Les solutions aux crises sociales et écologiques se forgent à la campagne

Durée de lecture : 6 minutes

10 octobre 2020 / Damien Deville



Les territoires ruraux sont abandonnés par les politiques publiques et abandonnés par le domaine culturel, affirme l’auteur de cette tribune. Pourtant, c’est là que « se construisent des pratiques sociales susceptibles de forger des alternatives face aux crises sociales et écologiques ».

Damien Deville est géographe et anthropologue, en charge de la mission Territoires chez EELV.


Mes recherches et mes engagements m’ont amené à parcourir les territoires français, des plus emblématiques à ceux que la plupart des gens ont du mal à positionner sur une carte : du pays de Dun au Gévaudan, des villages de Pont-l’Abbé aux sentiers de la vallée d’Ossau. Les découvrir, les « rencontrer », m’a convaincu d’une chose : ces territoires méritent un autre récit.

En France, ces territoires sont souvent victimes d’un système trop jacobin et centralisateur. Depuis plusieurs décennies, les politiques publiques ont concentré leurs ambitions de développement et leurs moyens financiers sur les grands centres urbains, jugés comme étant les espaces par excellence de l’émancipation, de la création culturelle, du foisonnement économique, de la diversité sociale. Les campagnes ont été de plus en plus livrées à elles-mêmes.

Un abandon redoublé dans le domaine culturel. Car l’hégémonie urbaine des politiques publiques est devenue tellement prégnante qu’elle se ressent également dans nos imaginaires : le monde, l’avenir, c’est l’urbanité.

Au cinéma, dans les librairies, sur les petits écrans comme sur Youtube, combien de créations culturelles mettent en valeur la diversité des territoires ? Trop peu. Toutes les comédies françaises, ou presque, se passent à Paris. Toutes les séries et vidéos, ou presque, ont pour scène des grands centres urbains. Ce manque de représentativité est loin d’être anecdotique. Il cache des maux puissants : celui d’un oubli démocratique et culturel des territoires situés à l’extérieur des grandes métropoles.

Cette mise à l’écart est très défavorable aux habitants des territoires, car exister, être présent dans les discours et dans la culture, est indispensable pour que s’affirment la fierté d’être ensemble, la volonté de faire vivre un territoire, et l’envie d’y rester, au-delà de tout sentiment de renoncement. Sans récit, sans mémoire, les communautés n’ont plus d’ancrage pour construire l’avenir.

Des pratiques sociales susceptibles de forger de véritables alternatives face aux crises sociales et écologiques

Ce nouveau récit, dont ont besoin les territoires, mais aussi notre démocratie et nos vies, s’invente aujourd’hui — j’en ai l’intime conviction — en dehors des grands centres métropolitains. À leur marge se construisent en effet des pratiques sociales susceptibles de forger de véritables alternatives face aux crises sociales et écologiques, et d’engendrer l’écriture de ce nouveau récit pour les territoires et la République.

Invisibles dans le débat public, les initiatives se multiplient pourtant. Dans la Drôme, nous raconte Vincent Grimault dans La Renaissance des campagnes (Seuil, 2020), un tissu d’acteurs redonne fierté aux paysan.nes, permet aux bistrots de revivre, et à la vie de village de chanter de nouveau [1]. Dans les Cévennes, certains villages affichent une création culturelle et artistique innovante grâce à l’apport fécond des artistes et artisans qui ont dit oui à la ruralité — un exemple parmi d’autres de cette créativité, la pépinière d’entreprises La cocotte numérique, à Murat dans le Cantal. En Picardie, dans l’Aveyron et dans la Creuse, des tiers-lieux et des entrepreneurs misent sur le numérique pour permettre aux personnes de faire ensemble [2] – le numérique devenant ici un outil qui permet au territoire de porter des rencontres. En Bretagne, des librairies, également centre culturel, remettent des livres, du sens, de la poésie dans la vie de chacun [3].

Tous ces exemples sont loin d’être anecdotiques : ils forgent au quotidien une nouvelle manière de faire lien et reconstruisent des filières d’activité dans l’environnement local. Ils permettent aussi aux citoyens et citoyennes de se réapproprier le territoire et de participer aux décisions locales. En un mot, ils façonnent un droit pour tous et toutes d’habiter le territoire et de le coconstruire au quotidien [4]. Ils sont à chaque fois politiques.

Exemple parmi d’autres de cette créativité, Murat (Cantal) accueille une pépinière d’entreprises : La cocotte numérique.

Enfin, partout dans les villages, dans les villes petites et moyennes, s’inventent de nouvelles manières de faire démocratie. Dans bien des lieux, les instances décisionnelles deviennent plus inclusives et participatives, une démarche rendue d’autant plus possible que les petites densités de population permettent de remettre le lien au cœur de l’évolution des territoires.

Sortons de « la politique », et créons des liens politiques variés

Rendre justice à la diversité des territoires demande un nouveau récit, mais également une nouvelle méthode de travail. Au lieu d’imposer à chacun.e d’entrer dans la danse, de rejoindre un mouvement politique, je crois davantage en la fertilité des tables rondes : du politique à l’associatif, en passant par l’entrepreneuriat social et solidaire. Assumons cette pluralité d’engagements, faisons-la vivre comme un trésor, et encourageons les possibilités de rencontres dans nos territoires et entre territoires. Les dossiers d’aujourd’hui sont complexes, et l’uniformité des réponses qui y sont apportées est une douloureuse blessure, car uniformité et précarité sont souvent les deux temps d’un même processus. Nous ne pouvons pas faire territoire de la même manière à Paris que dans les Cévennes, à Ouessant qu’à Dijon. Laissons les territoires construire des réponses adaptées à leurs singularités et faisons de nos engagements des cocktails pour construire les oasis de demain.

À notre modeste échelle, nous commençons, nous écologistes, à cultiver ces nouveaux récits les 10 et 11 octobre prochains à Nevers (Nièvre), lors de deux journées de rencontre intitulées « Terres rurales, terres de relations ». Nous souhaitons y écouter et y comprendre les acteurs qui font ces territoires pour mieux débroussailler ensemble le chemin des possibles et faire de la France une mosaïque de terres fécondes de diversité et de rencontres.





[1Voir, entre autres, l’article de Jean-Marc Proust, Ces villages où cohabitent habitants historiques et néoruraux : l’exemple de Goutrens, Slate, 2018.

[2Voir la web-série réalisée par Samuel Chabré, Hyperlien.

[3Voir Claire Desmares-Poirrier, L’Exode urbain. Manifeste pour une ruralité positive aux éditions Terre vivante, 2020.

[4Voir à ce titre les travaux d’Henri Lefebvre, notamment Le Droit à la ville, aux éditions Economica (1968, rééd. 2009). Dans une critique du capitalisme consumériste, le droit à la ville y est conçu comme la possibilité de construire des espaces « réussis, c’est-à-dire favorables au bonheur ».


Lire aussi : L’écologie populaire, c’est aussi dans les campagnes

Source : Courriel à Reporterre

Photos :
. Briançon (Hautes-Alpes). gasdub / Flickr
. Murat (Cantal). Wikipedia (CC BY-SA)

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.

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