Les opposants antinucléaires occupent une forêt pour bloquer les travaux de Cigéo

Durée de lecture : 5 minutes

20 juin 2016 / Gaspard d’Allens (Reporterre)

Habitants, paysans et opposants au nucléaire ont commencé dimanche 19 juin une occupation de la forêt de Mandres. L’Agence des déchets radioactifs y avait commencé des travaux sans autorisation.

- Bure (Meuse), reportage

A la lisière de la forêt de Mandres-en-Barrois, en Meuse, une barricade a été érigée. Entre les branchages, un slogan tagué : « On entend à nouveau le chant des oiseaux. » Quelques personnes montent la garde et observent les gendarmes à cinq cents mètres. Le climat est tendu mais la jubilation se lit sur les visages.

« Nous avons temporairement libéré le bois communal. » Un campement a été monté avec une cabane baptisée « La Salle à Mandres » et des plateformes perchées dans les arbres. Dimanche 19 juin, deux cents personnes, opposants au nucléaire, habitants, associations et collectifs ont décidé de reprendre cette forêt des mains de l’Andra (Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs). Depuis deux semaines, elle y avait commencé ses travaux. Arbres arrachés, ornières creusées par les machines, barbelés en bordure de chemins : la forêt ressemblait à un champ de bataille.

La forêt est un commun

« Le bruit des arbres qui craquaient sous les assauts des abatteuses nous étaient insupportable, raconte une habitante. Nous ne pouvions imaginer que la forêt devienne, comme le souhaite l’Andra, “la zone des puits”. » Un espace qui servirait à ventiler les galeries souterraines, où seraient stockés les déchets radioactifs du projet Cigéo, toujours sans existence légale.

Un lien fort unit les habitants à leur forêt, grande de 300 hectares et vieille de plus de trois siècles. Sous la canopée des grands chênes, « on fait nos affouages pour nous chauffer, on flâne, on chasse, on se promène, on cueille. Elle fait partie de notre vie », dit Anthony. « Le bois appartient à toutes et à tous », ajoute sa compagne, Fanny. Entre souvenirs et usages collectifs, la forêt reste un commun. A préserver.

Mais à plusieurs reprises, l’Andra a menacé cette parcelle. En 2013, elle a agité ses millions d’euros et ses promesses d’emploi. « L’Andra nous disait qu’elle allait donner du travail aux cinq prochaines générations », témoigne un ancien élu. Lors d’une consultation, la majorité des habitants de Mandres a quand même voté non. Eté 2015, l’agence est revenue à la charge. « A six heures du matin, le nouveau conseil municipal a adopté l’échange du bois à 7 voix contre 4. » Aux alentours, l’Andra s’est constituée un empire foncier — près de 2.000 hectares de forêts —, pratique pour favoriser les échanges amiables.

Des associations et des collectifs se sont mobilisés pour dénoncer cette discrète stratégie. Des réunions publiques ont été tenues et un recours administratif déposé pour faire annuler la délibération. Mais le recours n’est pas suspensif et n’empêche pas le début des travaux. Chez les opposants, « on n’est pas dupe. Ce n’est pas uniquement devant les tribunaux qu’on enterrera un projet aussi vital et stratégique pour l’État et sa filière nucléaire ». L’occupation et le blocage physique semblaient également nécessaires.

« Un acte de sabotage collectif et joyeux »

Depuis dimanche après-midi, une troupe hétéroclite a pris possession de la forêt. On retrouve des jeunes et des moins jeunes, la Confédération paysanne, l’association Bure stop, « des habitants d’ici et d’ailleurs ». L’ambiance de la journée était chaleureuse mais déterminée.

Au cours de la manifestation, on improvise des chansons entonnées à multiples voix :

Promenons nous dans les bois
tandis que l’Andra n’y est pas »

En même temps que l’on distribue des outils : scies, pinces, tenailles, perceuses... certains se camouflent avec des masques d’animaux, faits maison, d’autres restent à visage découvert.

