Sous la « vague verte » des municipales, le surprenant succès des listes citoyennes

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3 juillet 2020 / Justine Guitton-Boussion (Reporterre)



Les analyses des résultats du second tour des élections municipales 2020 ont souligné la victoire des écologistes. Mais ce succès a recouvert une tendance nouvelle, l’émergence de listes participatives et d’innovations démocratiques, qui ont remporté 66 communes.

« Avec EELV, une vague verte historique déferle sur les grandes villes françaises », « La déferlante écologiste ressuscite la gauche », « La nouvelle vague écolo ». Au lendemain du second tour des élections municipales de 2020, les journaux — Reporterre y compris — ont tous titré sur une consécration des écologistes, et a fortiori sur une victoire du parti Europe Écologie-Les Verts. Pourtant, derrière cette « vague verte » qui a attiré l’attention médiatique, se cache une autre réussite : celle des listes citoyennes et participatives. Soixante-six d’entre elles ont remporté une victoire au second tour [1].

Certes, leur succès reste minime à l’échelle nationale. Mais un mouvement de fond a su émerger, puis s’imposer dans certains territoires. « Ce sont des listes qui ont pour but de vraiment changer la posture de l’élu, de faire en sorte que le maire ne décide pas tout seul, qu’il décide avec les habitants », rappelle Thomas Simon, coordinateur de l’association Action commune qui accompagne ces listes participatives dans leur évolution.

Plus de 400 listes citoyennes en 2020

Ainsi, ces collectifs citoyens ont usé d’innovations démocratiques, à la fois pour désigner les candidats (au travers de comités électoraux, d’élections sans candidat, de tirage au sort), et pour établir un programme électoral (assemblées locales, débats…). Les candidats ont mis en avant le pouvoir d’agir, et leur refus de la politique actuelle, incarnée par un seul chef qui prendrait des décisions sans inclure le peuple.

« Il serait illusoire, trompeur et affaiblissant d’essayer d’enfermer ces listes participatives dans quelque chose de lisse et d’homogène, analyse Myriam Bachir, maîtresse de conférences en science politique à l’université d’Amiens, qui a particulièrement étudié la liste citoyenne « Amiens c’est l’tien ». Certaines se réclament du municipalisme, d’autres du communalisme. Surtout, elles se veulent en rupture. » Cette chercheuse a constaté une évolution « très importante » de ces listes participatives. « En 2014, elles étaient quasi-inexistantes dans le paysage politique, dit-elle. Elles se comptaient en une petite dizaine et celle de Saillans (Drôme) était la plus visible. Même si le phénomène n’est pas complètement nouveau, puisqu’elles apparaissaient de manière isolée, par exemple à Toulouse en 2001, avec la liste « 100 % motivé-e-s » menée par le groupe de musique Zebda. »

En 2020, l’association Action commune en a recensé plus de 400, dans des grandes villes (Toulouse, Nantes, Montpellier), des villes moyennes (Amiens, Brest, Annecy) comme des plus petites communes (Saint-Médard-en-Jalles, près de Bordeaux).

« Un vide de compréhension dans le processus de renouvellement de la politique »

Parmi les 66 listes participatives victorieuses du second tour, certaines ont su gagner des voix en ne changeant pas en cours de route la composition de leur liste (particulièrement dans les petites villes, comme à Dieulefit, dans la Drôme, ou à Pélussin, dans la Loire), d’autres ont fusionné avec les listes de partis traditionnels, comme à Chambéry (avec la tête de liste Thierry Repentin, divers-gauche), Poitiers (avec la tête de liste Léonore Moncond’huy, de EELV), ou encore Annecy (avec la tête de liste François Astorg, de EELV). Et souvent, ce sont ces partis qui ont éclipsé la démarche initiale de la liste citoyenne.

« Les listes citoyennes restent des ovnis politiques, constate Élisabeth Dau, directrice Analyse et intelligence collective au sein du mouvement Utopia & CommonPolis, qui vise à élaborer un projet de société solidaire. Ces listes sont très hétérogènes, c’est vrai. Il n’y a pas d’uniformité, il y a beaucoup de différences de fonctionnement entre elles, mais elles passent sous les radars alors qu’elles marquent une tendance. » Selon elle, cette situation illustre « un vide de compréhension dans le processus de renouvellement de la politique, qui a bien lieu mais qui n’entre pas dans les catégories d’analyse traditionnelle ».

« Dans les médias, on ne parle que de “vague verte”, dit Thomas Simon, d’Action commune. Certaines listes se sont effectivement alliées à des partis politiques, comme à Poitiers. Mais peu importe, ce qui compte, c’est vraiment l’intention radicale de changer la démocratie. Or les médias ont une lecture de parti, parce qu’ils ne savent pas faire autrement. » « C’est un choc des représentations et des imaginaires », poursuit Élisabeth Dau.

Pourtant, le sujet de la démocratie participative s’impose de plus en plus en France, depuis plusieurs années. La question avait déjà été évoquée pendant les manifestations de Nuit debout dès 2016, puis portée lors des rassemblements de Gilets jaunes en 2018. Plus récemment, la Convention citoyenne pour le climat a été un autre exemple de volonté d’associer le peuple aux décisions.

