Aux municipales, la vague verte a bien eu lieu

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29 juin 2020 / Camille Martin (Reporterre)



Ce dimanche 28 juin ouvre une nouvelle page de l’écologie politique. À la tête de coalitions de gauche, les écologistes ont emporté un large succès, et se sont désormais implantés dans les plus grandes villes de France. Reportages à Paris, Lyon et Marseille.

Ils avaient choisi le hashtag #vagueverte avant même l’annonce des résultats : dans les grandes villes françaises, ce fut un raz-de-marée. Ce dimanche 28 juin, les écologistes – à la tête de coalitions de gauche – l’ont emporté à Lyon (y compris à la métropole), Bordeaux, Strasbourg et Grenoble. Mais également dans plusieurs villes moyennes, comme Besançon, Tours, Annecy, Poitiers, Colombes. Dans la cité phocéenne, la liste rouge et verte du Printemps marseillais a largement remporté le scrutin, mais elle n’a pas obtenu de majorité absolue. Une soirée historique donc pour le parti Europe Écologie — Les Verts (EELV), qui dispose à présent de nombreux « laboratoires de l’écologie ».

« Attention, car ces élections sont marquées par un vice de forme », a cependant rappelé le politologue Rémi Lefebvre sur France Inter. À peine 40 % des électeurs sont allés voter : ce scrutin municipal a ainsi battu tous les records d’abstention lors d’une élection en France sous la Ve République. Si la peur du coronavirus a pu jouer, elle n’est pas la seule explication, selon Jean-Luc Mélenchon : « La masse du peuple français est en grève civique, a déclaré le leader insoumis sur Twitter. C’est une insurrection froide dans notre pays. » « Comment les nouveaux élus verts vont-ils pouvoir mener une transition écologique parfois impopulaire sans légitimité démocratique forte ? » s’interrogeait ainsi Rémi Lefebvre, qui tablait sur « le développement de la démocratie participative » afin de combler ce déficit.

Côté démocratie directe justement, les listes citoyennes ont enregistré de bons résultats… insuffisants néanmoins pour les mettre aux manettes, notamment à Crest, Forcalquier ou Albi. À Toulouse, l’Archipel citoyen – une liste alliant citoyens et partis politiques de gauche – a perdu de peu face au maire sortant Jean-Luc Moudenc. Ces élections municipales ont également marqué une défaite électorale du parti présidentiel, que ne masque pas la victoire d’Édouard Philippe au Havre. Quant au Rassemblement national, sa conquête de Perpignan lui permet de sauver la face. Les « vieux » partis s’en sont en revanche très bien sortis. Les Républicains avaient déjà emporté un large succès lors du premier tour, le 15 mars dernier. Le Parti socialiste a aussi confirmé sa présence au niveau local, particulièrement dans les communes où il était à la tête d’alliance avec les Verts. C’est le cas à Paris bien entendu, mais aussi à Rennes, Nantes, Montpellier, Rouen, Nancy, Le Mans, Villeurbanne. À Lille, Martine Aubry a été réélue de justesse, juste devant le Vert Stéphane Baly. Autre résultat de marquant de ce second tour, le passage à droite ou sous pavillon socialiste de plusieurs communes aux mains du Parti communiste depuis plusieurs décennies. C’est le cas notamment de Saint-Denis, Aubervilliers, Champigny-sur-Marne, Saint-Pierre-des-Corps ou Givors.

Reporterre vous raconte cette soirée inédite, à Paris, au siège national d’Europe Écologie — Les Verts, à Lyon et à Marseille. Nous reviendrons plus en détails dans les prochains jours sur les conséquences de ce scrutin. Déjà, plusieurs personnalités politiques de gauche ont esquissé la suite : pour la députée Clémentine Autain, « le rassemblement sur des bases écologistes et sociales, appuyé sur de l’initiative citoyenne, est porteur de changement et d’espérance ». Même son de cloche du côté de l’eurodéputée verte Aurore Lalucq : « Espérons que les victoires de ce soir marquent l’avènement d’un bloc social écologique à même de combattre le néo-libéralisme et l’extrême droite. » Le ton est donné.

À Paris, au QG d’EELV : « Nous allons pouvoir agir au niveau des territoires. On va peut-être enfin y arriver »

Dans la capitale, la joie des Verts est montée progressivement, avant d’exploser. Réunis au fond d’un bar du 19e arrondissement, les élus et les militants n’en croyaient par leur yeux. Le regard rivé sur leurs écrans de téléphone, ils faisaient tous défiler les pages des sites d’information et de sondages. « C’est sûr pour Colombes ? C’est génial ! », s’enthousiasmait un militant. « On a gagné Lyon ! », s’exclamait soudainement un autre quelques minutes plus tard, d’un ton presque surpris. « On aurait aussi gagné Strasbourg », lançait un dernier, médusé. Des applaudissements et des cris de joie ont accompagné l’arrivée de Julien Bayou, secrétaire national d’EELV.

