Les fausses promesses écologiques de Primark
Dès son origine, Primark a misé sur les prix cassés pour attirer sa clientèle. - © Alain Pitton / NurPhoto / AFP
Dès son origine, Primark a misé sur les prix cassés pour attirer sa clientèle. - © Alain Pitton / NurPhoto / AFP
Durée de lecture : 7 minutes
Recyclage, coton responsable... Au-delà des effets d’annonce de la marque de vêtements à bas prix Primark, la réalité est simple : la surconsommation détruit la planète.
Marne-la-Vallée (Seine-et-Marne), reportage
Il est à peine midi et les allées du centre commercial Val d’Europe à Marne-la-Vallée sont déjà pleines à craquer. L’enseigne Primark est bondée. Un élément saute aux yeux : la gamme Primark cares (que l’on pourrait traduire par « Primark fait attention »). Avec des affiches placardées dans chaque recoin de la boutique, il est difficile de passer à côté. Sur son site internet, la marque explique que cette gamme a pour objectif « de donner une plus longue vie aux vêtements, protéger la vie sur notre planète et améliorer la vie des gens ».
Dans les rayons, on aperçoit quelques vêtements signés Primark cares comme une doudoune en polyester recyclée à 50 % coûtant 20 euros, fabriquée en Birmanie. La marque produit aussi une gamme pour les enfants avec des tarifs tout aussi bas : un t-shirt à 2,30 euros, produit à base de 50 % de coton recyclé. Une initiative qui séduit Trudy, fidèle cliente de Primark depuis six ans. « Avec tout ce qu’on entend sur les dérives de la fast-fashion, j’essaye aussi de faire attention à mes achats. Et comme je sais que Primark fait des efforts sur son aspect environnemental, ça me donne encore plus envie d’acheter chez eux », s’enthousiasme-t-elle.
Prix cassés et écran de fumée
Dès son origine, Primark a misé sur les prix cassés pour attirer sa clientèle. Fondée en 1969 en Irlande sous le nom Penneys, « centimes » en anglais, l’entreprise a pour objectif de créer des vêtements accessibles à tous, tout en restant « à la mode ». Avec Primark cares, elle promet d’offrir des vêtements à prix réduit tout en respectant l’environnement et les droits des travailleurs. Un pari difficile à tenir dans l’une des industries les plus polluantes au monde, qui est responsable de 8 à 10 % des émissions de CO2 selon le Programme des Nations unies pour l’environnement.
Primark affirme travailler sur un programme de coton plus durable appelé Primark Sustainable Cotton Programme (PSCP). Lancé en 2013, ce projet a pour but de réduire les effets environnementaux du coton de la marque. Or, ce label a été créé par l’entreprise elle-même, laissant planer le doute sur son efficacité. « Qu’est-ce que ça implique du “coton écoresponsable” ? Nous avons besoin de précision. Il est nécessaire d’avoir un étiquetage très détaillé pour connaître précisément l’impact environnemental et social des produits », explique à Reporterre Delphine Dion, professeure à l’Essec Business school. « Pour le coton bio, il y existe des certifications officielles [le label Gots par exemple] mais pour leur programme de coton, il faut leur faire confiance », remarque Flore Berlingen, coordinatrice du plaidoyer pour En mode climat.
Autre point flou de Primark cares : son utilisation de coton biologique et de matières recyclées. Sur son site, l’enseigne irlandaise affirme que d’ici 2027, une partie du coton utilisé dans ses vêtements sera « biologique, recyclé ou issu du programme PSCP ». Cependant, le coton biologique ne représente qu’1 % de la production totale dans le monde, selon un rapport de l’ONG Textile exchange, publié en 2022. Les chances que ce 1 % soit utilisé pour fabriquer les vêtements de Primark est minime.
