Les fausses promesses du gaz de schiste polonais

26 octobre 2015 / Vladimir Slonska-Malvaud et Henri Le Roux (Reporterre)

Pionnière dans l’exploration du gaz de schiste en Europe, la Pologne a surestimé ses réserves et sa capacité à les exploiter. Au bout du compte, beaucoup de vent et peu de gaz. Mais le vainqueur aux élections législatives du dimanche 25 octobre, le parti Droit et justice, soutient cette industrie.

- À Wysin (Pologne), reportage

Du cimetière de Wysin, on aperçoit la grande tour métallique marquée du logo PGNiG, la compagnie pétrolière publique polonaise. En ce mois d’octobre, ce petit village du nord de la Pologne, à quelques dizaines de kilomètres du grand port de Gdańsk, sur la Baltique, abrite le seul puits de gaz de schiste en activité dans le pays. Énorme machine qui s’enfonce dans le sol, projette de l’eau, du sable et des additifs chimiques sous grande pression à plus de cinq kilomètres de profondeur. La roche, brisée, libère le gaz qu’elle contient.

Le puits de forage de gaz de schiste de Wysin, depuis le cimetière du village.

Cette technique non conventionnelle d’extraction des hydrocarbures, appelée fracturation hydraulique, devait apporter indépendance énergétique, emplois et argent frais à la Pologne. En 2011, les ressources étaient estimées par l’Agence états-unienne sur l’énergie à plus de 5300 milliards de m³. Les dernières estimations ont fait état de 346 à 768 milliards de m³ exploitables. Le nombre de concessions est passé alors de 58 à 32. L’ensemble des compagnies étrangères a quitté le pays.

La Plate-forme civique, le parti de droite libérale au pouvoir depuis 2007, voulait marcher dans les pas des États-Unis, grand producteur de gaz et d’huiles de schiste. Une bande partant de la Baltique, au nord-ouest, jusqu’à la frontière ukrainienne, au sud-est, a été découpée en de multiples concessions. L’affaire était entendue. En 2011, l’exploitation commerciale a été annoncée pour 2014, puis reportée jusqu’à nouvel ordre : la roche se révèle difficile à fracturer et les réserves moins importantes que prévu. Le prix du gaz a chuté. Signe des difficultés rencontrées, seuls 63 puits avaient été réalisés en juin 2014. Aucun n’a dépassé le stade de l’exploration. « Il est très probable que le gaz de schiste ne voit pas le jour avant au moins 20 ans », prévoit Zbyszek Karaczun, vice-président du Club écologique polonais, l’une des principales ONG de défense de l’environnement. « Nous avons beaucoup de chance, en Pologne, que le gaz soit si difficile à exploiter », se félicite Hieronim Więcek, membre du Partia Zieloni (les Verts).

« C’est de la propagande »

« Pour les industriels, la surestimation des gisements de gaz de schiste permet de faire passer au second plan les risques liés à leur exploitation », avertissait déjà le directeur de l’Institute for Policy Research and Development de Brighton, Nafeez Mosaddeq Ahmed, en mars 2013. Pourtant, contrairement à des pays comme le Royaume-Uni ou la France, où la mobilisation a jusque-là tempéré les velléités d’exploiter le gaz de schiste, le sujet a peu mobilisé en Pologne. L’emblématique lutte de Żurawlów, dans le sud-est du pays, est restée une exception. La compagnie états-unienne Chevron, qui détenait la concession, a jeté l’éponge en février 2015 après 400 jours de combat.

Ailleurs, la lutte n’est pas vraiment parvenue à mobiliser les citoyens. Comme dans le petit village de Szalenik, un peu plus au sud. Ici, PGNiG est venu, a foré, est reparti. Tout près des maisons, la présence du puits est aujourd’hui insoupçonnable. Les habitants ne semblent pas passionnés par le sujet. « Les gens qui ne sont pas directement impactés ne s’intéressent pas à la question », regrette Aneta Wadowska, militante originaire de Gdańsk et cofondatrice du groupe anti-fracturation Złupieni.

