Les agriculteurs et le changement climatique : « On en entend parler, mais qu’est-ce qu’on peut faire ? »

Durée de lecture : 6 minutes

28 février 2015 / Marie Astier (Reporterre)

Le changement climatique ? Les agriculteurs l’observent, par l’avancée des saisons et la météo de plus en plus irrégulière. Mais que faire ? En arpentant les allées du Salon de l’agriculture, Reporterre a discuté avec les témoins avancés du plus grand changement.

Prononcez les mots « changement climatique » devant un agriculteur, il fera une moue dubitative. Officiellement mis à l’honneur cette année au salon de l’agriculture, le sujet n’a pas atteint les allées du hall des bovins.

« Boh, le climat, on en entend parler, comme tout le monde », commencent la plupart d’entre eux. Mais de là à se sentir concernés… Entre la ferme dont il faut s’occuper et les comptes souvent dans le rouge, « on vit au jour le jour », lâche Pierre, éleveur de vaches Simmental dans l’Aveyron et membre de la coopérative Jeune montagne. Il fait du lait de qualité pour le fromage AOP Laguiole.

- Vaches Simmental -

« Honnêtement, entre agriculteurs on n’en parle pas beaucoup, ajoute quelques stands plus loin Didier, éleveur de moutons et vaches dans la Sarthe. Mais ça fait deux ans qu’on a des étés très humides, alors on se pose des questions. »

- Didier -

« Il est certain que ce n’est pas leur préoccupation première. Ils ont la tête dans le guidon », confirme Aline Bonnot, co-directrice de l’organisme de sélection du mouton charolais, qui travaille tous les jours avec les éleveurs. « Mais en même temps, cela les inquiète, poursuit-elle. Ils sont très dépendants des conditions climatiques, donc évidemment, ils sont touchés quand il y a une sécheresse ou qu’au contraire, comme en ce moment, les terrains sont très mouillés. »

- Aline Bonnot -

Des éleveurs tout de même sur la défensive. Anthony Gervais élève des Rouges des prés dans le Maine-et-Loire. Ses taureaux de plus d’une tonne ne manquent pas d’impressionner les visiteurs du salon. « Je considère que même si j’ai des vaches qui émettent des gaz à effet de serre, j’ai une exploitation très extensive avec beaucoup de haies, d’arbres, explique-t-il. Alors faut pas mettre tous les agriculteurs dans le même panier. »

- Ecouter Anthony Gervais :

David Brachet a de son côté 170 vaches laitières en Dordogne : « La population urbaine dit qu’on est fautifs. C’est vrai qu’en tant qu’agriculteur on a notre responsabilité, mais on n’est pas les seuls ! »

« On est en zone montagne, à mille mètres d’altitude, en pâturage extensif. On estime que l’on n’est pas coupables du changement climatique. Après c’est vrai que ça nous préoccupe, confirme Pierre. On a eu un été vraiment bizarre. Il a plu un mois et demi pendant la période des foins, on n’a pas pu récolter à temps… Alors on se demande si c’est cela le changement climatique. »

- Ecouter Pierre :

Même constat au stand de la Drôme, qui met notamment les viticulteurs bio à l’honneur. Grand sourire bonhomme et cheveux gris, Jean-Louis Labeaume est le président de la cave coopérative de Suze La Rousse : « On n’est pas des grands scientifiques, mais observe la nature. On s’aperçoit que l’on vendange de plus en plus de bonne heure. Avant c’était en octobre, puis c’est passé au 15 septembre, maintenant il n’est pas rare de commencer au mois d’août. Donc le changement climatique, on s’en rend compte. »

- Jean-Louis Labeaume -

Cheveux gris lui aussi, Jean-Luc Juthier est un jeune retraité de la culture de fruits dans la Loire. « Je me suis installé en 1978, raconte-t-il. Maintenant, on constate beaucoup plus de précocité des fruits. Par exemple, sur la variété de pêche Red Haven, avant on la cueillait le 15 août. Aujourd’hui elle est toujours cueillie en juillet. Pareil pour les cerises, on les commençait rarement avant le 10 juin, maintenant il n’est pas rare de commencer en mai. »

- Ecouter Jean-Luc Juthier :

- Jean-Luc Juthier -

Peuvent-ils apporter leur pierre à la lutte contre le changement climatique ? Il y a les fatalistes, comme Jean-Louis : « Je n’ai pas l’impression qu’en tant qu’agriculteur on puisse faire grand-chose. » Au stand des Jeunes Agriculteurs, David affirme avoir déjà commencé à faire sa part : « Au lieu de laisser les sols nus l’hiver, entre deux récoltes de maïs je sème des légumineuses. Cela permet de remplacer une partie du soja importé du Brésil. Mon but est de devenir autonome pour l’alimentation de mes vaches. »

Anthony se félicite de n’avoir jamais abandonné ses Rouges des prés et ses prairies à l’époque où l’on pensait que l’avenir de l’agriculture était dans l’intensification. « A une époque, j’étais ’has been’, se rappelle-t-il. Dans les années 70 il a fallu faire deux, trois, vaches par hectare, et aujourd’hui on revient à une vache. Il faut penser à toute la flore que l’on conserve autour de nos prairies : des haies, des ronces, des bocages. Je suis atterré de voir des régions où il n’y a plus de haies. C’est bien techniquement pour faire des céréales. Il faut nourrir la planète, mais il faut faire attention à ne pas la détruire... »

Quand on lui parle des scénarios qui prônent une diminution importante de notre consommation de viande, il ne bronche pas. Autant manger moins de viande mais de meilleure qualité. « Pas comme les steaks hachés servis au stand là-bas en face », lâche-t-il en désignant l’enseigne MacDo.

Certains considèrent même avoir déjà commencé à s’adapter au changement climatique. Agnès élève des vaches de la race bretonne Pie noire dans la Sarthe. « Avec nos races rustiques, on sera moins touchés, assure-t-elle. On les nourrit sans apport de céréales, on ne cultive pas de maïs et elles arrivent même à valoriser des fourrages grossiers tels que des ronces quand il n’y a pas assez d’herbe. Au pire, on diminuera le nombre de vaches à l’hectare. »

- Ecouter Agnès :

Sa seule inquiétude, les maladies : de nouvelles peuvent arriver, contre lesquelles les animaux ne seront pas immunisés.

Avec son mari Luc, ils considèrent que la clé de l’adaptation est dans l’autonomie. « On est en bio sur un élevage extensif, expliquent-ils. On n’est pas dépendants d’une filière ni d’argent investi ailleurs. On n’a pas de grosses dettes. Donc nos décisions on les prend quand on veut, comme on veut et très rapidement. On est très souples et on a des bêtes très souples. Alors... »

- Luc et Agnès -

David compte aussi sur les « institutions », qui s’intéressent déjà au changement climatique. « Dans les coopératives, l’INRA [Institut national de la recherche agronomique], chez les semenciers, on en entend beaucoup parler », note-t-il.

Pierre estime que les agriculteurs doivent surtout compter sur eux-mêmes : « La profession a toujours dû s’adapter. On est le premier maillon de la chaîne, mais la dernière roue du carosse... »


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Lire aussi : Climat : l’agriculture est la source d’un quart des émissions mondiales de gaz à effet de serre

Source, sons et photos : Marie Astier pour Reporterre.

Photo du chapô : Pierre (photo Marie Astier).

Ce reportage est mené en partenariat avec la campagne Envie de paysans (Infos).



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