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Eau

Les tarifs solidaires de l’eau ne sont pas une solution miracle

Certaines collectivités ont décidé d'abandonner la tarification progressive de l'eau.

La métropole de Lyon a voté la tarification progressive de l’eau potable afin de renforcer la solidarité et lutter contre le gaspillage. Mais les expériences d’autres collectivités montrent que cette mesure n’est pas la panacée.

Les écolos lyonnais se sont finalement mouillés : lundi 11 mars, les élus verts de la métropole ont voté pour l’instauration d’une nouvelle tarification de l’eau potable. À partir de 2025, les 1,4 million d’habitants du territoire verront leur facture devenir « solidaire et environnementale » : elle sera (beaucoup) plus salée pour les « gros consommateurs », qui utilisent plus de 180 m³ par an, et moins chère pour celles et ceux qui ouvrent peu leur robinet.

Le tarif est plus salé pour les «  gros consommateurs  ». Extrait dossier de presse / Métropole Grand Lyon

Ce nouveau système a pour double ambition de garantir « un accès universel », en rendant les 12 premiers mètres cubes gratuits, et d’inciter à la sobriété, avec un objectif de 15 % de baisse de consommation d’ici 2035. « Cette décision s’inscrit dans un contexte environnemental de forte tension sur la ressource et dans un contexte social d’accroissement des inégalités, justifie Anne Grosperrin, vice-présidente du Grand Lyon en charge du dossier. Nous pensons qu’un mètre cube n’est pas égal à un mètre cube selon l’usage qu’on en fait et que la tarification permet d’affirmer la valeur sociale de l’eau. »

« L’objectif écologique n’est pas toujours atteint »

Lyon rejoint ainsi le petit cercle des collectivités ayant opté pour une tarification progressive de l’eau. Montpellier, Dunkerque, Libourne (Gironde), Muret (Haute-Garonne)… D’après les derniers chiffres de l’Office français de la biodiversité, seuls 8 % des services publics d’eau ont développé de telles pratiques [1]. « C’est relativement peu », constate Jean-Yves Lautridou, co-auteur d’un rapport du Conseil économique et social et environnemental (CESE) à ce sujet. Et pour cause : il ne s’agirait pas (du tout) d’une solution miracle.

Côté sobriété d’abord, « si une partie des communes engagées dans la tarification progressive de l’eau a vu sa consommation baisser, cela n’a pas été le cas pour toutes, note le rapport, paru en 2023. L’objectif écologique n’est donc pas toujours atteint ». Pour les experts du CESE, cette relative inefficacité « tient à la faiblesse de l’élasticité-prix » de l’eau. En clair : l’eau potable étant un bien vital, nous n’allons pas modifier radicalement nos habitudes, même si le prix augmente. « Les gens, dans l’immense majorité des cas, ne gaspillent pas l’eau », remarque aussi Thierry Uso, d’Eau secours 34.

L’eau, seulement 1 % du budget des ménages

Surtout que le prix de l’or bleu n’est pas aussi clair que de l’eau de roche : on paye également un abonnement fixe, des taxes diverses, le coût de l’assainissement. Autant de sommes qui, elles, ne vont pas diminuer. Sans compter que nombre d’entre nous vivons dans des logements collectifs, où l’eau est noyée dans les charges de l’immeuble. Et très peu de personnes disposent d’un compteur « intelligent » permettant d’évaluer précisément leurs usages. Bref, l’incitation à la parcimonie « peut paraître faible », conclut le CESE, sachant que la facture d’eau ne compte, en moyenne, que pour 1 % du budget des ménages contre 9 % pour l’électricité.

« Ce que l’on vise, insiste Anne Grosperrin, ce sont les usages d’agrément : les piscines privées, ou, dans des copropriétés, les arrosages de jardin. » Elle table aussi sur un accompagnement des « grands compteurs », les entreprises ou collectivités gourmandes en eau. « L’idée est d’identifier les surconsommations et d’offrir des conseils pour économiser », précise-t-elle Quelques exemples donnent de l’espoir. À Dunkerque, la consommation moyenne s’élève à 67 m³ d’eau par an et par foyer, en deçà de la moyenne nationale de 80 m³. À Muret, la tarification par tranches a permis une baisse de 14 % des prélèvements.

Autre écueil, selon Jean-Yves Lautridou : « Cette tarification progressive peut se révéler injuste socialement ». En particulier pour celles et ceux qui n’ont pas d’autre choix que de « beaucoup » consommer, comme les familles nombreuses. À Bordeaux, le système par tranche a ainsi été abandonné fin 2023 : « [Il] s’avérait totalement injuste, pointait Sylvie Cassou-Chotte, présidente de la Régie de l’eau de Bordeaux Métropole, sur le site de La Tribune. Jusqu’ici, 41 % des ménages étaient sur la tranche la plus haute car ils habitent en résidence collective. » Et n’avaient donc pas de marge de manœuvre pour limiter la facture.

La tarification progressive n’a pas toujours fait baisser la consommation. Pxhere

« Les familles riches peuvent facilement contourner les contraintes, en partant en vacances à la mer ou dans des résidences secondaires avec piscine, imagine aussi M. Lautridou. Alors que les familles modestes qui ne peuvent pas partir pourraient vouloir installer une petite piscine hors-sol, et être ainsi bien plus pénalisées. » Cerise sur le gâteau selon le CESE, « il existerait un risque de contournement de certains usagers – notamment professionnels – du réseau d’eau potable, pour se reporter vers des puits ou forages privés ».

À Lyon, Anne Grosperrin assure avoir pris les devants afin d’éviter tout effet pervers. D’après les estimations réalisées, moins de 2 000 familles nombreuses seraient concernées par un prix élevé du mètre cube. « Nous avons prévu un versement eau solidaire pour les foyers les plus modestes, afin que la facture ne dépasse pas 3 % de leur budget », ajoute-t-elle. Quelque 115 000 habitants du Grand Lyon pourraient ainsi recevoir entre 20 et 80 euros d’aide.

« Voir au cas par cas, selon les territoires »

Dernière contrainte, et non des moindres, « il peut être difficile de mettre en place une tarification écosolidaire tout en préservant les capacités d’investissement du service d’eau potable », note Thierry Uso. Dépolluer la ressource, entretenir les réseaux, gérer l’assainissement… « L’eau du robinet n’est pas gratuite », rappelle l’expert. Une inquiétude partagée par les rapporteurs du CESE : « L’objectif de baisse des consommations d’eau potable fragilise l’équilibre économique des services d’eau », en diminuant les recettes. Un paradoxe, alors que nombre de collectivités sont en quête de revenus afin de réparer les réseaux d’eau qui fuient trop.

« La tarification écosolidaire n’est pas une solution standard, conclut Thierry Uso. Il faut voir au cas par cas, selon les territoires. » Des pistes s’esquissent, peu à peu : la station balnéaire de Fouesnant (Finistère) a ainsi mis en place une tarification saisonnière, plus chère l’été que l’hiver, et Grenoble a décidé de taxer plus fortement les entreprises gourmandes en eau, la ressource étant accaparée par les industries électroniques. Rendez-vous donc en 2025 pour voir si Lyon a fait un pari gagnant.

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