À Saillans, la démocratie participative nourrit la transition écologique

Durée de lecture : 14 minutes

26 février 2020 / Gaspard d’Allens et Stéphane Trouille (Reporterre)



Voilà six ans que Saillans, village drômois, expérimente les joies — et les frustrations — de la démocratie participative. Électricité verte, épiceries bio, urbanisme réduit, compost collectif... Ce mode de décision citoyen a permis de mettre l’écologie au centre des préoccupations.

  • Saillans (Drôme), reportage

Depuis la dernière visite de Reporterre en automne 2015, le village de Saillans n’a rien perdu de son caractère, à la fois rebelle et enchanteur. Lovée au creux de la vallée où coule la Drôme, sous l’ombre imposante du massif des Trois Becs, la commune expérimente depuis maintenant six ans une forme de démocratie directe où les habitants se réapproprient ensemble la politique locale. « Cette aventure participative » s’est vite retrouvée sous les feux des projecteurs, observée et scrutée comme une souris de laboratoire. Le petit bourg de 1.300 âmes incarnait, à l’échelle de la France, une lueur d’espoir et une alternative concrète face aux dérives de la représentation politique.

« Cette hypermédiatisation a peut-être mis la barre un peu trop haute », commente avec le recul Vincent Beillard. Le « maire citoyen » du village nous accueille chez lui dans une petite maison à l’orée du centre. « Nous avons moins vécu une révolution qu’un changement d’état d’esprit. On a essayé une nouvelle méthode de gouvernance », convient-il. Sans cravate ni chemise, cet éducateur spécialisé à l’allure décontractée arbore un pull où il est écrit « voyage, voyage ». Une manière d’illustrer « le chemin parcouru et celui qui reste à faire », dit-il.

À l’approche des élections municipales, Reporterre s’est réinstallé un temps au cœur du bourg pour dresser le bilan de cette mandature originale. Quel rôle a pu jouer la démocratie participative dans la transition écologique du territoire ? Ce mode de prise de décision a-t-il été efficace pour faire face à l’urgence climatique ?

Vincent Beillard, le « maire citoyen » du village.

« Nous n’étions pas une liste de militants même si un bon tiers était sensibilisé à l’écologie, dit Vincent Beillard. Nous n’avions pas été élus pour mener la transition mais pour sortir de la verticalité du pouvoir, instaurer une forme de collégialité et de transparence. »

À l’origine de cette mandature, une lutte a servi de catalyseur. Au tournant des années 2010, la population s’est battue contre l’implantation d’un supermarché à la périphérie du village. Les habitants ne voulaient pas voir le centre-ville dépérir ni les terres agricoles se faire bétonner par le géant Casino. À l’époque, l’ex-maire, favorable au projet, a multiplié les faux pas. Il a tenté de transformer un ancien bâtiment des impôts en appartements de haut standing pour des privilégiés et il a arraché les platanes centenaires qui jouxtaient l’église romane.

La fronde a gagné le village et une liste participative s’est montée pour reprendre les rênes de la commune. En 2014, elle a récolté 56,8 % des suffrages. « Ce qui a mis en mouvement les habitants, c’est un modèle de société lié à l’écologie, même s’ils ne s’en revendiquaient pas officiellement », analyse Maud Dugrand, une journaliste, auteur d’une rafraîchissante enquête La petite république de Saillans aux éditions du Rouergue (2020). Il s’agissait de « vivre au pays » en défendant les commerces de proximité et les services publics. On compte à Saillans plusieurs épiceries et boulangeries, des restaurants, une librairie. Une maison médicale vient d’ouvrir. La poste et la ligne ferroviaire sont toujours en activité.

« Nous sommes sortis du nucléaire »

Une fois élue, la liste a mis en place un nouveau fonctionnement. Les conseillers municipaux travaillent en binôme. Les citoyens s’inscrivent à des « groupes actions projets » (GAP) reliés à sept commissions élaborées lors de la campagne. Ils interviennent aussi en comité de pilotage, une sorte de conseil municipal où sont discutées collectivement les décisions à prendre. Un « observatoire de la participation » rassemble douze citoyens volontaires qui veillent au respect de la charte des valeurs.

