Les jeunes de l’« Altercaravane » dénichent des utopies concrètes

Durée de lecture : 10 minutes

3 mai 2019 / CCFD en Midi-Pyrénées (Silence)

Les initiatives pour vivre, habiter, travailler autrement sont nombreuses. Pour découvrir leur richesse, l’Altercaravane a arpenté les routes de Midi-Pyrénées. Un récit en deux volets.

Le projet de L’Altercaravane en Midi-Pyrénées, c’est ça : partir à la rencontre des alternatives qu’il y a près de chez nous. C’est organiser soi-même des week-ends, à chaque fois dans un département proche, y partir à trente jeunes, en remplissant bien les voitures, en prenant avec soi toute sa curiosité pour aller découvrir ces belles initiatives trop méconnues. En 2018, le groupe local de jeunes de l’association CCFD-Terre Solidaire [1], accompagné par des jeunes de Youngs Charitas, a effectué trois voyages en Tarn-et-Garonne, Gers et Ariège. Le premier volet de ce récit est ici. Voici le second.


  • Ariège et Gers (reportage)

La dernière visite gersoise a lieu sous la pluie, mais personne ne regrette d’être venu·e rencontrer Patrick et Thomas à la ferme Canopée, à Sansan, un subtil mélange entre l’individuel et le collectif au service de projets agricoles durables et de l’installation des jeunes !

Patrick Adda, 53 ans, habite à Auch après avoir quitté la région parisienne, il y a 15 ans. Impliqué dans de nombreux projets associatifs et citoyens sur le territoire, il a pris la mesure des enjeux agricoles en côtoyant des fermes. Il a alors décidé de monter le projet de la ferme Canopée en 2012 pour répondre aux problématiques d’installation des jeunes, de diversification des productions agricoles, de sécurité alimentaire et d’utilisation des énergies fossiles.
Cette ferme de 40 hectares, acquise en 2012 par Patrick, a vocation à accueillir des jeunes souhaitant se lancer dans l’agriculture, en leur permettant de louer et développer leur propre terrain de travail via un bail rural à clauses environnementales. Cinq personnes se sont installées en maraîchage depuis 2016.

Le but du projet est de créer un écosystème diversifié, un modèle qui marche. Un cahier des charges encadre les valeurs portées par les habitant·es du lieu. Il est axé sur des valeurs de préservation de l’environnement, de préservation des sols, de bien-être animal, d’agroforesterie et une distribution locale des produits. Chacun·e est indépendant·e, de la production à la commercialisation. L’avantage de ce mode de fonctionnement : chaque personne a son propre rythme, ses propres objectifs de production, de qualité de vie, de rémunération… et n’est pas obligée d’organiser son travail de manière collective. Dans tous les cas, elles peuvent compter sur le soutien de « leur voisin·e de parcelle » et sur l’accompagnement de Patrick pour les aspects économique et la mise en réseau. Le fonctionnement permet une mutualisation de machines, du hangar et d’évènements collectifs (chantiers, marché à la ferme…). Un mélange entre l’individuel et le collectif au service de projets agricoles durables et de l’installation des jeunes !

Le pari est réussi : créer vêtements et accessoires de literie à partir de laine récoltée localement

À la ferme du Tourol, à Bonnac, on ne devine pas qu’il y a ici bien plus qu’un élevage de brebis. C’est le cœur du projet Laines Paysannes qu’Olivia a lancé avec Paul en 2016, dans le but de valoriser la laine et de faire vivre une filière locale de textile. À force de travail, d’aide de bénévoles, d’ami·es, le projet a fini par créer plusieurs emplois.

Tisserande de formation, Olivia découvre les métiers de la laine et de la teinture végétale en Amérique Centrale. De retour en France, elle se rend compte que la laine n’est pas considérée comme une ressource, alors qu’elle est présente sur tout élevage de moutons. Pour redonner de la valeur à ce produit noble, elle se forme auprès de celles et ceux qui savent et font encore. Elle expérimente beaucoup. À la suite de sa rencontre avec Paul, le duo décide de créer Laines Paysannes en 2016. Paul et Olivia commencent de manière expérimentale avec la laine du troupeau de Paul. Le tissage à la main a permis de commencer par faire des pelotes de laine à tricoter, des chaussettes et des couettes.

