« Plus ils sont petits, plus ils sont toxiques » : comment les déchets de l’agro-industrie finissent en microplastiques dans les champs
- © Mélissa Germany / Reporterre
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Ils sont en plein essor en Bretagne : les déconditionneurs désemballent les rebuts de l’industrie agro-alimentaire pour alimenter des méthaniseurs. Mais cette technologie utilisée par des agriculteurs génère des microplastiques, déversés dans les champs.
Cette enquête a été réalisée par le média d’investigation breton Splann !.
Trois-cents vaches laitières, trois hectares de serres, un méthaniseur, une trentaine d’employés… À Saint-Nicolas-du-Tertre (Morbihan), le Gaec des Friches a plus des airs de complexe agro-industriel que de petite ferme laitière bretonne. Au milieu du site trône depuis 2020 un immense hangar, qui abrite un déconditionneur. Cet équipement industriel retire de leur emballage 30 000 tonnes de biodéchets par an : briques de lait non vendues, pizzas mal étiquetées, yaourts périmés…
Le va-et-vient de camions déchargeant les déchets est incessant. « Nous avons choisi de ne pas avoir de cultures dédiées à la "métha", ça n’a toujours été que des déchets », se flatte Dominique Monneraye, le gérant de l’exploitation, dans une vidéo promotionnelle. Seul détail « à régler », précise-t-il dans la vidéo, quelque peu gêné : la question du plastique.
En effet, l’Ademe, dans un rapport publié en octobre 2024, tirait la sonnette d’alarme : les « pulpes » de déchets issus des déconditionneurs contiennent, en moyenne, 29 à 37 fois plus de microplastiques (particules de moins de 5 mm) qu’un digestat agricole issu d’un méthaniseur classique. Or, les résidus de méthanisation peuvent être utilisés comme engrais, et épandus dans les champs.
« Il ne faut pas se mentir, il y a quelques particules qui peuvent passer »
Pour produire une « pulpe » la plus propre possible, Dominique Monneraye explique à Splann ! avoir récemment fait installer une nouvelle machine qui, selon lui, refiltre la « soupe » pour enlever les morceaux de plastique de 2 ou 3 mm. « Pour ceux inférieurs à 0,5 mm, il ne faut pas se mentir, il y en a quelques-uns qui peuvent passer », admet-il, donnant pour exemple la fragilité des opercules de yaourts.
Les microplastiques, un angle mort des déconditionneurs
« Le problème c’est que plus les résidus de plastique sont petits, plus ils sont toxiques », alerte Jean-Pierre Le Lan, référent déchets au sein de France Nature Environnement. « C’est surtout les plus petits plastiques qui sont absorbés par la faune et les plantes, abonde le microbiologiste Patrick Dabert. En moyenne, la bouche d’un ver de terre mesure 3 mm. Et ces microplastiques sont connus pour être un cheval de Troie : une fois dans l’environnement, ils fixent d’autres polluants et des métaux lourds. » Ce chercheur spécialisé dans la dégradation des plastiques, notamment dans les méthaniseurs, préconise de ne pas y apporter de la « pulpe » issue de déconditionneurs.
La teneur en microplastique n’est cependant pas un frein à l’épandage de ces digestats : les plastiques d’une taille inférieure à 2 mm ne sont pas pris en compte par la réglementation des installations classées à risques pour l’environnement, qui définit les teneurs maximales d’impuretés autorisées dans les fertilisants épandus sur les sols.
Trois quarts des sols français contaminés aux microplastiques
Pourtant, la pollution de l’environnement par les microplastiques est une préoccupation majeure. Une étude menée en 2023 par l’Inrae montre que les trois quarts des sols français sont contaminés par des microplastiques, dont 70 % mesurent moins de 2 mm. Et que l’une des sources de pollution aux microplastiques est justement l’apport de matières organiques fertilisantes.
C’est aussi un enjeu de santé publique. En se retrouvant dans les sols agricoles, ces microplastiques finissent dans nos assiettes et dans notre eau. Selon l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques, qui a organisé une audition publique sur l’impact des plastiques sur la santé humaine en 2024, « les microplastiques sont présents dans tous les organes humains et s’y accumulent ». Le rapport soulève « des corrélations inquiétantes entre la présence de plastiques et l’altération de certains organes, voire l’apparition de pathologies ».
Il alerte, entre autres, sur le risque de cancer de l’estomac, l’altération de la fonction pulmonaire, l’augmentation du risque d’infarctus du myocarde et leur impact plus général sur une inflammation de la sphère digestive.
Ce n’est pas tout. Une autre étude de l’Ademe, publiée en octobre 2025, montre que les machines existantes ne sont pas assez performantes pour produire des « pulpes » respectant la réglementation. Sur sept sites étudiés, un seul parvient à respecter les seuils de quantité de résidus de verre, métal ou plastique dans les résidus organiques. Pour arriver à cet objectif, ce site a mis en place plusieurs équipements complémentaires comme le stockage par sédimentation et des systèmes de surfiltration, qui ne sont pas obligatoires, donc soumis à la bonne volonté des gérants.
Une technologie en plein essor
Depuis la loi antigaspillage pour une économie circulaire de 2020, les biodéchets doivent être triés à la source pour pouvoir être valorisés sous forme de compost ou en méthanisation. En Bretagne, sur les 385 000 tonnes de déchets alimentaires, 65 % sont produits par l’agro-industrie. Grâce aux déconditionneurs, ils ont désormais un débouché rentable, au risque d’enrichir les sols agricoles en microplastiques.
À l’échelle nationale, 41 installations sont en fonctionnement. En Bretagne, où les méthaniseurs sont particulièrement nombreux, six sites existent déjà et six autres devraient bientôt voir le jour. Comme à Plabennec (Finistère), où la SAS des Gaziers du bout du monde, composée de neuf agriculteurs méthaniseurs, porte un projet qui pourra traiter jusqu’à 10 000 tonnes de déchets par an, à partir de début 2027.
« C’est un projet d’économie circulaire, explique à Splann ! Nicolas Abiven, l’un des agriculteurs associés, par ailleurs dirigeant de la société porteuse, Breizh Biodéchets. Au lieu d’envoyer des déchets jusqu’en Belgique, on va les valoriser pour créer de l’énergie verte et des engrais à épandre sur nos terres. »
Ce projet est soutenu par l’Ademe, au même titre que trois autres en Bretagne, dans le cadre d’un appel à projet lancé en 2022. Selon un document interne de cette agence, Breizh Biodéchets devrait ainsi recevoir 1,619 million d’euros de subventions, sur un coût total 4 millions d’euros. Idem pour deux autres projets soutenus par les fonds publics sur les communes de Locminé (Morbihan) et de Quévert (Côtes-d’Armor).
Cette expansion pourrait toutefois connaître un coup d’arrêt, à la suite des découvertes de l’Ademe. Elle a suspendu depuis 2024 les aides aux déconditionneurs « en raison des problèmes de contamination de la matière organiques ». Elle mène actuellement de nouveaux travaux d’évaluation et de suivi.