Sur les sept commissions, une traite spécifiquement d’écologie. Selon Annie Morin, l’adjointe en binôme avec Vincent Beillard, « c’est la première fois dans la vie de la commune que l’on prend réellement en compte ce thème. Avant l’écologie était délaissée et considérée comme un sujet annexe ».

Cette ancienne institutrice, âgée de 73 ans, est née au village. Elle a rejoint la liste participative pour faire le pont entre différentes générations et populations. « Quand j’étais jeune, notre rêve, c’était la société de consommation et l’accession à la propriété. Maintenant les choses ont bien changé, on a été interpellés par nos enfants », dit-elle.

Annie Morin, ancienne institutrice et adjointe en binôme avec Vincent Beillard.

Concrètement, le premier chantier mis en place par la commune a concerné l’éclairage public. « Un Groupe action projet a proposé une matrice d’extinction très détaillée en fonction des saisons, des jours et des zones », explique Joachim Hirschler, un des deux élus responsables de la commission. « Les spécialistes n’avaient jamais vu ça ! La démocratie participative accroît l’intelligence des décisions. Elle les rend plus fines et plus complexes », dit-il. La mairie a réussi à diminuer de 50 % la consommation électrique et de 40 % les coûts.

Elle a aussi décidé de changer de fournisseur. « Nous voulions nous approvisionner en électricité réellement verte, précise l’élu qui est aussi conseiller en énergie. Nous avons lancé un marché public avec des contraintes telles que seuls Enercoop et la régie Gaz Électricité de Grenoble pouvaient postuler. » La commune a opté pour la seconde dont l’énergie provient en grande partie des barrages hydrauliques. « On a viré EDF ! Nous sommes sortis du nucléaire », déclare Joachim Hirschler en soulignant que ce changement s’est fait sans coût pour la municipalité. « En parallèle, on a aussi mené des travaux d’isolation sur les bâtiments publics et l’école. »

La philosophie de la liste repose sur l’inclusion et la responsabilisation de tous. « Il faut emmener les gens avec nous sinon cela ne sert à rien, estime le conseiller municipal. On proposait aussi aux habitants de changer individuellement de fournisseur. » Joachim Hirschler file la métaphore marine. « Sur un catamaran, tu fonces tout seul, tu vas plus loin mais sur un paquebot tu emmènes plus de monde. Avec la démocratie participative, le cap est plus ouvert mais on y va ensemble. »

Saillans et la Drôme.

Sur des sujets polémiques comme le compteur Linky, la mairie a laissé la place à une votation citoyenne. Un GAP s’est chargé de faire un document d’éclairage avant d’organiser le 8 avril 2018 un vote à choix multiples. Le résultat a été sans appel. Sur 306 suffrages exprimés, 239 se sont prononcés en faveur d’une interdiction collective. 55 ont demandé à Enedis de prendre en compte les refus individuels et 8 ont accepté la pose. Le conseil municipal a suivi la majorité et le préfet a aussitôt attaqué la décision au tribunal administratif. La procédure est toujours en cours.

« On agit comme un accélérateur de particules »

Saillans bénéficie d’un climat de résistance qui irrigue toute la vallée. Comme le note Maud Dugrand dans son livre, « le mouvement Extinction Rebellion compte près de 200 sympathisants dans les environs ». Plusieurs vagues d’installations depuis les années 1970 ont nourri son côté alternatif. Le territoire est pionnier dans l’agriculture biologique. « Il a toujours existé ici un respect de la terre et du vivant », estime l’autrice.

« On n’invente rien, admet Fernand Karagiannis, un membre de la liste. Les énergies sont déjà là. On agit comme un accélérateur de particules. » En lien avec les habitants, la mairie a installé un compost collectif qui fonctionne désormais de manière autogérée. Au milieu de la mandature, Fernand Karagiannis a aussi lancé un marché de producteurs une fois par semaine qui a permis aux agriculteurs de se compter et de s’organiser. Deux ans plus tard, un magasin a ouvert ses portes dans la rue principale avec quarante producteurs locaux. L’équipe municipale a accompagné la dynamique.

Sabine Girard, élue en charge de la révision participative du plan local d’urbanisme.

