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Les migrants albanais fuient le pays le plus pauvre d’Europe

23 novembre 2017 / Louis Seiller (Reporterre)



En 2016, les ressortissants du pays le plus pauvre d’Europe étaient les plus nombreux à demander l’asile en France. Une situation que les autorités françaises entendent bien renverser alors que Gérard Collomb, le ministre de l’Intérieur, doit s’entretenir ce jeudi avec son homologue albanais.

  • Tirana (Albanie), correspondance

Attablé à l’un des cafés du centre de Tirana, Fabjan fait défiler des photos de la région lyonnaise sur son téléphone. Il se rappelle avec amertume ses mois d’attente passés dans le Rhône. « Ce n’était pas facile tous les jours, mais je ne pense pas avoir perdu mon temps en France. Depuis que l’on m’a renvoyé en Albanie, rien n’a changé pour moi. » Autour de Fabjan, d’autres jeunes, qui sont revenus d’Allemagne après avoir vu s’envoler leurs rêves de vie meilleure. « Ici, les boulots, c’est du sept jours sur sept, dix heures par jour, pour à peine 180 euros par mois ! » Comme chez certains de ses voisins, la jeunesse de l’Albanie, ce pays des Balkans de 2,9 millions d’habitants, est confrontée à un chômage massif et surtout au manque de perspective qu’offre une société rongée par la corruption.

Selon Amnesty International, près de 20.000 Albanais ont déposé l’an dernier des demandes d’asile dans des pays de l’Union européenne (UE). Déjà confronté à (l’autre) crise des migrants, l’Office français pour la protection des réfugiés et des apatrides (Ofpra) a ainsi vu bondir le nombre de demandes albanaises. Avec 7.432 dossiers déposés en 2016, les citoyens albanais sont arrivés en tête de ce triste classement, devant les ressortissants de pays en guerre, comme les Syriens, les Afghans ou les Soudanais. Parmi eux, de nombreux mineurs isolés. Les motifs invoqués par les Albanais portent généralement sur des menaces de vendetta, de violences conjugales ou de discriminations sexuelles ou ethniques. Dans le cadre de sa mission de droit humanitaire, l’Ofpra a l’an dernier répondu favorablement à 16 % de ces demandeurs d’asile.

« Mais Macron, il va régulariser les Albanais, non ? »

Un chiffre que le ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb, aimerait voir considérablement réduit, comme il l’expliquera probablement à son homologue albanais, qu’il doit rencontrer ce jeudi 23 novembre en marge du salon parisien de la sécurité intérieure (Milipol). Car, comme l’a confirmé le Conseil d’État fin 2016, l’Albanie, qui ne connaît pas la guerre, est un « pays d’origine sûr », comme ses voisins macédoniens, serbes, bosniens, monténégrins ou moldaves. Pour empêcher « qu’à terme, le droit d’asile ne soit remis en cause », les autorités françaises prônent une politique de fermeté en matière d’immigration. Ils aimeraient ainsi accélérer les procédures et simplifier le traitement des demandes des migrants dits « économiques ».

Gérard Collomb en 2013.

Quelques semaines après sa prise de fonctions comme ministre de l’Intérieur, l’ancien maire de Lyon a ainsi fait pression sur ses homologues albanais afin d’obtenir « des résultats concrets en matière de lutte contre l’immigration ». Le plan du ministre pour « garantir le droit d’asile, mieux maîtriser les flux migratoires » s’inspire du modèle allemand, où les demandes d’asile albanaises, très nombreuses en 2015, sont tombées à 0,4 % d’acceptation tandis que les retours aidés se sont multipliés. Une politique voulue par le président Macron, qui a annoncé pour 2018 « une loi de refondation de la politique d’asile ».

« Ma fille est en France, près de Metz, mais malheureusement, ça fait un moment que je n’ai pas eu de ses nouvelles. » Comme Erjona, qui vend ses vêtements tricotés à la maison sur les marchés du centre de l’Albanie, beaucoup de parents se résignent à laisser partir leurs enfants. Dans un pays encore majoritairement agricole, le quotidien dans les campagnes est difficile et plus d’un quart de la population vit sous le seuil de pauvreté, souvent loin des 240 euros du salaire moyen. Confrontée à la déliquescence des services publics, une majorité d’Albanais perçoit toujours l’Union européenne comme un « Graal » économique et des familles entières s’engagent sur les dangereuses routes de l’exil. Une amie d’Erjona, qui a également son fils près de Lyon, lance naïvement : « Mais Macron, il va régulariser les Albanais, non ? »

« On sera toujours mieux en France qu’ici… »

Assis à même le sol, derrière son étalage de vêtements de seconde main, Remzi rêve lui aussi de France pour sa famille. « Moi, j’ai encore pu aller à l’école, mais mes enfants, eux, n’ont pas eu cette chance. » Représentant entre 80.000 et 150.000 personnes, la communauté rom d’Albanie est victime de nombreuses discriminations, notamment dans les domaines de l’éducation, de la santé, de l’emploi ou du logement. À Tirana, ils font ainsi régulièrement les frais de la rénovation urbaine de la capitale dans une relative indifférence. « On sera toujours mieux en France qu’ici… » assure tristement Remzi.