Même constat à Wysin. Dans le cimetière, un prêtre s’improvise traducteur. « Peut-être que si cela marche, cela apportera du travail », se demande Krystyna Stolc, sans lâcher des yeux la tour de PGNiG. « Je n’y connais pas grande chose, mais je pense que c’est bon pour l’environnement », abonde Kamila Bilicka, professeur d’anglais dans l’école publique de Wysin. Karol Ducher, son directeur, poursuit : « C’est aussi bon parce que nous avons plus d’argent. » Selon eux, PGNiG financerait depuis deux ans les activités de l’école : sorties scolaires, visites de l’installation, et… concours sur le thème de l’environnement. « C’est de la propagande », lance Eugeniusz Cempa, président de l’Association pour la protection de l’environnement et riverain du puits de forage de Wysin.

Le puits de forage de gaz de schiste de PGNiG, à Wysin

Du côté des compagnies impliquées, c’est le black-out. « Nous n’avons pas de nouvelles sur (le sujet des gaz de schiste) », nous écrit l’équipe de communication de PGNiG, qui refuse de nous rencontrer. PKN Orlen, l’autre compagnie polonaise impliquée dans les gaz de schiste, se tait également, tout comme le très officiel Institut géologique polonais. Au ministère de l’Environnement, on passe d’interlocuteur en interlocuteur, sans réponse. À Wysin, le responsable du puits de forage de PGNiG reste mutique. Tout juste parvenons-nous à jeter un œil par la porte d’un préfabriqué : des machines à laver qui tournent. Même le blanchissage n’est pas pour l’économie locale. Tous nos interlocuteurs s’accordent d’ailleurs sur l’absence de bénéfices pour la commune : « C’est impossible que cela crée des emplois, assure Eugeniusz Cempa. Ce sont des emplois très spécialisés. »

Un coût économique exorbitant

Pour les opposants, le prix à payer pour ces essais risque d’être élevé. Bien que le site web de promotion du gaz de schiste de PGNiG n’en touche mot, les témoignages se succèdent depuis plusieurs années déjà sur les dégâts que peut causer ce type d’extraction. Dans le nord de la Pologne, on s’inquiète d’abord pour l’eau. « La nappe phréatique est à environ 100 mètres de profondeur », s’alarme Eugeniusz Cempa. Le puits, avec ses 5000 mètres à la verticale et ses 2500 mètres de fracturation horizontale, la traverse donc de part en part. Sans compter la très grande quantité d’eau nécessaire à la fracturation hydraulique et les autres nuisances. « C’est un peu bruyant pour les habitants ici », admet Karol Ducher. « Contrairement aux États-Unis, il y a beaucoup de villages en Pologne. J’ai vu des puits si près des maisons », raconte Aneta Wadowska. Le coût économique est aussi exorbitant : les compagnies nationales, dépendantes de la volonté politique de Varsovie, s’entêtent. Or le forage d’un puits peut se chiffrer à plus de 12 millions d’euros.

Eugeniusz Cempa, président de l’Association pour la protection de l’environnement, dans son jardin à Stary Wiec, près de Wysin.

Qui triomphera de la volonté politique ou des contraintes économiques ? « Kaczyński (candidat pour le parti de droite conservatrice Droit et justice et favori des élections législatives tenues hier) est favorable aux gaz de schiste. Mais ce ne sera pas facile », analyse Hieronim Więcek. « Le futur du gaz de schiste polonais n’est absolument pas mort », assure de son côté Paweł Nierada, « expert en énergie » à l’institut Sobieski, un cercle de pensée néolibéral et conservateur. « Je crois que les incertitudes liées au cadre réglementaire polonais sont la principale raison du départ des grandes multinationales », continue-t-il. Une affirmation à faire sourire Ewa Sufin-Jacquemart, candidate des Verts à Varsovie. Un projet de « loi spéciale sur les hydrocarbures » avait été présenté fin 2014 par le gouvernement : « Cette loi d’exception est terrible et non démocratique parce qu’elle se pose au-dessus de toutes les lois », assène-t-elle. Gelée depuis, la proposition pourrait refaire surface à l’issue des élections de ce dimanche. « Les associations ont acquis des connaissances, avertit Hieronim Więcek. Nous aurons moins de mal à informer les gens. »



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Source : Vladimir Slonska-Malvaud et Henri Le Roux / LeskaPress pour Reporterre

Photos : © Vladimir Slonska-Malvaud/Reporterre
. chapô : Piste d’accès d’un ancien site de forage de gaz de schiste à Szalenik, près de Lubycza Królewska, dans le sud-est de la Pologne. Sur la droite, à quelques mètres, une maison et une culture maraîchère.

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