« La demande en produits bio ne cesse d’augmenter », se réjouit Cédric, un paysan installé à Saillans qui alimente en pains et légumes le magasin. « Notre initiative est d’ordre privée mais on profite ici d’un terreau fertile, on nous soutient. » Cas rare, le village possède plus de commerces bio que d’épiceries conventionnelles. La cantine de l’école est aussi alimentée à 40 % par des produits bio et locaux. « On cuisine les repas sur place. C’est quand même mieux que Sodexo qui voulait acheminer par camion des plats préparés à 80 kilomètres de chez nous », dit Isabelle Raffner en charge de la commission enfance.

La mairie possède un budget inférieur à 1,5 million d’euros, une somme, mine de rien, assez dérisoire pour mener de grands chantiers. « Nous avons peu de marge de manœuvre, regrette l’élue, de nombreuses compétences sont détenues par l’intercommunalité qui est assez hostile à nos projets — elle est dirigée par Hervé Mariton (LR) — et cela nous a freiné », dit-elle.

Sur les questions relatives à la mobilité, la mairie a certes installé des parkings à l’entrée du village pour éviter les embouteillages, augmenté les zones piétonnes et organisé des achats groupés de vélos électriques mais elle n’a pas pu aller aussi loin qu’elle le souhaitait. « Il faudrait sortir de la voiture individuelle et proposer une flotte de véhicules collectifs et électriques », pense Joachim Hirschler. Mais ses idées n’ont pas été suivies. L’élu pointe la difficulté de « concilier vision, leadership et participation citoyenne ».

Cas rare, le village possède plus de commerces bio que d’épiceries conventionnelles.

Au niveau agricole, la mairie a récupéré une vingtaine d’hectares de terres sans propriétaire : des coteaux en friche et des parcelles abandonnées. Elle va en réquisitionner une vingtaine de plus. Cette politique d’acquisition foncière est une première étape avant d’installer un agriculteur « mais cette action se mènerait plus facilement à l’échelle intercommunale », relève Fernand Karagiannis. Tout ne peut pas être réglé à notre niveau. »

« Vu l’urgence de la transition écologique, je me suis demandé si la démocratie participative était la bonne solution »

Chaque année, Saillans gagne une trentaine d’habitants. Son cadre de vie, sa rivière, l’air vif des montagnes attirent. En lisière du village, un habitat groupé avec neuf logements et 17 personnes va bientôt se construire. Après avoir vécu à l’autre bout du monde, Clémentine et son compagnon se préparent à poser leurs valises. Ils voient « une continuité » entre leur expérience d’habitat participatif et la dynamique de la mairie. « Les deux nécessitent de l’écoute, de la transparence et des heures de réunions ! C’est une démocratie de l’intime. L’enjeu de la participation s’éprouve aussi dans le quotidien », dit Clémentine.

Depuis 1999, le village a vu sa démographie bondir de 30 %. Une situation qui oblige la mairie à se projeter dans l’avenir : « De quelle manière allons-nous habiter le village demain ? Comment construire mieux tout en laissant respirer les paysages ? » C’est à ces questions que Sabine Girard a cherché des réponses. Avec Joachim Hirschler, cette élue a eu en charge l’un des plus gros chantiers de la mandature : elle a expérimenté avec les habitants la révision participative du plan local d’urbanisme. Un travail « hors norme » suivi par la Commission nationale du débat public.

Pendant deux ans et demi, de septembre 2016 à 2019, 93 événements participatifs ont été proposés sous forme de débats publics, de réunions de quartier ou de soirées d’information. Le collapsologue Pablo Servigne et l’association Négawatt sont intervenus dans la phase du diagnostic. Au total, 434 habitants ont pris part au processus. Parmi eux, 47 % ont participé une seule fois, 26 % deux fois, 14 % entre trois et cinq fois et 12 % plus de six fois. Un panel de douze habitants a également été tiré au sort pour constituer un groupe de pilotage citoyen qui supervise les travaux.

Après avoir vécu à l’autre bout du monde, Clémentine et son compagnon se préparent à poser leurs valises.