« Recycler du textile est très difficile »
Par ailleurs, « recycler du textile est très difficile, explique Delphine Dion. Très peu de vêtements sont en réalité recyclables. Il est très difficile, par exemple, de recycler des vêtements avec des matières différentes ou avec des fermetures éclairs. Un t-shirt en coton est recyclable mais si on ajoute une inscription plastique, cela sera quasiment impossible. »
La surconsommation, « le piège des petits prix »
Recycler c’est bien, mais un problème subsiste dans l’essence même de la marque : la surconsommation. Il suffit de rentrer dans un magasin pour observer des dizaines de vêtements empilés dans les rayons. Dans celui de Marne-la-Vallée, pulls, pyjamas, chaussures et mêmes bijoux cohabitent dans un très large espace au rez-de-chaussée. La collection de Noël attire le regard. Pour la décoration et les vêtements pour enfants, il faut se rendre au premier étage. Aux caisses, une large gamme de produits en tout genre, maquillages, gourdes, élastiques pour cheveux, est encore disponible pour les clients. « En faisant autant de volumes, on ne peut pas dire qu’on fait attention aux problèmes de surproduction », affirme Audrey Millet, historienne de la mode et auteure du Livre noir de la mode (éd. Les Pérégrines, 2020).
L’offre est d’autant plus attrayante pour les consommateurs que les prix proposés sont dérisoires. À côté d’un pull à seulement 20 euros de la collection avec la chanteuse britannique Rita Ora, on trouve un jean skinny noir signé Primark Cares coûtant 14 euros. « La logique des prix cassés fait qu’on est souvent amené à dépenser plus que ce qu’on avait prévu. C’est le piège des petits prix que Primark illustre bien », constate Flore Berlingen. « Leur communication autour de l’environnement, c’est aussi une manière de rassurer l’acheteur, en envoyant le message qu’on peut continuer à consommer de la même manière. Mais cela masque totalement le problème principal : celui des quantités. »
Dictatures, travail des enfants, environnement abîmé...
Derrière les prix cassés, ce sont aussi les droits des ouvriers qui sont bafoués. « Quand on regarde la carte des usines Primark, on remarque que la marque s’installe systématiquement dans des zones à risques. Il en existe trois types : les risques politiques, où il y a des juntes militaires ou des dictatures, des risques sur les règles portant sur l’environnement et des risques sur les conditions de travail, où les ouvriers peuvent avoir des difficultés à se syndiquer et où les enfants travaillent », pointe Audrey Millet.
L’enseigne irlandaise affirme sur son site ne posséder aucune usine fabriquant les produits qu’elle vend. Avec ce recours à la sous-traitance, Primark peut difficilement contrôler le respect des droits des ouvriers. Au Bangladesh, où l’entreprise travaille avec 113 usines, les travailleurs du textile ont manifesté pendant près de trois semaines pour une revalorisation salariale. Avec l’inflation galopante dans le pays, de l’ordre de 35 % depuis 2019, les denrées alimentaires sont devenues inabordables. La répression du mouvement a été meurtrière, avec quatre ouvriers tués, dont trois abattus par les forces de police. « C’est du greenwashing et du manwashing », juge l’historienne de la mode.
Une législation à renforcer
Des lois ont été promulguées au niveau européen et français pour tenter d’encadrer ces pratiques. À partir de 2024, la directive européenne sur la publication d’informations en matière de durabilité par les entreprises (CSRD) entrera en vigueur. Elle obligera les entreprises à rendre compte des effets environnementaux et sociaux de leurs activités commerciales. En France, la loi sur le devoir de vigilance de 2017 a créé de nouvelles obligations pour les grandes entreprises françaises, ou implantées sur le sol français, concernant les droits humains et les dommages environnementaux engendrés par leurs activités. Depuis son application, seulement vingt-trois procédures ont été initiées sur le fondement de la loi sur le devoir de vigilance en France, selon le cabinet d’avocats De Gaulle et Fleurance.
« Il faudrait un travail important des institutions publiques au niveau international, européen et national pour réguler les pratiques des entreprises que ce soit au niveau des méthodes de production ou de leur communication. Il est aussi important de mieux informer les consommateurs pour leur permettre de prendre des décisions en connaissance de cause et les inciter à consommer moins pour acheter mieux », conclut Delphine Dion.
Contactée par Reporterre, Primark n’a pas donné suite à nos sollicitations.