En 2018, ce sont 5.000 kg de laine, achetés à 12 éleveu·ses membres, qui sont transformés. Le pari est réussi : créer des vêtements et des accessoires de literie à partir de la laine récoltée localement en Ariège, dans le Gers, l’Aude et l’Hérault, avec une traçabilité parfaite. Cécile, Marie et Sarah ont rejoint l’équipe de Laines Paysannes pour créer, gérer et mieux communiquer sur l’association, en phase de transformation en SCIC.

La laine utilisée par Laines paysannes est récoltée en Ariège, dans le Gers, l’Aude et l’Hérault.

Dans ce processus qui nécessite de nombreux savoir-faire : le tri, le lavage, le cardage, le filage, le tissage, tout est une problématique d’échelle et de maillage du territoire : « Quand on est tout petit c’est compliqué. » Comment faire laver cinq tonnes à une entreprise voisine qui n’en fait que 400 kg par semaine ? Pas possible de faire des chaussettes fines avec du fil épais fabriqué par la filature voisine… « On fait avec ce qu’on a comme industrie », et dans le domaine de la laine, il n’y a pas beaucoup de transformateurs en France. Avant toutes ces étapes, il y a le travail « sur le terrain » avec les éleveu·ses : les sensibiliser et les former sur la qualité de la laine, faire du lien, réunir un groupe… Toujours avec la volonté de faire le plus possible avec ce qu’offre le territoire.

Le comité a remporté quelques succès, comme l’interdiction de chasser le grand Tétras

Pour la suite du parcours ariégeois, le groupe se dirige vers Saint-Victor-Rouzaud, où se trouve l’écovillage de Sainte-Camelle créé en 2011. Dane et Alain vivent en collectif depuis 22 ans. À Sainte-Camelle, les habitant·es cherchent à recréer un écosystème de village, en ayant sur un lieu des activités complémentaires et une entraide bienveillante. Dane insiste sur l’attention qu’il faut porter au relationnel dans un projet commun comme celui-là. Une dimension très bien vécue à Sainte-Camelle qui propose même à des collectifs en formation ou déjà formés de venir quelques jours pour profiter de l’expérience acquise ici.

Non loin de là se trouve un autre lieu collectif : le collectif de PourguesJérôme accueille les visiteu·ses. Début 2017, celui-ci quitte sa vie parisienne pour venir en Ariège fonder avec d’autres un lieu basé sur les valeurs et le fonctionnement de l’École Démocratique. Celle-ci donne aux enfants la liberté de choisir ce qu’ils et elles ont envie de faire, sans programme, emploi du temps ni évaluation. L’écovillage de Pourgues (Le Fossat) réunit aujourd’hui 21 adultes et 9 enfants dans un cadre où chacun·e a la possibilité de faire ce qu’il ou elle veut à condition que cela ne transgresse pas la liberté des autres.

Au collectif de Pourgues, les enfants ont la liberté de choisir ce qu’ils et elles ont envie de faire, sans programme, emploi du temps ni évaluation.

Continuant vers les montagnes, dans le massif du Plantaurel, la ferme collective de Bragat sera le dernier lieu de l’aventure Ariégeoise. Avant de visiter la ferme, nous discutons avec Serge et Marcel du Comité écologique Ariégeois qui se sont déplacés jusqu’ici pour partager leur expérience dans le combat pour la défense de la biodiversité : « Il faut être raisonnables dans la gestion de la nature, et en ce moment ce n’est pas le cas, c’est toujours une inflation, une demande supplémentaire. La paix n’est pas toujours dans les campagnes, notamment avec ces contraintes qu’on veut faire peser sur nos paysages et à nos gens. » La campagne ariégeoise a aussi ses « grands projets inutiles imposés » à combattre. Le comité, qui agit sans violence, a remporté quelques succès, comme l’interdiction de chasser cette année le grand Tétras, un bel oiseau qui se raréfie dans les Pyrénées.