Le résultat est intéressant, fruit de longs compromis. « Le PLU a permis de se poser localement la question du changement climatique qui est d’ordinaire abstraite et désincarnée. Nous avons parlé d’étalement urbain, de mobilité douce et d’énergie. On a sensibilisé la population à l’impasse des zones pavillonnaires, explique Sabine Girard. Au début, la plupart des habitants sont venus avec des questions personnelles, parfois des intérêts privés mais on a réussi à les sublimer pour ériger des règles communes. »

Dans les orientations du PLU, l’écologie figure en bonne place. L’urbanisation a aussi été réduite. « Les terrains constructibles sont passés de trente hectares à moins de six hectares. Nous avons privilégié la densification et interdit l’implantation de commerces dans la zone artisanale afin de réinvestir le centre-bourg », indique Joachim Hirschler. En réalité, ces avancées relèvent moins du ressort de la participation que des obligations légales. Depuis la loi Grenelle et la loi Alur, les règles sont devenues plus contraignantes.

« On ne peut pas mettre au crédit de la commune ce qui l’est pas », concède Sabine Girard avant d’ajouter : « Je me suis parfois retrouvée en conflit entre mes valeurs et ce qui a été décidé dans la concertation. Il a fallu gérer les frustrations. Vu l’urgence climatique, je me suis demandé si la démocratie participative était finalement la bonne solution. »

« C’est à l’Assemblée nationale de légiférer efficacement, pas à une commune de 1.300 habitants »

Chercher à contenter tout le monde peut ne contenter personne. « Certains nous ont dit que le PLU n’était pas assez décroissant ni courageux. » Au lieu de prôner l’objectif de zéro artificialisation nette, la mairie a laissé quelques espaces urbanisables. Les services de l’État ont même retoqué son projet d’extension de la zone artisanale. « La préfecture a été plus sévère et radicale que nous... »

L’écologie a aussi pu cristalliser des tensions. En organisant une soirée sur l’habitat léger, le 13 novembre 2018, la mairie s’est attiré les foudres d’une partie de la population qui la soupçonnait de vouloir défendre ces nouveaux modes d’habitat.

« On a été maladroits, reconnaît Fernand Karagiannis. On a mal présenté les enjeux. On aurait dû parler de la crise du logement, de sa cherté, de la difficulté d’accéder à la propriété. Là, le débat s’est polarisé sur l’arrivée de nouveaux habitants que certains considèrent comme marginaux » : les nomades en caravane, les saisonniers, ceux qu’on appelle ici les « choum choum » avec leurs camions à cheminée...

Fernand Karagiannis et Florence Pillant.

Le groupe de pilotage citoyen a voté à la majorité contre toute tentative d’expérimentation de ce type d’habitat, au grand dam des élus. Cette décision inscrite au sein du PLU va même à l’encontre de ce que la réglementation permet. « J’ai failli démissionner », se rappelle Sabine Giraud. Fatiguée, elle ne se représentera pas aux prochaines élections. L’élue cherche aujourd’hui d’autres manières de s’impliquer et d’agir de façon militante.

L’équipe municipale n’aime pas le conflit. Plusieurs habitants engagés lui reprochent cette frilosité. Dernier exemple en date, le débat autour des pesticides. Des membres du mouvement des coquelicots ont demandé à la mairie de prendre un arrêté interdisant l’épandage de ces produits à proximité des maisons. Saillans est encerclé de vignes à majorité conventionnelle. Mais la mairie a refusé, « ce n’est pas sa méthode », dit-elle. Elle a préféré organiser un GAP sur le sujet avec à la clé une réunion publique entre des agriculteurs et un médecin. « C’est à l’Assemblée nationale de légiférer efficacement, pas à une commune de 1.300 habitants », justifie Fernand Karagiannis. Pour lui, « il n’y aura pas de transformation écologique sans révolution démocratique, en incluant plus les citoyens, en donnant la parole aux habitants. Sans changement de manière de faire, il n’y aura pas de changement du tout », dit-il.

En mars prochain, l’élu se présentera aux élections municipales pour prolonger le travail de l’ancienne mandature. Il affrontera une autre liste qui défend, elle aussi, la démocratie participative. « L’idée a germé, elle s’est répandue. D’une certaine manière, le combat est déjà gagné », sourit-il.


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Source : Gaspard d’Allens pour Reporterre

Photos : © Stéphane Trouille/Reporterre

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