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Les jeunes « délégués » de l’ONU créent le statut de réfugié climatique

23 mars 2016 / Barnabé Binctin et Romain Guédé (Reporterre)



Près de 80 lycéens primo-arrivants ont joué, l’espace d’une journée, les représentants de l’ONU. Au coeur de leur discussion, la migration environnementale.

- Paris, reportage

L’espace d’une matinée, ils ont représenté Haïti, la Chine, le Pérou ou la France. Jeudi 17 mars, près de 80 adolescents se sont prêtés au jeu des négociations internationales organisé chaque année par l’École des droits de l’homme (EDDH), dont le nom incarne l’objet de l’association : sensibiliser et promouvoir le respect des droits fondamentaux. Pour cette « Simul’ONU » 2016, une thématique était à l’honneur : la migration environnementale.

« C’est la grande problématique de ce millénaire et l’un des sujets privilégiés des Nations unies », explique Boris Rosenthal, vice-président de l’antenne francilienne de l’EDDH et avocat au barreau de Paris. Un thème d’actualité qui rencontrait d’autant mieux son public que les jeunes engagés dans l’exercice étaient tous des primo-arrivants. « Aucun de mes élèves n’est véritablement un réfugié climatique, mais ils sont tous directement concernés par la question de la migration », explique Brigitte Buisson, professeur de français au lycée général François-Villon (XIVe arrondissement).

Réfugiés politiques, migrants économiques ou fuyant les conflits syrien ou ukrainien, enfants de diplomates… Leur fortune est diverse, mais ils partagent les mêmes cours intensifs de langue dans des classes d’accueil dénommées Unités pédagogiques d’élèves allophones arrivants (UPEAA). « L’expérience a permis de travailler sur un sujet méconnu, avec son vocabulaire spécifique, mais aussi de découvrir autrement les élèves », se félicite Emmanuelle Oddon, professeur de français au lycée Charles-de-Gaulle (XXe arrondissement).

Des discours d’une consistance politique très intéressante

C’est dans le cadre de ces cours de français – 18 heures par semaine — que les élèves ont passé une quinzaine d’heures au total à préparer leurs interventions. Munis d’un dossier pédagogique bien documenté rappelant que « 26 millions de personnes sont obligées de prendre la route chaque année à cause des catastrophes écologiques, soit une personne par seconde », ils avaient pour mission de préparer, en petits groupes de pays, un discours ouvrant des pistes pour résoudre le problème suivant : comment garantir la protection des migrants climatiques pendant leur parcours et dans leur pays d’accueil, et quel statut leur accorder ?

Les dorures grandioses de la salle de l’Hôtel de ville de Paris offrent, le jour J, une scène idéale pour la représentation de ce 70e anniversaire des Nations unies. Cravate pour les messieurs, tailleur pour les demoiselles, les délégations s’installent, les délégués se concentrent. Chacun s’est pris au jeu, scrupuleusement. Les coups de marteau résonnent et la séance est officiellement ouverte. Dans son allocution inaugurale, le Secrétaire général se fait grave : « Vous êtes désormais appelés à traduire en mesures concrètes les objectifs couchés sur le papier. » Les premiers applaudissements sont vite coupés : « Honorables délégués, je vous rappelle l’interdiction de toute manifestation après les déclarations », rappelle, presque impassible, la présidente de séance.

À la tribune, les interventions s’enchaînent. La représentante de la Nouvelle-Zélande s’alarme d’« assister à la disparition progressive des îles du Pacifique » tout en rappelant le précédent des îles Kiribati : « Leur demande d’être considérées comme réfugiées a été refusée par nos autorités au motif que l’environnement ne pouvait être invoqué pour devenir réfugié… ». Pour la représentante de la Somalie, il en va de « la survie de notre espèce » quand le délégué du Pérou s’inquiète de « l’absence de législation internationale pour ces migrants qui cherchent refuge sur des terres plus accueillantes ». C’est pourquoi le Vanuatu appelle à la reconnaissance de leur statut de réfugié, au même titre que les réfugiés politiques.

Catastrophe naturelle et réchauffement climatique sont parfois trop confondus, tout comme les notions de migrant, de réfugié et de déplacé. Mais, certains discours ont une consistance politique : tandis que le Kenya appelle à « maintenir la hausse globale sous les 2 °C, conformément à l’engagement pris dans la COP 21 », les États-Unis engagent notre responsabilité collective : « C’est à cause des hommes que le réchauffement climatique s’aggrave, c’est donc à nous de trouver une solution. Limiter le réchauffement climatique, c’est limiter le nombre de migrants. »

« C’est la pulsion de vie qui l’emporte »

La plupart des mesures proposées s’orientent toutefois sur l’humanitaire. Le Mali, pays de départ, rappelle la nécessité de « traiter les migrants avec respect, quelle que soit leur origine ». L’Allemagne, pays d’accueil, veut « créer plus de logements pour héberger les migrants ». La Russie, elle, liste toute une batterie de solutions d’urgence : une maison d’accueil dédiée, des repas chauds, des cours d’apprentissage de la langue russe, la possibilité pour les migrants de travailler… Pour l’Argentine, « c’est la xénophobie qui est dangereuse. Il faut faire baisser le racisme par une campagne publicitaire mondiale ».

Et si le Brésil dit envisager de « construire des barrages pour protéger l’agriculture », l’Inde se distingue par sa proposition de réduction de l’utilisation des énergies polluantes, qu’elle veut voir remplacée par le développement des énergies renouvelables. À la fin des 18 déclarations, la séance est levée : les délégations ont une demi-heure pour négocier un projet de résolution.

Dans les conciliabules, la Somalie propose un accord pour « une répartition équitable entre pays voisins en cas de catastrophe naturelle ». Mais, au moment du vote final, c’est bien la création d’un statut de réfugié climatique qui emporte l’unanimité. Et peu importe si seules neuf pancartes se lèvent pour comptabiliser les voix favorables au volet environnemental de la résolution…

Pour Brigitte Buisson, c’est « la pulsion de vie qui l’emporte » : « Leur investissement a été extraordinaire pour ce projet qui offre une voie d’intégration et de socialisation particulièrement constructive ! » Cofondateur du projet, Vincent Fillola, avocat-associé au cabinet Ancile, insiste sur la prise de conscience des jeunes : « C’est fondamental de pouvoir valoriser l’effort fourni en montrant que rien n’est inaccessible. » C’est tout l’idéal républicain que défend ce projet. « Vous avez aujourd’hui participé à la vie de la Cité dans cette même salle où se prennent les grandes décisions de la ville de Paris ! » félicite-t-il les participants. Ce n’est sûrement pas un hasard si l’association a fait sienne cette devise de Léon Gambetta : « Les grandes réparations peuvent sortir du droit ; nous ou nos enfants pouvons les espérer, car l’avenir n’est interdit à personne. »




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Source : Barnabé Binctin pour Reporterre

Photos : © Romain Guédé/Reporterre

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