Le confinement, une aubaine pour discuter des alliances du second tour

À Chambéry, la liste participative est née en 2017 d’un « ras-le-bol » de certains habitants, lassés de ne pas être associés aux décisions prises par la mairie. Pendant trois ans, le collectif de départ s’est agrandi. Il comptait dans ses rangs des acteurs associatifs, des personnes encartées et des citoyens pour qui cet engagement politique était le tout premier. « On a créé un processus de constitution de listes complètement indépendant des partis politiques, avec des tirés au sort, des proposés et des volontaires », se souvient Martin Noblecourt, membre de la liste et nouvellement élu.

Au premier tour, la liste a recueilli 22,5 % des voix. Après une longue réflexion et une assemblée citoyenne (en ligne) pour valider le choix, les citoyens ont fini par s’allier au candidat Thierry Repentin (DVG). « Le confinement a plutôt été une chance, puisque ça nous a laissé énormément de temps pour discuter et travailler avec nos partenaires potentiels, raconte Martin Noblecourt. On a accompagné cette décision d’un pacte de gouvernance assez détaillé, qui fait plusieurs pages et explique la gestion qu’on va mettre en place à la mairie. »

« Le Covid-19 nous a donné du temps, confirme Bruno Cristofoli, animateur de la liste de Saint-Médard-en-Jalles. On s’est très vite dit “pourquoi ne pas faire quelque chose avec les autres listes ?” Mais il fallait le traduire dans un contrat de coopération. On a bossé d’arrache-pied là-dessus pendant deux mois et on a bâti ce pacte, qui explique dans le détail les délégations qu’on aurait, le schéma municipal qu’on a revu, etc. » Pour ces listes participatives, il était primordial d’obtenir des garanties, afin de s’assurer que la démocratie participative survivrait à ces alliances. Ainsi, certaines listes gagnantes ont été identifiées comme « vertes », mais elles mettent également un fort accent sur la démocratie participative et la gouvernance partagée.

« Les journalistes sont tellement habitués à parler des partis, ils ont continué à le faire, juge Bruno Cristofoli. Bien sûr qu’il y a eu une vague verte, avec des symboles comme à Bordeaux ou à Lyon, mais pas que ! Souvent, il s’agissait d’associations entre des partis et des citoyens. » Cette nouvelle forme politique a souvent surpris. Au cœur même de Saint-Médard-en-Jalles, les habitants ont dû s’y habituer. « On a dû convaincre l’autre liste de faire une affiche commune avec les 41 candidats, pas seulement les têtes de liste, raconte Bruno Cristofoli. Ça ce sont des choses nouvelles. On voyait les gens regarder l’affiche et dire “ah je connais celui-ci”, “celui-là aussi”… On sort de la sacralisation d’une personne, c’est une nouvelle approche. »

« Ne pas perdre cette dynamique »

C’est maintenant que tout commence. Les listes participatives vont pouvoir mettre en application leur programme. « Ce qui nous différencie des listes traditionnelles, c’est aussi la mise en place de deux outils : le référendum d’initiative citoyenne et l’assemblée citoyenne, qui vont venir coconstruire et collaborer avec les élus dans la mise en place de la politique municipale », explique Aloïs Gaborit, membre de la liste participative élue à Poitiers. Dans cette ville, plusieurs priorités ont été identifiées durant le confinement, notamment le maintien de l’emploi et la redynamisation des quartiers pour « donner la possibilité aux acteurs locaux de réinvestir l’espace public ». « À Poitiers, deux tiers des citoyens n’ont pas voté, ajoute Aloïs Gaborit. C’est la première chose que nous retenons, il va falloir travailler encore plus et essayer de mobiliser un électorat là où les partis traditionnels ont échoué. »

Et même pour les candidats n’ayant pas réussi à se faire élire au second tour, l’aventure ne s’arrête pas là. « Pour ces listes [qui ne sont pas arrivées en tête], il y a une volonté de jouer un vrai rôle dans l’opposition, en utilisant les moyens de la participation (votation citoyenne, pétitions pour faire pression sur la majorité municipale, pour qu’une partie de leur programme advienne, peut-être également en demandant des référendums), observe la chercheuse Myriam Bachir. Il y a aussi une volonté de continuer et de ne pas perdre cette dynamique, pas seulement dans l’optique de 2026, et avec une réflexion de fond sur l’abstention, et une prise de conscience que c’est un travail de long terme. »

À Forcalquier (Alpes-de-Haute-Provence) par exemple, les membres de la liste participative prévoient d’ores et déjà leur stratégie d’opposition. « La première chose qu’on va faire, c’est de créer une assemblée citoyenne, raconte Dominique Rouanet, la tête de liste de « Forcalquier en commun ». On souhaite être des élus de la minorité vigilants, on va veiller à ce que la majorité tienne ses engagements. » Hors de question de baisser les bras, donc. « On avait appris des erreurs faites à Saillans, on va apprendre des erreurs qui seront inévitablement faites dans les 66 communes, poursuit Dominique Rouanet, enthousiaste. On va progresser, et on pourra espérer cette fois un raz-de-marée citoyen en 2026. »





[166 listes participatives ont gagné les élections, dont 10 communes de moins de 1.000 habitants, 33 communes entre 1.000 et 10.000 habitants, 18 communes entre 10.000 et 100.000 habitants, et une commune de plus de 100.000 habitants (Annecy).


Lire aussi : Aux municipales, les citoyens se lancent à l’assaut des mairies

Source : Justine Guitton-Boussion pour Reporterre

Dessin : © Tommy/Reporterre

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