Les mondes inconnus et magiques des rivages

24 mai 2018 / Revue Reliefs

Le dernier numéro de la belle revue « Reliefs » est consacré aux rivages, ces espaces aux contours flous où se joue en partie le destin de l’humanité.

  • Présentation de la revue par son éditeur :

Éditée sous forme de collection thématique annuelle, RELIEFS est une revue de deux-cents pages, placée au carrefour des sciences et des lettres, de l’aventure et de la géographie. Un trait d’union entre hier et demain pour narrer la connaissance du monde par celles et ceux qui y contribuent, les exploits et destins de scientifiques, chercheurs, explorateurs, écrivains, cinéastes, dans un esprit de curiosité permanent.

Chaque numéro se compose d’un dossier thématique central explorant toutes les facettes d’un territoire donné, autour duquel gravitent de nombreuses rubriques indépendantes, comme autant de portes d’entrée sur la grande aventure de la connaissance de la Terre et de l’Univers : correspondance de voyage, géographie ancienne, photographie et illustration contemporaines, littérature, histoire et philosophie des sciences…

Son dernier numéro est consacré aux rivages.

  • Au sommaire :
    • Dossier Rivages : Gilles Boeuf sur la biodiversité du littoral, Magali Reghezza-Zitt sur la littoralisation des sociétés, Anny Cazenave sur la montée des océans, Christian Buchet sur l’avenir en bord de mer, des infographies sur les marées et les espèces en voie de disparition, des extraits littéraires illustrés…
    • Hors dossier : un portrait de John Muir par Jean-Daniel Collomb, des entretiens avec Gilles Clément et Isabelle Delannoy, les portfolios de Claudius Schulze et de Yojiro Imasaka, un article sur le défi écologique chinois par Jean-Paul Maréchal, une histoire du sucre par Eric Birlouez, une lettre de Victor Hugo découvrant la cataracte du Rhin, un atlas des eaux usées, le récit illustré de la conquête du Cervin, une carte de l’empire des Qing, des planches naturalistes de perroquets, ou encore un agenda culturel.

Rivages : retrouver l’harmonie

par Catherine Chabaud

C’est là, qu’est née pour moi l’aventure avec la mer. Dans cet espace fantastique qu’on appelle l’estran, en fin de marée descendante, dans les eaux fraîches de la Manche aux abords de Roscoff, j’étais enfant. Vêtue d’une combinaison de plongée, une paire de palmes dans une main, le masque et le tuba dans l’autre, tentant d’imiter le pas assuré de mon père, je ne cessais de m’émouvoir d’être là debout à marcher, sur ce territoire qui n’allait pas tarder à être submergé. Derrière moi, ceux qui demeuraient sur le sable fin de la plage rassurante et n’osaient s’aventurer vers le « large », s’émerveillaient de loin de ces paysages. Pour moi, cette multitude de roches et de flaques, de mondes inconnus et magiques, me donnaient l’impression d’évoluer sur une autre planète. Mon père semblait parler le langage de cet univers. Sa présence m’encourageait à progresser.

Près d’un kilomètre plus loin, nous finissions par rejoindre la mer « libre ». L’eau montait alors presque jusqu’aux genoux, pas assez pour nager, mais suffisamment pour pouvoir s’allonger et flotter. Alors avec délicatesse, j’imitais encore mon père, appuyant mes phalanges sur une roche, glissant sans écraser les laminaires, le masque collé à l’algue. Progressivement l’eau gagnait en profondeur et nous pouvions poursuivre l’exploration en nageant. L’eau était froide, mes doigts blanchissaient, mais j’étais heureuse. Pourtant je n’avais encore rien vu. Ma première plongée sous-marine, plus au large dans ces mêmes eaux fut un émerveillement, ma plus grande émotion d’enfant : je découvrais la mer en trois dimensions ; j’étais au pied des laminaires que j’observais jusque là ballotant en surface. Elles constituaient des forêts au travers desquelles progressait une faune variée, de micro-organismes comme de poissons qui ne semblaient pas se soucier de ma présence. Je comprenais que la mer était vivante. Sans doute à mon insu, naissait ma passion de la mer.

Le bateau pour moi n’était encore qu’un moyen de rejoindre les lieux de plongée, mais l’horizon était là, si loin et si proche à la fois, comme une promesse d’autres explorations, d’autres aventures. Je les connus plus tard, quand je décidai de quitter le rivage et de parcourir le monde à la voile. Je découvrais alors le bonheur de larguer les amarres, de ne plus voir la terre et de l’apercevoir enfin après des jours de navigation en criant « Terre ! » comme le firent les premiers explorateurs. Je frémissais d’émotion en pénétrant dans les ports, toujours implantés au cœur des villes, comme si celles-ci s’offraient à moi.

