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Entretien — Climat

« Les Iraniens sont littéralement assoiffés par le manque d’eau »

Des Iraniennes marchant sur le champ de sel séché du lac d'Ourmia, au nord-ouest de Téhéran, en 2011.

Sécheresse, pénuries, coupures d’électricité... L’Iran traverse depuis plusieurs jours une crise de l’eau poussant de nombreux Iraniens à manifester dans les rues. De quoi aggraver la situation déjà « catastrophique » du pays, analyse le spécialiste Thierry Coville.

En Iran, où la crise de l’eau provoque des pénuries et des coupures d’électricité, la population manifeste sa colère. Des soulèvements de la soif ont débuté le 15 juillet au Khouzestan, dans le sud-ouest du pays, en proie à une sécheresse depuis la fin du mois de mars. Au moins huit personnes sont mortes depuis le début de la mobilisation. Pour mieux comprendre les enjeux, Reporterre a interrogé le spécialiste de l’Iran Thierry Coville, chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris).

Thierry Coville. © Iris France

Reporterre — Que se passe-t-il en Iran ?

Thierry Coville : Le Khouzestan, dans le sud-ouest de l’Iran, est une région très chaude, où les températures dépassent les 50 °C l’été. Elle est frappée par une sécheresse depuis quelques mois. Les habitants sont littéralement assoiffés par le manque d’eau potable et les agriculteurs manquent de cette ressource pour irriguer leurs cultures. Plusieurs manifestations de colère se sont déroulées ces quinze derniers jours [à Susangerd, Mahshahr, Hamidiyeh, Chadégan, ou encore Ahvaz, la capitale de cette province].

Le manque d’eau aggrave une situation économique déjà dégradée, et se superpose à des tensions ethniques et religieuses. Le Khouzestan est l’une des provinces les plus pauvres, alors qu’elle abrite les principaux gisements de pétrole iraniens. Cette situation est très mal vécue par la population, une minorité arabe et sunnite, qui se sent discriminée et abandonnée par le pouvoir central. C’est un cocktail explosif.



Quelle est l’origine de la crise de l’eau en Iran ?

L’Iran est durement touché par le changement climatique, qui joue sur l’augmentation des températures et la sécheresse. Il y a aussi des problèmes de pression démographique et des mauvais choix de gestion de la ressource en eau, qui est surconsommée par une population de plus en plus nombreuse et par les industries, mais également en raison du développement d’une agriculture nécessitant beaucoup d’eau. Les manifestants dénoncent régulièrement le fait que la République islamique d’Iran a construit trop de barrages depuis la révolution, ce qui contribue à épuiser la ressource [647 étaient en fonction en 2015, favorisant ainsi l’assèchement des zones humides.]. Enfin, depuis le début des années 2010, l’État sous-investit dans l’entretien du réseau de distribution d’eau, les eaux usées ne sont plus assez traitées, ce qui s’explique en partie par le régime de sanctions que subit le pays. Il en résulte les coupures d’électricité et les sécheresses chroniques, d’une ampleur sans précédent.


Comment évoluent les soulèvements depuis leur lancement le 15 juillet dernier ?

Le mouvement s’est étendu dans l’ensemble de l’Iran, à Ispahan (centre), Tabriz (nord-ouest), Téhéran (nord), etc. D’abord en solidarité avec la population du Khouzestan, mais également en raison d’un sentiment de mécontentement contre le régime et du fait de ces coupures de courant et d’eau. L’inflation atteint 40 % dans le pays et l’économie a été en forte récession en 2018 et 2019. Officiellement, elle s’est un peu stabilisée en 2020, mais il y a eu le Covid-19. La situation économique et sociale est catastrophique, alors la crise de l’eau se fait ressentir encore plus durement, surtout pour les plus pauvres.

Les manifestants, pacifiques, visent directement le guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei [Le 27 juillet à Téhéran, les manifestants ont notamment scandé « À bas Khamenei » et « À bas le dictateur ».]. Ali Khamenei a répondu qu’il les comprenait, déclarant que « le problème de l’eau n’est pas un problème mineur, en particulier dans le climat particulier du Khouzestan ». Pour pallier à l’urgence, les Gardiens de la révolution [l’armée idéologique de la République islamique] ont envoyé au Khouzestan des camions transportant de l’eau, mais ces mesures à court terme ne rassureront pas les protestataires, qui réclament des changements structurels. Et, comme lors des manifestations de 2019 contre la hausse du prix de l’essence décidée par le gouvernement, l’exécutif a répondu par la répression en ce mois de juillet 2021 et causé des morts. [La police iranienne et les forces antiémeute ont tiré à balles réelles durant la mobilisation de juillet 2021, faisant au moins huit morts, dont un jeune de 16 ans à Izeh.]


Comment imaginez-vous la suite du mouvement ?

La suite du mouvement est très difficile à anticiper, d’autant que le mandat du nouveau président Ebrahim Raïssi débutera le 3 août. C’est la première crise que devra gérer son gouvernement. Les autorités iraniennes devront tout faire afin de retrouver un minimum de confiance de la part de la population.

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