« Aujourd’hui, l’écologie fait un grand pas. Un pas de géant », s’est-il félicité, qualifiant cette journée d’« historique ». « Le projet écologiste est la seule alternative possible au libéralisme destructeur d’En Marche et au national populisme du Rassemblement National », a-t-il poursuivi.

Tout au long de la soirée, de nouveaux noms de villes gagnées ont continué à tomber. « Je ressens une fierté absolue, mais avec évidemment beaucoup de modestie, a confié Nabila Keramane, membre du Conseil fédéral du parti. Nous sommes conscients que la charge de travail des élus va être grande, ils ne peuvent pas décevoir. » Plus loin, Ghislaine Senée, conseillère régionale de l’Île-de-France se disait surtout « soulagée » de cette vague verte. « Enfin ! a-t-elle lâché. Face à l’urgence écologique, nous allons pouvoir agir au niveau des territoires. On va peut-être enfin y arriver. »

Julien Bayou, secrétaire national d’EELV, le 28 juin.

L’ancien député et maire de Bègles (Gironde) Noël Mamère, écologiste de longue date, a qualifié ces victoires électorales d’«  entrée par la grande porte d’une nouvelle génération de l’écologie ». « À mon époque, on n’avait pas autant conscience de l’ampleur du péril annoncé, a-t-il analysé. Aujourd’hui, cette nouvelle génération sait que la course contre la montre est engagée. » Selon lui, les résultats de cette élection, malgré un fort taux d’abstention, ont montré une réelle prise de conscience des enjeux écologiques de la part des Français. « Contrairement à ce qu’on nous a dit, il n’y a pas de contradiction entre lutter contre la fin du mois et la fin du monde, a-t-il ajouté. Et les citoyens pensent que les écolos sont les mieux placés pour améliorer leur destin. »

À Lyon, « c’est un rêve qu’il nous reste à bâtir ensemble ! »

Grégory Doucet était tout sourire. À l’aube de ses 47 ans, le cadre dans l’humanitaire a conquis le berceau de la Macronie et aspire à en faire un laboratoire de l’écologie. « Lyon est faite de cette étoffe dont sont tissés les rêves, a-t-il lancé aux militants des Halles des Faubourgs venus fêter la victoire. C’est un rêve qu’il nous reste à bâtir ensemble ! » Le nouvel édile peut compter sur le soutien des mairies d’arrondissement : sept sur les neuf qui composent Lyon ont été submergées par la vague électorale verte. Au total, 52,6 % des électeurs lyonnais ont approuvé dans les urnes le projet du candidat écologiste, contre 29,7 % pour Yann Cucherat, le poulain de Gérard Collomb.

Même constat du côté de la Métropole. Les listes d’unions avec les gauches lyonnaises ont remporté neuf des quatorze circonscriptions. De quoi offrir la majorité absolue au candidat EELV Bruno Bernard, qui a annoncé un brin radieux : « Je serai le président de la Métropole de Lyon. » Un poste de premier plan : si le maire possède une aura médiatique considérable, le véritable pouvoir réside à la Métropole. Celle-ci a la charge de cinquante-neuf communes, et concentre les leviers pour jouer sur le développement économique, l’aménagement du territoire, l’urbanisme, l’agriculture… Avec un budget de 3,4 milliards d’euros, contre 685 millions pour l’Hôtel de Ville. 

L’écologiste Bruno Bernard, le futur président de la métropole de Lyon.

Et Gérard Collomb ? Un ultime affront a frappé le baron déchu. Son fief, la mairie du 9e arrondissement de Lyon pour laquelle il était tête de liste, lui a échappé au profit de Camille Augey. L’écologiste de 29 ans a remporté son écharpe républicaine avec 63,23 % des scrutins contre 36,77 % pour Gérard Collomb. Un terrible camouflet pour l’homme à tête de Lyon depuis 2001. Son alliance avec la droite a été massivement rejetée par les Lyonnais. « Ça pique... », a glissé taquine une tête de liste. « Je n’arrive pas à croire qu’on ait réalisé un tel raz-de-marée », riait une militante. 