Les petits renards, les hiboux, les coucous
Aujourd’hui, on occupe tout »

Arrivés dans la forêt, les opposants démontent les grilles et enlèvent les barbelés. Les vigiles fuient. Un gendarme débarque : « Tant que vous ne vous attaquez pas aux personnes, on ne chargera pas. » Les opposants le prennent au mot et s’intéressent aux matériels. S’en suit « un acte de sabotage collectif, assumé et joyeux », selon les dires d’un opposant. Chacun voit dans ce geste « une portée politique » légitime face « à l’arrogance de l’Andra et au vol du territoire ». D’après une autre manifestante, « en occupant concrètement la forêt, on reprend la main sur un projet refusé depuis plus de 20 ans. On tente d’avoir une prise sur un ennemi qui, partout ailleurs, s’est rendu insaisissable ».

« Pour un été d’urgence »

Pour passer la nuit, des agriculteurs bloquent l’accès avec leurs tracteurs. Des tentes sont installées pour la cinquantaine de personnes restant dormir. Une cantine nourrit la troupe. « Le pique-nique se veut interminable, affirme un opposant, au-delà d’une action ponctuelle, notre occupation est un appel à converger largement vers Bure dès maintenant. Elle marque le prélude d’un été mouvementé. »

Le lieu ne revendique pas une nouvelle Zad (zone à défendre). Le mot ne parle pas ici. Les occupants s’inscrivent dans l’histoire de la lutte locale, en lien avec le combat des habitants. L’occupation en est d’ailleurs le prolongement : « Sous les piliers de la cabane que nous venons de construire, il y a, sédimentée, l’épaisseur de 30 ans de lutte contre la colonisation du territoire par l’Andra », déclare un opposant. Pour l’instant, l’occupation reste précaire, l’expulsion possible à tout moment, mais les opposants gardent espoir : « Plus qu’un coup d’éclat, on espère relancer la mobilisation contre le projet de poubelle nucléaire. Pour que la résistance sorte du bois ! »


Puisque vous êtes ici…

… nous avons une petite faveur à vous demander. Dans une période où les questions environnementales sont sous-représentées dans les médias malgré leur importance, Reporterre contribue à faire émerger ces sujets auprès du grand public. Le journal, sans propriétaire ni actionnaire, est géré par une association à but non lucratif. Nous sommes ainsi totalement indépendants. Personne ne dicte notre opinion. Cela nous permet de couvrir des évènements et thèmes délaissés par les autres médias, de donner une voix à ceux qui ne sont pas audibles, et de questionner les puissants en les mettant face à leurs responsabilités.

Il n’y a jamais eu autant de monde à lire Reporterre, mais nos revenus ne sont pourtant pas assurés. Contrairement à une majorité de médias, nous n’affichons aucune publicité, et nous laissons tous nos articles en libre accès. Vous comprenez sans doute pourquoi nous avons besoin de demander votre aide. Reporterre emploie une équipe de journalistes professionnels, qui produit quotidiennement des informations, enquêtes et reportages. Nous le faisons car nous pensons que notre vision, celle de la préservation de l’environnement comme sujet majeur de société, compte — cette vision est peut-être aussi la vôtre.

Si toutes les personnes qui lisent et apprécient nos articles contribuent financièrement, la vie du journal sera pérennisée. Même pour 1 €, vous pouvez soutenir Reporterre — et cela ne prend qu’une minute. Merci.

Soutenir Reporterre

Lire aussi : J’ai vécu un an sans huile de palme (et je vais bien, merci)

Source : Gaspard d’Allens pour Reporterre

Photos : VMC

DOSSIER    Déchets nucléaires

15 juillet 2019
Le 20 juillet, une marche pour soutenir le « combat Adama » et « riposter à l’autoritarisme »
Tribune
17 juillet 2019
La ratification du Ceta divise les députés, même dans la majorité
Info
18 juillet 2019
Élisabeth Borne, une « travailleuse acharnée » pas « écolo convaincue » au ministère de l’Écologie
Info


Dans les mêmes dossiers       Déchets nucléaires