés corses, les tarifs sont parfois prohibitifs lorsqu'il s'agit de produits locaux. - © Paul-Mathieu Santucci / Reporterre
Durée de lecture : 6 minutes
En Corse, des tonnes de fruits et légumes locaux finissent chaque été à la poubelle. Concurrencés par des imports à bas prix, les agriculteurs insulaires, sans protection collective, voient leur travail partir en fumée.
Bastia (Haute-Corse), correspondance
« Cet été, j’ai balancé plus de 400 kilos de tomates derrière le hangar. J’avais plus de clients, plus de frigo, et les associations ne pouvaient pas tout prendre. » Le maraîcher de la plaine orientale, qui préfère garder l’anonymat, baisse les yeux. Il ne parle pas d’un accident, mais d’un fonctionnement devenu normal. « Quand vous les cueillez, vous vous dites qu’elles vont finir dans une assiette. Pas dans un tas de pourriture. C’est écœurant. Mais je ne peux pas bosser pour perdre de l’argent. »
Et si l’homme ne veut pas donner son identité c’est aussi par peur du jugement. Il faut dire que le sujet est presque tabou dans sur une île classée parmi les territoires les plus pauvres de France. Ici, difficile d’avouer que l’on jette des légumes. Impossible également de savoir exactement combien de tonnes sont laissées au sol par les maraîchers sur l’ensemble de la saison.
Des imports plus rentables
« On ne le dit pas, avoue-t-il. Déjà parce que cela ne sert à rien de le crier sous tous les toits et ensuite parce qu’on se prendrait toutes les critiques sur le dos, de gens qui ne connaissent pas forcément notre quotidien. »
Sur son exploitation, comme sur tant d’autres en Corse, des fruits et légumes cultivés avec soin finissent à la benne ou pourrissent sur place, faute de débouchés. Chaque été, des tonnes de courgettes, de pêches ou de tomates mûrissent… sans avenir. Pendant ce temps, à quelques kilomètres, les supermarchés débordent de fruits importés, venus d’Espagne, d’Italie ou du Maroc. Moins chers. Plus rentables.
« Quand il y a un souci, c’est le producteur qui trinque »
Cette situation, Jacques-François Geronimi, président du groupement des maraîchers corses, la dénonce inlassablement. « Certains distributeurs ne jouent pas le jeu. Ils préfèrent s’approvisionner ailleurs. Pas tous, heureusement. Mais on travaille souvent à la parole, sans contrat. Quand il y a un souci, c’est le producteur qui trinque. »
En Corse, il n’existe toujours pas de centrale d’achat pour les fruits et légumes locaux. Chaque agriculteur vend selon ses propres canaux, souvent informels : une supérette, un grossiste, un restaurateur. Ces accords de gré à gré tiennent sur des promesses, parfois brisées en pleine saison. Et lorsqu’une commande est annulée ou qu’un distributeur change d’avis, il est déjà trop tard. Les fruits n’attendent pas. « On donne ce qu’on peut aux associations, mais ça ne couvre ni les coûts ni le temps investi », explique Jacques-François Geronimi.
« Il n’y a pas photo sur le goût »
Pourquoi ces produits, pourtant réputés pour leur qualité, se retrouvent-ils invendus ? Le nerf du problème, c’est le prix. Une pêche corse se vend souvent autour de 3 euros le kilo chez le producteur. L’équivalent espagnol est proposé à 1,80 euro. Idem pour les courgettes, les tomates, les melons : l’écart est massif. À variété égale et selon les supermarchés, le prix va parfois du simple au triple pour la tomate. Et pour les consommateurs corses — dans l’une des régions au plus faible pouvoir d’achat de France — il devient décisif.
« Il faut comprendre les familles, surtout avec l’inflation. Quand vous devez nourrir quatre personnes, vous comptez chaque euro », dit Roch Napoli, négociant à Biguglia depuis plus de trente ans. Lui continue de privilégier les produits corses « parce qu’il n’y a pas photo sur le goût », mais il voit bien que les grandes surfaces, les cantines, les centres de vacances « vont là où c’est le moins cher ».
Le coût d’une filière de qualité
Moins de pesticides, plus de main-d’œuvre, des rendements plus faibles, une logistique plus complexe : produire localement coûte plus cher. En face, les productions venues du sud de l’Europe s’appuient sur des filières industrielles rodées, des volumes gigantesques, des conditions sociales souvent moins protectrices. À la fin, le marché choisit le prix.
En théorie, la Corse dispose de conditions idéales pour une agriculture de qualité : diversité des sols, ensoleillement, traditions vivantes. Mais dans les faits, elle reste prisonnière d’un système désorganisé. Il n’y a pas d’outil logistique mutualisé, pas de véritable politique alimentaire régionale, peu d’accompagnement à la structuration des filières.
« C’est plus facile d’avoir des fruits de Barcelone que du producteur d’à côté »
« Il faudrait une coopérative insulaire, une plateforme régionale pour regrouper les volumes, mutualiser les coûts, sécuriser les ventes », suggère le directeur d’un supermarché bastiais qui souhaite lui aussi rester anonyme. La Corse étant une sorte de microsociété où tout le monde se connaît, le directeur a des idées, mais il préfère ne pas afficher son identité. « On aimerait tous vendre plus de local. Mais aujourd’hui, c’est plus facile d’avoir des fruits de Barcelone que du producteur d’à côté. »
Pour autant, là aussi, impossible de savoir quels sont les volumes importés et ce qu’ils représentent face au marché corse. « Ce que je peux vous dire c’est qu’en Corse on importe 96 % de ce que l’on consomme, poursuit ce responsable. Les 4 % restants sont produits ici. À partir de là on comprend facilement les logiques de commercialisation. C’est la rentabilité qui prime très souvent. Et puis chez certaines enseignes, quand vous vous servez sur des plateformes de distribution, il y a des pourcentages de rétribution. En clair, vous gagnez plus d’argent en vendant des légumes étrangers que des corses ! »
Prise de conscience
Du côté de la chambre d’agriculture de la Corse, qui regroupe depuis cette année les deux chambres départementales, on dit avoir pris conscience du problème. « On va demander une réunion à la rentrée de septembre, assure Jean-Baptiste Arena, le président. C’est vrai que les maraîchers ne sont pas structurés parce que je pense qu’ils n’ont pas réussi à s’entendre. Mais nous allons les aider. »
Une position partagée par l’Office de développement agricole et rural de la Corse. « Nous allons lancer des discussions avec les grands supermarchés afin d’écouler la production locale, dit Dominique Livrelli, le président. Le but c’est aussi de créer une centrale d’achat et qu’elle soit directement en lien avec les producteurs. »
Car sans outil collectif, chaque exploitation affronte seule la pression du marché. Les risques sont portés par le producteur : il plante à l’aveugle, sans garantie, puis assume les invendus, la logistique, la casse. Un système épuisant, qui décourage les jeunes et fragilise les plus petits.
Les conséquences d’un système
Ce n’est donc pas seulement une affaire de fruits invendus. C’est le révélateur d’une impasse. Celle d’un territoire agricole sans protection, dans une région pauvre, soumise aux logiques du libre-échange. Ici, le local devient un luxe. Un paradoxe tragique, dans une île qui aspire à plus d’autonomie alimentaire.
« Tant qu’on continuera à fonctionner chacun de son côté, à vendre sans garantie, à dépendre des grandes surfaces pour exister, on continuera à jeter », souffle l’agriculteur anonyme. Et avec ces fruits, c’est une certaine idée du goût, du travail bien fait, de la justice économique qui disparaît lentement.