À Marseille, « la droite n’est plus en mesure de gouverner cette ville »

Le péril vert sur la Canebière. Comme à Bordeaux, Lyon ou Besançon, la ville a vécu sa vague verte hier soir… avant de déchanter un peu en fin de soirée. Michèle Rubirola, candidate écologiste à la tête du Printemps marseillais (PM), un rassemblement de citoyens, du PS, de la LFI et d’EELV, est arrivée en tête hier soir à la sortie des urnes avec 38,28 % des voix. Martine Vassal (Les Républicains), héritière de Jean-Claude Gaudin, engluée dans des affaires de procurations frauduleuses pour lesquelles le parquet de Marseille a ouvert une enquête préliminaire, est arrivée derrière avec 30,75 % des voix et est même battue dans son propre secteur, bastion de la droite depuis quarante ans. Avec 20 % des voix, le Rassemblement national est parvenu en troisième position mais a perdu le seul secteur de la ville en sa possession jusqu’ici : Stéphane Ravier, maire du 7e secteur, y a en effet été battu. Après vingt-cinq années dirigées sans partage par Jean-Claude Gaudin, Marseille a de nouveau placé la gauche en tête lors d’une élection municipale malgré un niveau de participation historiquement bas (35,4 %).

Seulement, après l’euphorie des premiers résultats annonçant une victoire écrasante, vint l’attente et les calculs afin de connaître le nombre de sièges de conseillers municipaux finalement remportés. Michèle Rubirola, qui devait prendre la parole aux alentours de 22 h 30, s’est faite attendre à son QG. Dans le 8e secteur, au nord de la ville, Jean-Marc Coppola, tête de liste du Printemps marseillais, était au coude à coude avec Samia Ghali (divers gauche). Tout comme dans le 6e secteur, celui dans lequel les procurations frauduleuses ont été recensées, où le candidat du Printemps marseillais talonnait celui de Martine Vassal. Les militants du Printemps marseillais voulaient faire la fête, ils se sont retrouvés plongés dans des opérations d’arithmétique électorale.

À Marseille, au QG de Michèle Rubirola, candidate écologiste à la tête du Printemps marseillais.

Car Marseille, qui ne fait décidément rien comme les autres, se gagne par secteurs, comme Paris ou Lyon, la faute à la loi de décentralisation de 1982, dite PLM, pour « Paris Lyon Marseille ». À Marseille, il y a huit secteurs où siègent 101 conseillers municipaux. Le ou la candidate arrivé.e en tête remporte automatiquement 50 % des sièges du conseil de secteur, les suivants se répartissent ensuite les sièges restants à la proportionnelle. C’est eux qui élisent le ou la maire de Marseille. Il en faut 51 pour obtenir une majorité absolue. Vous suivez toujours ? Or, comme à la présidentielle américaine, le gagnant en voix peut ne pas remporter l’élection. C’est ce qui s’est passé hier soir.

À 0 h 30, les résultats des 6e et 8e secteurs sont tombés : Julien Ravier (Les Républicains) et Samia Ghali l’ont emporté. Et, avec eux, l’espoir pour le Printemps marseillais d’obtenir une majorité absolue au Conseil municipal. « Le scrutin ne nous livre pas un verdict clair, a annoncé Michèle Rubirola dans la foulée. Sans doute, faut-il y voir les derniers signes de résistance d’un système que les Marseillais ont dans leur immense majorité rejeté. Ce résultat est le fruit d’un découpage électoral par secteurs qui est un contresens démocratique, a-elle ajouté, avant de lancer : La droite n’est plus en mesure de gouverner cette ville », sous les applaudissements nourris des militants venus fêter la victoire. Elle et les membres de sa campagne se sont ensuite dirigés vers l’Hôtel de ville pour fêter une victoire au goût d’inachevé. De son côté, Martine Vassal s’est bien gardée de reconnaître une quelconque défaite : « Ce soir, je n’ai pas perdu, ce soir, il n’y a pas de majorité à Marseille », s’est-elle réjoui.

Les résultats définitifs annoncent 42 conseillers municipaux pour le Printemps marseillais, contre 39 pour Vassal. Le maire sortant, Jean-Claude Gaudin, ne s’y est pas trompé dans son communiqué publié en fin de soirée : « Rien n’est toutefois encore joué pour la désignation du futur maire de Marseille par le Conseil municipal à la fin de la semaine prochaine ». Et Yanis, un étudiant en prépa commerce, venu saluer la candidate du Printemps marseillais, de conclure : « La politique marseillaise, c’est toujours l’art du doute. »





Lire aussi : Éric Piolle : « L’effondrement du bipartisme s’achève là, aux municipales de 2020 »

Source et photos :
Pour Reporterre,
- à Paris, Justine Guitton-Boussion ;
- à Lyon, Moran Kerinec ;
- à Marseille, Marius Rivière ;
- pour les résultats nationaux, Lorène Lavocat.

. chapô : Grégory Doucet à Lyon.

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