À la ferme de Bragat, « il y a une grande attention à l’autre, et beaucoup d’écoute »

Puis c’est Sylvestre qui raconte l’histoire de la ferme de Bragat, à Suzan. Avec ses deux frères et des ami·es venu·es d’Alsace, ils et elles se sont installé·es en Ariège en 2016 pour concrétiser leur projet d’installation agricole en collectif. Actuellement, le lieu héberge 18 personnes, la production est vendue sur place, sur les marchés ou via des paniers en Amap. Chaque lundi après-midi, une réunion permet d’organiser la semaine, les trajets, le fonctionnement global, les éventuelles absences à gérer, par consensus. Et Sylvestre de témoigner :

Il y a une grande attention à l’autre, et beaucoup d’écoute, plus que dans les autres collectifs où j’ai vécu, et ça change tout ! Par exemple, un tel n’a pas parlé, je vais lui donner la parole car j’ai envie d’avoir son avis. Sur le collectif de base, on n’était pas huit, on était neuf : huit individus et un collectif. »

Après autant de rencontres, il est possible de témoigner de l’expérience irremplaçable que constitue de telles visites. On connaissait les films-documentaires, comme Demain, où les acteurs et actrices sillonnent le monde en avion caméra en main. Mais là c’est bien plus réel. On rencontre des personnes, et pas seulement des projets. Des personnes en chair et en os, avec qui on peut apprécier un temps de convivialité et poser nos questions, aborder les questions délicates, les contradictions, les difficultés rencontrées, sans que rien ne soit coupé au montage.

On rencontre des gens qui sont à une heure de chez nous, des gens comme nous finalement, comme tout le monde. On se rend compte que ce n’est pas le bout du monde, que nous aussi nous pouvons oser réaliser nos projets. Pour cela, l’expérience que nous ont partagé tous ces gens nous servira pour passer au travers des difficultés habituelles. Par exemple nous avons été frappé·es par le nombre de projets mis en difficulté à causes de séparations, amoureuses ou amicales, et sur la fréquence à laquelle le relationnel est abordé. Tous ces contacts sont aussi pour nous des points de départ pour concrétiser nos idées. C’est le contact direct avec des êtres humains qui donne vraiment envie de se lancer.


POUR ALLER PLUS LOIN

Le groupe a enregistré des interviews des personnes rencontrées, à partir du thème « Bien vivre sur son territoire pour vivre en paix », pour interroger les porteu·ses de projets locaux sur le sens qu’ils et elles donnent au « bien vivre », à la paix, à la manière de la vivre au quotidien, au lien qu’ils et elles font entre leur projet et leur territoire, de quelle manière ils et elles favorisent le « vivre ensemble ».
Les interviews sont écoutables sur le Soundcloud de « CCFD-Terre Solidaire Sud Ouest ».
Le groupe a aussi fait une carte des alternatives répertoriées en Midi-Pyrénées sur un carte : « Jeunes CCFD - carte des alternatives ».
Contact du groupe local du CCFD-Terre solidaire : ccfd31ja@netcourrier.com



[1Le CCFD-Terre solidaire a pour mission de combattre les causes structurelles de la faim. En effet, la pauvreté de masse a comme principale origine notre consommation de masse. Sur une planète aux ressources limitées, les abus des un·es font le manque des autres. À travers nos échanges avec toutes ces personnes, nous avons trouvé des exemples de cohérences, des pistes de sortie pour échapper au productivisme ambiant, à la consommation de masse, et mener une vie qui a du sens. Nous sommes parti·es pour nous laisser bousculer et c’est ce qui s’est passé.


Source : Article repris avec l’aimable autorisation de la revue Silence

Dessin : © Étienne Gendrin/Reporterre

Photos :
. Tonte : © Facebook de Laines paysannes
. Vue du ciel de Pourgues

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