« Les arts martiaux sont une écologie corporelle »

Durée de lecture : 6 minutes

3 février 2015 / Entretien avec Roger Itier

Si on vous dit kung-fu ? Vous pensez Fureur du dragon, Bruce Lee et coup de pied retourné dans la tête d’un méchant ! Mais Roger Itier, vice-champion du monde, parle d’écologie corporelle et insiste sur la paix. Coordonnateur fédéral des arts martiaux de Chine, il explique comment le kung-fu aide à se comprendre dans une dimension physique et psychique pour mieux vivre ensemble.

Reporterre - Quelle est votre définition des arts martiaux et quel lien faites-vous avec le vivre ensemble ?

Roger Itier - C’est une école de vie et comme le nom l’indique, une forme d’art, avec l’idée de partage et de transmission d’une expression artistique, d’une vision du monde selon des critères et des symboles. Les arts martiaux ne jouent ni la guerre, ni la paix, mais la pacification. On y apprend des techniques de combat pour prévenir la guerre !

Ces techniques corporelles, millénaires pour le kung-fu, sont nées des champs de bataille et avaient pour objectif de vaincre l’adversaire. Mais elles ont évolué vers le développement personnel. Sublimées, elles sont devenues un art de pacification voire de connaissance de soi, de cheminement spirituel.

Une bonne connaissance corporelle de soi vise l’harmonie. Une recherche d’équilibre qui concerne le corps et l’esprit. Ainsi l’équilibre physique, mental et émotionnel trouvé par l’individu se prolonge dans le collectif, par l’exemple de la maîtrise notamment. Et pour revenir à la question de départ, dans mes cours, je décline le triptyque républicain à ma façon !

- Roger Itier -

Le triptyque républicain dans les arts martiaux d’Asie… c’est-à-dire ?

Dans les cours, je complète volontiers les références traditionnelles des arts martiaux asiatiques, le confucianisme, le taoïsme et le bouddhisme, par des références culturelles qui me tiennent à cœur comme les valeurs républicaines de la France ! « Liberté, égalité, fraternité » symbolisent une façon d’être que l’on peut vivre concrètement dans les arts martiaux.

Prenez la « liberté ». Vous travaillez votre corps pour faire en sorte que tous ses constituants vous donnent force et fluidité dont découle la liberté de mouvement. Cela demande de dépasser par un travail physique et mental les facteurs limitant au niveau de la souplesse, des muscles, du rythme cardio-vasculaire, de la résistance. Mais cette aisance du corps est modérée par « l’égalité ». Comme dans le triptyque républicain, je suis libre mais dans l’égalité de mes droits avec l’autre, sans quoi vivre ensemble est difficile !

Dans le corps comment traduisez-vous l’égalité ?

Par l’équilibre recherché des postures et des mouvements : haut-bas du corps, du sommet du crâne au coccyx, avant-arrière pour l’équilibre frontal, gauche-droite pour le latéral. Il faut savoir placer la force à bon escient, être relâché ou concentré au bon moment, utiliser le bon timing du mouvement dans une efficience du geste.

Repousser ou donner un coup de poing demande de l’équilibre au moment de la réalisation du mouvement et surtout de l’impact. L’équilibre est atteint quand on parvient à aligner les segments corporels dans la bonne posture. Et on ajuste au fur et à mesure via nos capteurs sensoriels et notre mental.

Au niveau du corps, on trouve cette « égalité » quand on est en équilibre de forces, de poids, de masse. La liberté en découle ! Mais l’addition de ces deux concepts ne suffit pas. Au niveau du corps comme d’une nation, être libre et dans l’égalité avec les autres ne suffirait pas pour constituer un beau mouvement, une organisation ! La fraternité manque.

Pour moi, dans le corps, cela se traduit par la connivence, la concordance, chaque portion du corps collabore et se passe le relais pour réaliser le bon geste tandis que l’intention donnée par l’esprit guide le mouvement avec attention.

En quoi le fait de mieux se connaître soi-même permet-il de vivre avec les autres ?

C’est un préalable. Comment envisager l’autre si on ne se connaît pas soi-même. L’autre est une partie de soi qui s’inscrit dans un cercle plus large, l’humanité, même si les gens sont différents, et heureusement, nous avons des liens communs : on habite sur la même terre, on a deux bras, deux jambes, une tête, un buste !

Les arts martiaux, permettent de s’améliorer en travaillant le physique, l’esprit et l’émotionnel qui confère la stabilité. On distingue deux approches. Les styles internes comme le qi-gong ou taï-chi sont plus tournés vers l’intériorité, la respiration. Ils font échos au style externe communément appelé kung-fu, avec ses mouvements basés sur la rapidité et la force, et où le physique est très important.

Les jeunes vont être plus sensibles aux styles externes, les plus âgés, les quadras, vont s’orienter vers l’interne. L’exalté gagnera à compléter sa pratique avec des formes internes, pour gagner en contrôle de soi et de son corps, non pas par la force d’ailleurs, mais par la tranquillité et l’apaisement !

On peut dompter son corps en le fatiguant par exemple, et le contrôler par la douceur. Un introverti, gagnera a explorer le kung-fu ! La porte d’entrée diffère selon les styles et les individus mais les voies se rejoignent. L’homme y est appréhendé dans sa globalité, avec un QI, mais aussi un QP et un QE ce qui fait de lui quelqu’un d’équilibré en toutes choses. Je rapprocherais les arts martiaux d’une forme d’écologie corporelle !

DR

Pouvez-vous préciser ?

C’est une façon d’utiliser avec respect les ressources naturelles de son corps, de les économiser dans un but d’efficacité. De dépenser un minimum d’énergie et de rechercher un maximum de cohérence à tous les niveaux.

A noter aussi que les arts martiaux surtout chinois cultivent un lien étroit avec la nature, par l’observation des animaux, des constituants du paysage qui ont inspiré les techniques. Les postures font écho au vivant.

La symbolique des cinq éléments dans la création de l’univers taoïste, terre, feu, métaux, eau, bois a imprégné les arts martiaux qui voient dans la naissance et la mort, non pas un début et une fin, mais deux pôles toujours traversés par la vie.

- Propos recueillis par Pascale Solana


Aller plus loin

- Le concept d’"écologie corporelle" a été initié par Pol Charoy et Imanou Risselard. Voir notamment le livre qu’ils ont écrit, Wutao, pratiquer l’écologie corporelle (ed. Guy Tredaniel).

- Conférence « Les valeurs martiales au quotidien »
le 27 mars à 19.30 au centre tao Paris,
144 bd de La Villette, 75019 Paris.

- Le qi gong pour la femme enceinte, de Roger Itier, Ed. EM

- Le tai chi pour la femme enceinte, de Roger Itier, Ed. EM


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Lire aussi : Rencontre de Reporterre : Et maintenant ? Vivre ensemble pour libérer l’avenir

Source et photos : Pascale Solana pour Reporterre

. Chapô : Wikipedia (Drukpa Publications/CC)

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