Je connus le plaisir de l’harmonie en mer, plaisir simple, d’un bateau bien réglé, un lever ou un coucher de soleil, le saut d’un dauphin ou le vol d’un albatros. Une harmonie qui se dessine aussi dans les paysages littoraux : un relief qui ancre et rassure, une étendue sans fin qui invite à la contemplation. Une harmonie souvent ruinée par un littoral bétonné ou l’observation quotidienne de macro-déchets, dont on sait aujourd’hui qu’ils proviennent à 80 % de la terre et qui sont à l’origine de mes engagements.

L’harmonie : c’est l’une des principales leçons que j’ai apprises dans ces grands espaces parfois (très) agités. La seconde leçon — apprise aussi de mes erreurs — se résume par : on ne lutte pas contre les éléments, on compose avec. Cela suppose de prendre le temps d’apprendre et de comprendre, et d’adapter sa manière de naviguer à la situation contre laquelle on ne peut lutter.

Ces deux leçons sont aujourd’hui pour moi fondamentales dans notre relation avec la nature. Elles me paraissent aussi essentielles pour apporter les bonnes réponses aux questions posées par la superposition des pressions qui s’exercent sur le littoral. Car c’est en partie là que se joue le destin de l’humanité. Dans cet espace aux contours beaucoup plus flous que ne l’évoquent ses multiples appellations de « bande côtière », de « cordon littoral » ou encore de « façade maritime » ou de « trait de côte ». Un vocabulaire de terrien (et il est bon de regarder « la terre depuis la mer » comme le propose Christian Buchet), qui se rassure dans la délimitation tangible d’une nature pourtant en perpétuel mouvement.

Pour comprendre le lien terre-mer et tous les enjeux qui y sont liés, il faut s’extraire de cette représentation physique immuable et figée et se représenter cette zone comme un organe vivant, avec de grandes artères — les bassins versants — et leurs ramifications, allant du sommet de la montagne à la haute mer ; un organe modelé par trois dynamiques différentes qui interagissent : celles de la terre, des cours d’eau et de la mer et celle de l’atmosphère.

Il faut remonter le temps avec Gilles Boeuf, et revivre les évolutions qui ont eu lieu sur le littoral, le modelant comme il nous apparaît aujourd’hui ; le biologiste parle de « théâtre d’une révolution biologique sans précédent » et rappelle que le milieu marin du littoral doit sa diversité biologique à ce que la terre lui procure. C’est une information bien plus capitale qu’il n’y paraît, car là encore tout est question d’harmonie : oui, la mer a besoin des nutriments de la terre charriés par le ruissellement des eaux, mais dans un équilibre de funambule. J’aime ici rappeler l’expérience réussie — autour de la ria d’Étel dans le Morbihan — de sensibilisation des agriculteurs qui, grâce au dialogue avec les pêcheurs et les conchyliculteurs — CAP2000 —, ont modifié leurs pratiques agricoles. L’agent du dialogue s’appelait Pierre Mollo, un spécialiste du plancton qui était finalement là pour émouvoir. Pierrot baladait ses éprouvettes à plancton et son microscope « du bout du quai au bout du champ » et dévoilait l’infiniment petit. Sous son microscope, la motte de terre comme la goutte d’eau grouillait de vie. C’est à lui que je dois d’avoir compris la relation terre-mer.

Comprendre une fois pour toute que terre et mer sont liées dans une communauté de destin et que l’homme, qui fait partie de cet écosystème dynamique, doit composer avec, surtout s’il envisage — comme l’évoquent les chiffres de la démographie littorale — d’y étendre plus encore son implantation. Composer avec, c’est notamment accepter l’immersion là où elle est irréversible et ne pas vouloir systématiquement ériger des digues. Pour s’en persuader, lire les prévisions d’Anny Cazenave sur l’élévation du niveau des mers.

Pour retrouver l’harmonie, Il faut remettre la connaissance et la bonne santé des écosystèmes marins et côtiers au cœur de la « littoralisation des sociétés » évoquée par Magali Reghezza-Zitt, changer de paradigmes et regarder les infrastructures maritimes comme des lieux où l’on peut remettre de la biodiversité. Il est également nécessaire de promouvoir la synergie entre tous les acteurs dont l’avenir est lié à la mer, plus encore que la simple conciliation des usages. Et peut-être faire de l’océan un bien commun de l’humanité…





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