Ce rêve d’Europe et de vie meilleure peut pourtant virer au cauchemar pour certains des futurs demandeurs d’asile. Après s’être endettés pour partir, ils se retrouvent souvent à la merci des réseaux des trafiquants d’êtres humains dont les routes traversent les Balkans. « Une forme de crime organisé qui connaît l’expansion la plus rapide du monde », selon l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), qui a pointé le phénomène « des nouveaux esclaves de l’exil migratoire ». Comme le rappellent régulièrement les rapports internationaux sur la question, de nombreux Albanais et notamment les femmes et les mineurs font partie des victimes de ce trafic, « la forme la plus menaçante de migration irrégulière », selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM).

Une des gares ferroviaires de Vienne (Autriche), en septembre 2015, lors de la « crise des migrants ».

À l’unisson, les autorités françaises, néerlandaises et allemandes ont menacé de rétablir les visas pour l’espace Schengen pour les ressortissants albanais. Un ultimatum pris très au sérieux par la société albanaise, l’une des plus europhiles du continent et qui a vu dans la levée de cette obligation en 2010 un premier pas vers son intégration européenne. Pour freiner l’exode de leur population, les autorités locales se sont ainsi engagées à prendre des mesures pour mieux contrôler les sorties du territoire et à s’attaquer aux réseaux de passeurs. Ces derniers mois, plusieurs parents ont été condamnés à des peines de prison ferme pour avoir incité leurs enfants à partir.

Les sociétés vieillissantes des Balkans se vident de leur population

Face à la situation catastrophique des migrants dans plusieurs régions françaises, de nombreux acteurs associatifs ont pointé les responsabilités de l’État français dans le non-respect des droits des demandeurs d’asile. La politique de fermeté désormais martelée à l’égard des milliers de migrants dits « économiques » venus d’Europe ou d’ailleurs inquiète les militants des droits de l’homme. Parmi ces personnes en quête d’un avenir meilleur se dissimulent en effet de nombreux cas de persécutions individuelles qu’il est souvent difficile de mettre en évidence. Une automatisation de la procédure du droit d’asile condamnerait souvent ces victimes à revivre d’autres souffrances. Cette politique migratoire répressive contredit également les recommandations de la Convention européenne sur les réfugiés, dont l’article 3 stipule que « les États contractants appliqueront les dispositions de cette convention aux réfugiés sans discrimination quant à la race, la religion ou le pays d’origine ».

Les Balkans sont depuis longtemps une terre d’émigration. Le phénomène n’est pas nouveau pour l’Albanie, dont près de la moitié de ses ressortissants vit à l’étranger. Pourtant le marasme économique actuel et l’affaiblissement des pratiques démocratiques dans les pays de la région ne portent pas à l’optimisme. Avec la montée et l’arrivée au pouvoir de partis ouvertement d’extrême droite, l’UE, elle-même en pleine crise, privilégie désormais la stabilité à la démocratisation de ces sociétés. Dans un contexte de politiques néolibérales généralisées, qui ne bénéficient pas à la majorité de la population et affaiblissent gravement les services publics, les nouvelles générations créatives et diplômées quittent la région en nombre. Les sociétés vieillissantes des Balkans, malmenées par l’interminable « transition » économique, se vident de leur population et l’Europe voit apparaître de nouveaux déserts démographiques en son cœur.

L’Organisation mondiale des Nations unies a ainsi émis des projections alarmantes pour la région, a contrario de l’évolution mondiale. D’après un rapport publié en juin 2017 de nombreux pays d’Europe de l’Est et des Balkans verraient ainsi leur population chuter de près de 15 % d’ici 2050. Bulgarie, Croatie, Lettonie, Lituanie, Pologne, Moldavie, Roumanie, Serbie, Ukraine… rares sont les pays épargnés par ce phénomène qui devrait avoir d’importantes conséquences. La perspective de l’intégration européenne ne semble pas pouvoir inverser la tendance, au contraire. La Roumanie et la Bulgarie, toutes deux membres depuis 2007, devraient ainsi voir leur population passer respectivement de 19,6 millions d’habitants à 16,4 millions et de 7 millions à 5,4 millions. Toujours meurtrie par les conséquences des guerres des années 1990, la Bosnie-Herzégovine pourrait perdre plus de la moitié de sa population d’ici à 2100.




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Lire aussi : Un an après Calais, la France traite toujours plus mal les migrants

Source : Louis Seiller pour Reporterre

Photos :
. chapô : un bureau de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides. Gouvernement
. Collomb : Wikimedia (Arthur Empereur/CC BY-SA 3.0)
. Vienne : Wikimedia (Bwag/CC BY-SA 4.0)

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THEMATIQUE    Libertés
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